Lecture / Ecriture
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La malédiction des colombes de Louise Erdrich

Louise Erdrich
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  L'épouse antilope
  La malédiction des colombes
  La chorale des maîtres bouchers
  Ce qui a dévoré nos cœurs
  La consolation des grands espaces
  Le jeu des ombres
  La décapotable rouge
  Dans le silence du vent
  Femme nue jouant Chopin
  Le Pique-nique des orphelins

Karen Louise Erdrich est une écrivaine née en 1954 aux États-Unis, se rattachant au mouvement Native American Renaissance.

La malédiction des colombes - Louise Erdrich

Jigsaw Puzzle
Note :

   A Pluto, petite ville perdu du Dakota du Nord, construite au bord d'une réserve indienne, un drame s'est joué au tout début du XXème siècle: une famille entière, à l'exception d'un bébé de quelques mois, sauvé parce que le berceau était dissimulé entre le lit et le mur, a été massacrée et le meurtrier n'a jamais été retrouvé. Mais quelques semaines après le drame, quatre Indiens ont été lynchés par un groupe d'hommes enragés qui cherchaient des responsables. Cette tragédie pèse sur tous les habitants de Pluto, liés par le sang, les mensonges et les secrets.
    
   Dans les années 60, plusieurs personnages prennent la parole et remontent, chacun à leur manière, le fil du passé collectif et individuel, démêlant enfin l'écheveau inextricable de la culpabilité collective. Descendants de ceux qui participèrent d'une manière ou d'une autre au lynchage et à l'histoire de la ville, Erdrich fait alterner avec habileté leur point de vue dans ce riche roman polyphonique: le lecteur, captif d'une narration-puzzle lumineuse et fluide, suit ainsi Evelina, l'adolescente qui finit par découvrir ce qui s'est réellement passé ce jour-là par le biais des histoires de Mooshum, son grand-père, vieil homme plein de vie qui enjolive la réalité et qui a été le seul à réchapper à la corde; Antone Bazil Coutts, le juge dont le premier amour n'est autre que l'enfant qui a survécu; Marn, femme de Billy, le prédicateur surnaturel et nièce de Warren, le fou marmonnant ou encore Cordelia, le médecin qui n'aime pas les Indiens.
   
   Il faut accepter de se laisser porter et de remettre en place les pièces du puzzle au fur et à mesure (un tableau généalogique peut être consulté en fin de roman, mais je n'ai pas trouvé nécessaire de le consulter) et découvrir ainsi des personnages complexes, liés par des relations familiales parfois tortueuses, prisonniers d'une ville bâtie sur des plaines désertées depuis longtemps par les bisons, ville bien nommée d'où personne ne part jamais et héritiers d'une histoire difficile qui les a modelés.
   
   "La malédiction des colombes" est un roman qui explore finalement les répercussions de la perte de la terre sur un peuple et la façon dont les jeunes générations en viennent à expier les erreurs de leurs pères. Dense, foisonnant, profond, fort bien écrit, le dernier roman de Louise Erdrich est à lire absolument, chers happy few.
   
   
   Titre original: The plague of the doves
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Fashion




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L'époque des pionniers
Note :

   
   "Mais quand Neve Harp expliqua qu'elle remontait aux origines et voulait raconter de quelle façon la ville de Pluto avait vu le jour et pourquoi elle se trouvait à l'intérieur des limites de la première réserve, même si pratiquement aucun Indien ne vivait plus en ville, eh bien, les visages des deux hommes devinrent comme celui de maman - calmes, empreints d'une retenue compliquée, et de quelque chose d'autre qui est resté depuis fiché dans mon coeur. J'ai vu que la perte de leurs terres était logée en eux pour toujours. Cette perte entrerait aussi en moi".

   
   Ce qui me fascine chez Louise Erdrich, c'est le foisonnement des histoires dans l'histoire. Les personnages se croisent ou suivent des routes parallèles et tôt ou tard tout s'imbrique, même si l'on s'égare passagèrement.
   
