Lecture / Ecriture
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Le perroquet de Flaubert de Julian Barnes

Julian Barnes
  La table citron
  Love, etc
  Arthur & George
  Le perroquet de Flaubert
  Une fille, qui danse
  Rien à craindre
  Quand tout est déjà arrivé
  Le fracas du temps

Julian Barnes est un auteur anglais, né à Leicester le 19 janvier 1946, publiant également sous le pseudonyme de Dan Kavanagh.
Il vit à Londres et ses livres sont traduits en plus de trente langues. Il a reçu en 2011 le David Cohen Prize pour l'ensemble de son œuvre. Toujours en 2011, son roman "Une fille, qui danse" a été couronné par le prestigieux Man Booker Prize.
(source éditeur)

Le perroquet de Flaubert - Julian Barnes

Biographie fictive
Note :

   Geoffrey Braithwaite est un médecin anglais, épris de Gustave Flaubert. Lors d’une visite en Normandie, il se rend à Rouen et Croisset, l’habitation de l’auteur de "L’éducation sentimentale". Mais cette visite sème le trouble chez le visiteur. Il découvre à l’hôtel Dieu de Rouen un perroquet empaillé, qui aurait inspiré Loulou, celui d’"Un cœur simple". Mais à Croisset, un second perroquet empaillé est présenté comme étant celui que Flaubert loua au muséum d’histoire naturelle pour servir de modèle. Ceci est le point de départ d’une enquête qui dévoilera des aspects méconnus de la vie de Flaubert.
    
   Avant que Philippe Doumenc n’invente une suite à Emma Bovary, Julian Barnes signe avec "Le perroquet de Flaubert" une bien troublante et stimulante biographie iconoclaste et fictionnelle de l’auteur. En une quinzaine de chapitres, Barnes tente de circonscrire la personnalité de cet auteur mystérieux. Il convoque par exemple plusieurs chronologies de la vie de Flaubert, qui le présentent de manière très différente selon l’angle choisi: soit très sage, soit quasiment libidineux. Ou bien il scrute les différences références animalières qui jalonnent l’œuvre flaubertienne, pour dessiner un portrait bestial de l’écrivain qui se décrivait lui-même comme un ours.
    
   Braithwaite (ou Barnes, car c’est parfois assez compliqué de choisir) a une telle attirance pour Flaubert qu’il en arrive à pasticher son dictionnaire des idées reçues: de Achille, frère aîné de Gustave, à Zola, Emile, chaque entrée du dictionnaire permet d’appréhender un peu mieux l’auteur. Mais la parole est également donnée à Louise Colet, le grand amour de l’auteur, qui raconte sa vision des choses, ou à un professeur américain qui dit avoir brûlé les lettres de Juliet Herbet, une maîtresse présumée de l’auteur.
    
   Chaque chapitre est une approche originale, qui rend ce roman très riche. Celui que j’ai préféré est celui qu’il consacre aux yeux d’Emma Bovary, en remettant en cause une critique britannique qui a un peu vite déduit de différents extraits que Flaubert avait peu de suite dans ses idées, arguant du fait que les yeux d’Emma changent de couleur dans le roman. En reprenant les extraits dans leur globalité, Barnes montre que Flaubert ne change pas d’avis sur la couleur des yeux de son héroïne, et renvoie la critique à ses chères études..
    
   "Le perroquet de Flaubert", malgré sa forme particulière est bien un roman. Cette forme biographique, si elle utilise beaucoup de textes ou de citations, que ce soit les romans ou les lettres de Flaubert, n’empêche pas Barnes d’inventer des histoires, de supposer, de supputer. Ce qui fait que le lecteur ne sait jamais trop quelle est la part de vérité du texte, d’autant que la limite entre le narrateur et l’auteur est certainement assez peu étanche.
    
   Un livre très plaisant que cette digression normande en compagnie de Gustave, qui met en avant les qualités d’écrivain de Julian Barnes. Une découverte intéressante et intrigante, et qui donne envie de se plonger dans "L’éducation sentimentale" ou "Salammbô".
    
   Extrait :  
    
   " L’OURS
    
   Gustave était l’ours. Sa sœur Caroline était le Rat – elle signe elle-même «ton cher rat», «ton rat fidèle»; il l’appelle «petit rat», «ah! rat, mon bon rat, mon vieux rat», «vieux rat, vieux coquin de rat, mon bon rat, mon pauvre vieux rat» - mais Gustave était l’Ours. Quand il n’avait que vingt ans, les gens trouvaient que c’était «un drôle d’original, un ours, un jeune homme, comme il n’y en a pas beaucoup»; et avant même sa crise d’épilepsie et sa réclusion à Croisset, l’image s’était imposée d’elle-même: «Je suis ours et je veux rester ours dans ma tanière, dans mon antre, dans ma peau, dans ma vieille peau d’ours, bien tranquille et loin des bourgeois et des bourgeoises». Après sa crise, la bête s’est confirmée en lui: «Je vis seul comme un ours (Dans cette phrase, le mot «seul» est défini ainsi: «seul, sauf pour mes parents, ma sœur, les domestiques, notre chien, la chèvre de Caroline, et les visites régulières d’Alfred Le Poittevin».)"

