Lecture / Ecriture
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Corpus Delicti de Juli Zeh

Juli Zeh
  La fille sans qualités
  Corpus Delicti
  Dès 08 ans: Le pays des hommes
  Atteinte à la liberté - les dérives de l'obsession sécuritaire

Juli Zeh est une écrivaine allemande née en 1974.

Corpus Delicti - Juli Zeh

Un discours de la Méthode
Note :

   An 2057. La Méthode s'est imposée et la prophylaxie a fait son œuvre. Tout est impeccablement propre et chaque citoyen remplit son devoir en se conformant aux contrôles médicaux et sanitaires quotidiens garantissant sa bonne santé. Mais soudain, Mia, jeune et brillante biologiste cesse d'accomplir ses obligations sportives quotidiennes et de transmettre le résultat de ses analyses. Un manquement suffisant pour qu'elle soit convoquée au tribunal. Car son cas gêne tout le monde: depuis le suicide de son frère accusé de viol et condamné alors qu'il clamait son innocence, la jeune femme est instable et doute. Or, la Méthode ne peut se permettre qu'on la remette en cause...
   
   "Corpus Delicti" est un drôle de roman. De la science-fiction de bonne tenue sous la oripeaux de la littérature générale (je ne vais pas disserter sur mon agacement face à ces textes sur lesquels tout le monde se pâme et qui seraient passés inaperçus des critiques s'ils avaient été publiés dans une collections estampillée littérature de genre, mais ça m'éneeeeeeeerve, seigneur que ça m'énerve!) et par dessus le marché un texte aux accents théâtraux indéniables. Je vous l'avoue tout de suite, je l'ai trouvé passablement enquiquinant. La faute à ce ton, à ces dialogues marqués, à ces situations qu'on ne peut s'empêcher d'imaginer sur scène. La faute aussi à des dialogues parfois un peu longuets et par moment démonstratifs.
   
   Ceci étant dit, je n'ai pas pu le lâcher. Parce que "Corpus Delicti" est un texte profondément intelligent qui, sans révolutionner la réflexion sur les dérives de l'hygiénisme et le totalitarisme pose de bonnes questions et aborde des thèmes d'une actualité brûlante. Dans l'affrontement entre Mia et la Méthode, puis entre Mia et le journaliste Kramer, ce sont deux conceptions de la vie qui se font face, irréductibles l'une à l'autre. A partir de l'opposition entre individu et collectivité, intérêt individuel et bien commun, Juli Zeh explore des voix variées. Celle du totalitarisme et de ses rouages évidemment, et avec brio. Mais surtout, Juli Zeh explore les chemins qui font basculer de la normalité à la marginalité, et les ressorts du concept même de normalité tout en redonnant un coup de jeune aux débats opposant tenants du corps et tenants de l'esprit. C'est un texte foisonnant d'idées et de concepts, dense, par moment difficile mais finalement fascinant. On balance sans cesse entre des hallucinations criantes de vérités et une réalité cauchemardesque servies par un style très travaillé. Trop pour moi qui de surcroît ai été gênée aux entournures par ce mélange étrange entre prose et théâtre, mais force est de reconnaître que c'est un texte marquant!
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Chiffonnette




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Pour le bien et la santé de tous
Note :

   2057. Pour le bien et la santé de tous, l'Etat a instauré la Méthode qui exige de la population qu'elle se conforme à des contrôles quotidiens et à une stricte hygiène de vie afin que nul ne tombe jamais malade. Dans ce monde aseptisé où règne en maître une science jugée infaillible, le cas de Mia dérange tout le monde, et surtout la justice. En effet, la jeune femme est instable depuis qu'elle a perdu son frère, qui s'est suicidé en prison après avoir été jugé coupable du viol et du meurtre d'une jeune femme qu'il a nié jusqu'au bout avoir même rencontrée.
    