   Ce roman-ci débute par la pendaison sans autre forme de procès de trois indiens innocents, suite au massacre d'une famille blanche. Le souvenir de ce massacre va peser sur les générations suivantes et imprégner les lieux. Un quatrième indien était présent, mais n'a pas été pendu, pourquoi? C'était Mooshum, le grand-père d'Evelina. Plusieurs narrateurs, plusieurs époques, et toujours en filigrane ce qui s'est passé ce jour-là.
   
   A travers différentes familles, nous retrouvons l'époque des pionniers, l'origine d'une petite ville du Dakota du Nord, Pluto, et ce qu'il est advenu des descendants sur deux générations. Il est question d'innocence, de culpabilité, d'injustice, de folie, de spoliation. Les croyances et les esprits sont également très présents, un étonnant mélange de catholicisme et de spiritualité indienne.
   "Cela fait trois ans que je suis avec Billy et j'ai parlé une langue surnaturelle. J'ai parlé au coeur du pouvoir, à l'Esprit, mais je n'ai toujours que dix-neuf ans, l'âge auquel certaines filles entrent à l'université. Certaines filles terminent tout juste le lycée, à ce moment-là. Je me sens si vieille, déjà tellement captive de la vie. Nous sommes couchés tous les deux dans le noir, les lumières de la cour sont éteintes pour économiser sur les factures d'électricité, la nuit sans lune s'étend sur nous tous et je sens quelque chose d'autre, aussi. A moitié réveillée, flottant à la dérive, je sens l'oiseau sévère qui niche dans l'arbre du Saint-Esprit descendre et planer".
   

   Il est difficile de rendre compte de la richesse de la langue, de sa saveur, de sa sensualité et de la complexité des histoires contées dans ce roman, le tout est envoûtant, surprend souvent et nous fait pénétrer au coeur de la souffrance toujours vive du peuple indien. Louise Erdrich nous dépeint des êtres humains aux multiples facettes riches et contrastées.
   
   Un excellent moment de lecture.
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critique par Aifelle




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Impossible d'en faire le tour!
Note :

   "La malédiction des colombes" de Louise Erdrich est un livre à plusieurs voix, un récit qui est raconté tour à tour par des personnages différents - Evelina, le juge Antone Bills Court, Marn Wolde, le docteur Cordelia Lochren- et qui finit par reconstituer non seulement l'histoire d'individus mais aussi celle d'une ville, Pluto, dans le Dakota du Nord. Je dis reconstituer car il s'agit d'un puzzle qui ne suit pas un ordre chronologique et entremêle les époques avec d'incessants retours en arrière dans le passé et un déroulement dans le temps. On voit grandir les plus jeunes, disparaître les plus âgés. Mais un puzzle aussi dans les faits car chaque personnage nous livre un compte rendu incomplet de l'histoire. C'est donc par recoupement que nous finissons par comprendre et avoir une vue d'ensemble.
   
   Cette structure originale rappelle un peu celle du roman d'Elizabeth Strout : "Olive Kitteridge" et semble être à l'honneur en ce moment aux Etats-Unis chez ces écrivains que je viens de lire et que j'aime. Mais la comparaison ne va pas plus loin car chaque roman est spécifique par l'esprit et le style. Pour mieux comprendre celui de Louise Erdrich, il faut d'abord savoir qu'elle est d'origine indienne et c'est donc bien d'indiens dont elle parle mais aussi de réserve, de spoliation, de crimes racistes. Il faut aussi avoir en mémoire que certaines parties de ce livre sont parues séparément comme des nouvelles dans différentes revues. Pourtant le tout forme bien un roman car chacune s'emboîte dans le récit dont l'unité est garanti par le lieu, les personnages récurrents et par le style, une curieuse combinaison auquel nous sommes peu habitués en France, du moins dans une œuvre romanesque, entre noirceur et humour voire caricature.
   
