Lecture / Ecriture
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Vendange de Miguel Torga

Miguel Torga
  Contes et nouveaux contes de la Montagne
  Vendange
  Senhor Ventura

Vendange - Miguel Torga

Roman dionysiaque
Note :

   Le romancier portugais mort en 1995 avait publié un demi-siècle auparavant un beau roman à la fois social, réaliste et symbolique sur le monde de la vigne de la vallée du Douro. Il s'attache à deux grands domaines viticoles, les quintas: "la Junceda" de la famille Meneses et "la Cavadinha" des Lopes, l'une d'origine aristocratique, l'autre celle d'un roturier arriviste et âpre au gain. Comme le titre l'indique, les vendanges encadrent le déroulement du récit.
   
   Ce milieu de notables est animé par une profusion de personnages. À la Junceda l'ancêtre des Meneses de Castro, le grand-père Lobato, a l'esprit trop fatigué pour diriger l'entreprise; celle-ci est donc revenue à son fils Angelo, l'époux de dona Luisa la descendante d'un marquis. Leur fils Raùl et deux nièces représentent la jeune génération, qui n'est pas très motivée par l'économie du porto. Catarina s'intéresse plus à la poésie qu'à Alberto Lopes qui nourrit pour elle une passion forte tandis que Susana brille par son esprit caustique. À la Cavadinha, l'état d'esprit est différent. Le senhor Lopes, homme d'affaires sans pitié, et son épouse Dona Maria Jorge, étroitement bigote, ont deux enfants qu'ils rêvent de marier à des rejetons des vignobles. Guiomar, leur fille de tout juste vingt ans, brûle d'aventures galantes. Quant à Alberto, il est désespéré par l'indifférence de Catarina et compense par la chasse, tout en étant dépité par le contexte de crises et de guerres.
   
   Deux personnages viennent jeter le trouble dans les projets de la famille Lopes. L'un, surnommé le Rouquin est un rival méprisé du senhor Lopes, un self-made man qui va, mieux encore que Lopes ne le propose, sauver par un apport de capital la société vinicole des Meneses frappée par la chute des exportations de porto. L'autre, seul personnage extérieur à ce monde du vin, est le docteur Bruno venu de Lisbonne pour des vacances à l'invitation de Raùl. Il compte en profiter pour jouer au séducteur. Vite déçu par Catarina et piqué par l'humour acide de Susana, le docteur Bruno tente sa chance du côté de l'autre quinta où Guiomar le reçoit avec excitation et une nuit on les surprend sous la tonnelle dans une position explicite. Le grand-père zinzin, dans une scène de repas qui est un modèle du genre, endosse le personnage du fou qui dit la vérité. «J'ai compris son jeu d'emblée. Dès que je l'ai vu, j'ai fait le diagnostic: c'est un coureur de dot. Il cherche une riche héritière.» De fait, Guiomar est une riche héritière —mais son père comptait sur elle pour entrer, en épousant Raùl, dans le cercle des actionnaires Meneses, non pour se faire séduire par un citadin de passage.
   
   Miguel Torga monte son roman comme Zola, en écrivain soucieux des conditions sociales et des enjeux économiques. Avec les scènes de vendange, les portraits des vendangeurs, la description des vignobles brûlés de soleil des rives du Douro, l'auteur sait partir du détail particulier pour atteindre à l'universel romanesque. Mais on notera plus encore une écriture qui se hausse jusqu'au dionysiaque. Ainsi, la symbolique de la vigne et du vin atteint un paroxysme érotique dans la scène du foulage.
   
   « Bientôt, caleçons retroussés, les hommes foulaient le raisin, en un mouvement qui avait quelque chose du coït, d'une chaude et sensuelle défloration. Dorés, noirs, violets, jaunes et bleus, les grains étaient des clins d'œil lascifs sur un lit d'amour. Comme des phallus gigantesques, les jambes des fouleurs déchiraient virilement et tendrement la virginité humide et féminine des grappes. Au début, la peau blanche des cuisses, tiède et lisse, laissait couler les éclaboussures de moût sans se colorer. Puis elle prenait la couleur violette, de plus en plus foncée, des différents cépages, du moreto, du sousão, de la tinta carvalha, de la touriga et du bastardo. La première pénétration enlevait à la grappe la fleur d'une intégrité fermée. C'était la déchirure. Puis, les coups allaient plus profond, déchiraient davantage, écrasaient avec une sensualité redoublée ; alors le moût s'ensanglantait et se couvrait d'une légère écume de volupté. En surface, l'effleurant comme des talismans, se promenaient alors les gros et vrais sexes des fouleurs, au repos mais vivants dans les caleçons de toile. » (pp. 138-139).

   
   L'orage violent qui menace la récolte éclate quand le docteur Bruno prend le train pour la capitale. L'orage surtout est familial: il éclate chez les Lopes et épargne les Meneses. L'auteur donne ainsi un tour moral à sa fiction, en condamnant les calculs uniquement matérialistes du senhor Lopes, un homme insensible à ses enfants et à ses employés, alors que les Meneses disposent d'un capital social et culturel qui, d'une certaine façon, les protège. Un classique du XXe siècle.

critique par Mapero




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