   "Corpus delicti", sous-titré "Un procès", est un roman tout à fait intéressant, chers happy few, qui se sert de l'argument de science-fiction pour dépeindre une société parfaitement glaçante dans laquelle on refuse à l'individu tout libre arbitre et toute réflexion personnelle. Parce que tomber malade coûte de l'argent à la société (toute ressemblance avec des propos entendus ici ou là est bien évidemment purement fortuite), la Méthode a mis en place un système qu'elle juge infaillible, chacun mangeant le nombre de protéines en tube nécessaires à sa bonne santé, faisant un nombre invariable de kilomètres sur son vélo d'appartement et se soumettant tous les jours à des examens de santé qui permettent aux autorités de dépister les éventuelles maladies (il y a des capteurs dans les toilettes par exemple). Dans ce monde sans microbes, il est bien évidemment interdit de consommer des drogues ou des excitants (exit le café ou le thé, bienvenue à l'eau chaude avec deux gouttes de citron) et, corollaire, il est interdit de se soustraire à la Méthode (puisqu'elle veut le bien de l'humanité), de penser par soi-même (dangereux) ou de rêver (parce que non scientifique). Dans ces conditions, l'attitude de Mia, qui veut juste qu'on la laisse faire son deuil en paix, intrigue, déroute puis inquiète les autorités. Et si elle était une dangereuse terroriste, voire même une adepte du DAM (Droit à la Maladie)? 
   
   Rédigé dans un style sec et précis, construit en courts chapitres qui font alterner phases du procès et passé de Mia, "Corpus delicti" est, malgré quelques joutes oratoires parfois un peu longues, un roman efficace et intelligent, chers happy few. 
    
   
   Titre original: Corpus delicti. Ein prozess
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critique par Fashion




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Efficace !
Note :

   Toujours intéressants, les sujets que traite Juli Zeh dans ses romans! S’il fallait résumer le thème de celui-ci en une phrase, je dirais : "Etat-providence versus liberté individuelle"…
   
   Juli Zeh nous projette dans un futur pas si lointain (milieu du 21è siècle), dans une Allemagne qui aurait élevé la bonne santé au rang de valeur suprême ; un état qui promet à ses citoyens (si l’on peut les appeler ainsi) une longue et belle vie sans dangers ni risques. En contrepartie, chaque citoyen se doit de remplir consciencieusement des obligations sanitaires et autres devoirs de santé : respecter des mesures de prévention, subir des examens médicaux, ne pas sortir des secteurs hygiéniques, se marier avec des partenaires immuno-compatibles… La liste est longue et contraignante, mais il est vrai, c’est pour le bien de tous! Le principe de précaution règne en maître. Et les gens sont raisonnables! Ils reconnaissent volontiers que la santé parfaite vaut bien le sacrifice de la liberté individuelle. Sans contester, ils s’en remettent donc aveuglément au système rebaptisé ici "La Méthode". Le plus grand nombre ne voit pas non plus d’inconvénient à ce que "La Méthode" force (et c’est peu dire!) la main aux réfractaires qui menacent l’équilibre de cette société idéale en vivant à sa charge. La surveillance électronique systématique est acceptée avec cette crédulité des dupes qui pensent que seuls ceux qui on quelque chose à se reprocher refusent le contrôle. Pour être clair : cet état-providence-là est en vérité une dictature de la santé.
   
   Le "Corpus Délicti" du titre, c’est Mia, une jeune scientifique dont le frère adoré, Moritz, s’est suicidé suite à une condamnation pour viol et meurtre, car il était innocent. "La Méthode" s’est trompée, donnant ainsi la preuve qu’elle était faillible!
   
   Mia, bonne "citoyenne" à l’origine, est sous le choc et se retire de la collectivité. Elle se souvient des paroles critiques de son frère, réfléchit, prend ses distances et finit par rejeter définitivement l’idéologie ambiante, devenant l’icône de l’opposition à "La Méthode". C’est son procès qui sert de fil rouge à l’histoire.
   
   J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman, même si j’ai eu un peu de mal à y entrer. Juli Zeh mélange aisément fiction politique et questions philosophiques. Où commence et s’arrête la liberté de l’individu? Peut-on obliger les gens au bonheur? Le rôle du danger dans l’existence. La dignité humaine. Autant de questions et de sujets que les protagonistes discutent et auscultent sous différents aspects.
   
   C’est stimulant, c’est intelligent, cela nous laisse songeurs… car nous ne pouvons pas ne pas y reconnaître certaines dérives de nos sociétés actuelles…

critique par Alianna




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