   "La malédiction des colombes" s'ouvre sur une scène superbe racontée par Mooshum qui donne son titre au livre : la vision hallucinante de milliers de colombes s'abattant sur les récoltes et la procession qui s'ensuit menée par le curé, un indien catholique. Le ton est neuf, vif, nerveux, évocateur d'images, de sons, d'odeurs et de couleurs. Un récit partagé entre le réalisme de la description, voire la trivialité, la cocasserie et l'irruption de la fantaisie, de la poésie.
   Pour ma part, j'ai tout de suite été séduite par ce style et ce va-et-vient entre tragédie et comédie. Mélange de genre qui n'est pas sans me rappeler le Steinbeck -en plus noir tout de même- de "Tortilla Flat" ou de "Tendre jeudi" en particulier avec le personnage du vieux Mooshum, menteur, buveur, paillard mais plein d'humour, imprévisible, farceur, gamin insupportable parfois mais... si attachant! Pourtant Mooshum est capable d'amour fou comme tous les membres de la famille Milk et Harp et il a une dimension tragique. Son histoire est rattachée au crime terrible dont le souvenir pèse sur tout le village depuis près de cinquante ans : une famille de fermiers blancs massacrée par un tueur fou et le lynchage de jeunes indiens accusés à tort par les habitants de la ville. C'est autour de ce passé jamais effacé que s'organisent les relations de chacun, des lyncheurs comme des victimes et leurs descendants, pesant même sur la conscience de ceux qui n'étaient pas encore nés, introduisant à côté des thèmes du racisme, ceux de la violence, de la culpabilité, du remords et une question présente dans l'esprit de tous : qui était le véritable coupable?
   
   Le roman est riche, dense et tant d'évènements se déroulent, tant de personnages se croisent, tant de thèmes se mêlent qu'il est impossible d'en faire le tour. Un livre à découvrir absolument!
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critique par Claudialucia




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Trop embrouillé, dommage...
Note :

   Foisonnant est vraiment l’adjectif qui convient. Effectivement l’histoire que Louise Erdrich nous raconte s’étale sur 3 générations - ça fait du monde!- mais, comme, de surcroît, elle éclate la narration dans tous les sens, il faut réellement attendre la toute fin pour obtenir les clés de nombreuses incertitudes, de petites interrogations. Louise Erdrich joue avec notre patience!
   
   Pour autant Louise Erdrich joue aussi avec notre intérêt car c’est chaleureusement écrit, avec beaucoup d’implications au niveau des personnalités mises en page. Louise Erdrich a de l’empathie pour ses personnages et pour l’histoire racontée, c’est manifeste. Au sein d’un même chapitre, une fois qu’on s’est installé, qu’on a pris ses marques, tout roule. C’est très plaisant, extrêmement bien raconté. Le problème le plus souvent c’est lorsqu’on passe au chapitre suivant...!
   
   Louise Erdrich est de mère Ojibwa, donc sensibilisée à la cause amérindienne. Et la cause amérindienne, celle des Ojibwas notamment, il en est question dans "La malédiction des colombes". Il est quasiment impossible de résumer ou de tenter de faire comprendre le ressort de cet ouvrage. Des ressorts, il y en a des quantités. L’objet de ce roman est plutôt d’appréhender les remous plusieurs générations après que des actes forts (pas forcément des actes bons!) aient été commis, et ceci dans le cadre particulier de la situation injuste faite aux amérindiens. Par exemple le lynchage de trois d’entre eux il y a fort longtemps vers Pluto, une petite ville aux confins de la réserve Ojibwa, dans le North-Dakota. Pas de chance pour eux, ils avaient fait la découverte d’une famille blanche massacrée dans sa ferme. De là à en déduire qu’ils étaient les coupables, c’est ce que des êtres frustres comme l’étaient indéniablement les nouveaux occupants de ce pays, forts de la "blanchitude" de leur civilisation, trouvèrent commode de faire et d’en tirer les conséquences immédiatement : la bonne vieille loi de ce bon vieux Lynch qui ne s’embarrassait que de trouver une branche solide et une corde. Tout aussi solide. Et voilà trois indiens pendus. A tort. Et voilà l’Histoire qui se met en branle et dont les ondes continuent à atteindre le rivage des générations suivantes.
   
   C’est ce que Louise Erdrich veut nous faire toucher du doigt mais Dieu qu’elle s’y prend de manière compliquée.
   
   Il y a beaucoup, beaucoup plus que cela dans ce roman ; des personnages singuliers aux histoires singulières, attachants... Il faut juste s’accrocher!

critique par Tistou




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