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critique par Yohan




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Où est passé Loulou?
Note :

   Un médecin anglais, veuf depuis peu et malheureux, décide, sans doute pour distraire sa douleur, de se mettre en quête de Loulou, le perroquet de la Félicité d' "Un cœur simple", puisque Flaubert aurait pris modèle sur un perroquet ayant réellement existé. Et cette recherche qu'il va mener avec le plus grand sérieux et une infinie culture va nous distraire autant que lui et, comme lui, nous emmener loin de nos soucis quotidiens et préoccupations communes, dans les terres protégées de la connaissance. Sous ce prétexte futile, nous allons, sur ses talons découvrir un foisonnement de savoirs concernant Flaubert dont il est clair que l'auteur a étudié en détail jusqu'au moindre mot, a traqué jusqu'au moindre tic, la moindre aventure ou amusette. J'ai refermé le livre persuadée que Barnes sait tout de Gustave. Mais, voyez-vous, "Pourquoi l’écriture nous fait-elle poursuivre l'écrivain? Pourquoi ne pouvons-nous le laisser en paix? Pourquoi les livres ne nous sont-ils pas suffisants?"
   Ne pas avoir de réponse à ces questions ne les empêche pas d'être justes et nous en avons ici la preuve avec ce bel exemple de "traque à l'écrivain". Et nous suivrons Geoffrey Braithwaite qui traversera la Manche, visitera Rouen et qui nous en révélera sur Flaubert plus que nous n'en espérions (et plus même parfois que nous n'aurions voulu en savoir car l’écrivain n'était pas toujours délicat dans ses goûts, ses plaisanteries et ses écrits personnels).
   
    Mais bon, l'enquête se poursuit vaillamment, traquant le perroquet partout où il peut être et même où il ne le peut pas. Geoffrey relève toutes les rencontres de Flaubert avec un de ces volatiles depuis son enfance, incluant ceux qu'il a juste aperçus ou dont l'apparition se limite à un mot dans une phrase (comme la simple évocation d'un perroquet sur l'épaule d'un personnage de Salammbô); et puis hop! Emporté par son élan, il nous fait un relevé des animaux de la famille -enfance et âge adulte- qui l'entraine à ceux des personnages de ses romans et nous retrouvons la levrette d'Italie d'Emma pour apprendre que Nabokov dans sa traduction l'avait prise pour un whippet. C'est un tourbillon de connaissances, une culture qui semble ne rien ignorer et surtout pas les détails. On pense au bric-à-brac de ces musées de collectionneurs du 19ème siècle. J'adore cette érudition du détail, partout où je la rencontre et quel que soit son objet, je tombe sous le charme - mais bien sûr plus encore lorsqu'on est en Littérature. Et là, j'ai été gâtée.
    Et nous poursuivons : les livres que Flaubert n'a pas écrits mais auxquels il a pensé, les femmes que Gustave n'a pas eues mais etc. Ses coïncidences, son ironie, ses crimes ou du moins ses défauts et la mauvaise foi ou la pirouette par laquelle il s'en tire. Et jusqu'à l'interview de Louise Colet. Un régal.
   
   Dommage collatéral: je vais devoir relire "Bouvard et Pécuchet" et "Le dictionnaire des idées reçues" (Braithwaite, lui, se sent carrément obligé d'en récrire un). Et encore, je m'en tire bien, j'ai failli replonger aussi pour Bovary, Salammbô et les autres, alors, attention, vous courrez le même danger, n'en doutez pas, si vous partez à la chasse au perroquet.
   
   Et je ne vous ai pas parlé du charme du style so british dont tout de même un exemple ci-dessous. Donc:
   
   A lire absolument si vous aimez Flaubert, et plus encore si vous ne l'aimez pas (car cela ira mieux après). Et pour conclure:
   
    "Ma lecture peut être dépourvue d’intérêt en ce qui concerne l'histoire de la critique littéraire; mais elle n'est pas dépourvue d’intérêt en termes de plaisir. Je ne peux prouver que les lecteurs profanes apprécient plus les livres que les critiques professionnels; mais je peux vous dire un avantage que nous avons sur eux; nous pouvons oublier. (…) ils ne peuvent effacer de leur esprit les livres qu'ils enseignent et sur lesquels ils écrivent. Ils deviennent de la même famille. C'est peut-être pourquoi certains critiques finissent par adopter un ton légèrement paternaliste envers leurs sujets. Ils se comportent comme si Flaubert, Milton ou Wordsworth étaient quelque vieille tante ennuyeuse dans son fauteuil, qui sent le renfermé, qui ne s'intéresse qu'au passé et qui n'a rien dit de nouveau depuis des années. Bien sûr, elle est chez elle et tous ceux qui y vivent ne paient pas de loyer; mais même ainsi, eh bien, vous savez, il est sûrement... temps."

critique par Sibylline




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