Lecture / Ecriture
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Le roi transparent de Rosa Montero

Rosa Montero
  La fille du cannibale
  Instructions pour sauver le monde
  Le roi transparent
  Belle et sombre
  Le territoire des barbares
  La folle du logis
  Des larmes sous la pluie
  L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir
  Le poids du cœur
  La chair

Rosa Montero est une romancière et journaliste espagnole née en 1951 à Madrid.

Le roi transparent - Rosa Montero

Roman historique... sauf les dates
Note :

   Femme en costume de bataille
   
   «Je suis femme et j'écris. Je suis plébéienne et je sais lire. Je suis née serve et je suis libre. J'ai vu dans ma vie des choses merveilleuses. J'ai fait dans ma vie des choses merveilleuses. Pendant un temps le monde fut un miracle. Puis l'obscurité est revenue.»
   
   Celle qui écrit ces lignes, c'est Léola, l'héroïne et narratrice du roman de Rosa Montero.
   Nous sommes au XIIème siècle, dans le sud-ouest de la France. Léola et sa famille sont les sujets du seigneur d'Aubenac qui, vassal du roi d'Aragon, guerroie contre l'armée du roi de France. Ce jour-là, les serfs travaillent aux champs tandis que, à quelques centaines de mètres, les deux armées s'affrontent en un sanglant carnage depuis trois jours.
   À l'issue de la bataille, l'armée du seigneur d'Aubenac est défaite et doit se replier sur le château du comte de Gévaudan et, afin de préparer la défense, mobiliser le plus d'hommes possible. C'est ainsi que le père de Léola,son frère, et Jacques, son amoureux, sont enrôlés de force par les soldats qui, avant de partir, brûlent la ferme familiale afin de ne rien laisser aux ennemis.
   Léola qui est une jeune fille – autant dire un poids mort dans cette société d'hommes – est abandonnée à son triste sort.
   Seule, comment pourrait-elle survivre? Elle est une proie facile pour les hommes d'armes qui écument la région. Alors que son destin semble tout tracé: violée par des soudards puis massacrée, son cadavre jeté au bord d'une route, Léola va décider de se cacher. Mais ce ne sera pas au plus profond d'une forêt ni dans un couvent, mais dans la peau d'un homme qu'elle va se dissimuler. 
   Retournant sur le champ de bataille désormais abandonné aux charognards, elle va revêtir l'armure d'un jeune chevalier mort. «Cachée sous mes nouveaux habits, je me sens plus sûre. Protégée. Car c'est un malheur d'être femme et d'être seule en temps de violences. Mais maintenant je ne suis plus une femme. Maintenant je suis un guerrier. Un terrible ver dans un cocon de fer, comme je l'ai entendu chanter un jour par un troubadour.»
   
   Ainsi va commencer une errance de vingt-cinq ans pour Léola devenue Léolo, chevalier errant, qui va courir l'aventure dans les tournois et qui va rencontrer Aliénor d'Aquitaine ainsi que son fils, Richard Coeur-de-Lion, Simon de Montfort, le massacreur des Cathares, ou encore Héloïse, la compagne de Pierre Abélard.
   
   Pendant toutes ces années, Léola va tenter de retrouver son Jacques, enlevé par les troupes du seigneur d'Aubenac. Sur son chemin, elle va rencontrer de nombreux personnages: Maître Roland qui lui apprendra le métier des armes, Léon le forgeron italien, Duodha, la Dame Blanche qui deviendra la Dame Noire, et surtout Nyneve, qui se dit sorcière et fée, qui prétend avoir connu le roi Arthur ainsi que l'enchanteur Merlin, et qui apprendra à Léola à lire et à écrire. Parallèlement à sa quête destinée à retrouver son amour d'adolescente, Léola va tenter également de résoudre l'énigme de l'Histoire du roi transparent, une légende qui porte malheur à toute personne qui tente de la conter.
   
   En compagnie de Nyneve, Léola va donc écumer ces provinces d'Occitanie où commence à souffler en ce XIIème siècle un vent de liberté et de savoir: explosion démographique, création des premières villes modernes, affranchies de l'arbitraire féodal, émancipation des femmes avec la propagation de la fin'amor ou amour courtois, démocratisation de la lecture et de l'écriture, etc... jusqu'à ce que cette proto-renaissance soit écrasée par la répression religieuse occasionnée par la croisade des albigeois.
   
   On pourrait – à tort – prendre cet ouvrage pour un roman historique. Rosa Montero a pris en effet quelques libertés avec la chronologie du XIIème siècle, faisant coexister, sur la période de vingt-cinq ans où se déroule le récit, des personnages et des évènements historiques qui, dans la réalité, n'ont pas pu être contemporains les uns des autres. Ce n'est bien sûr pas ici la conséquence d'une méconnaissance de l'auteur sur cette période historique mais un parti-pris qui nous livre sur un laps de temps resserré (25 ans) des faits qui se sont en réalité étendus sur un siècle et demi.
   Tout ceci donne à ce roman une ampleur proche de l'épopée et fait de cet ouvrage un formidable conte où se mêlent avec adresse le réel et le merveilleux.
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critique par Le Bibliomane




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Historico-féerique
Note :

    Ne comptez pas sur moi pour vous conter la légende du roi transparent, car je tiens à la vie.
    En revanche, je pourrais vous narrer la passionnante histoire de Léola, née paysanne analphabète et devenue chevalier, au cours d'un 12ème siècle en pays occitan. Période de l'amour courtois à la cour d'Aliénor d'Aquitaine, de croisades, en particulier contre les Cathares. Bûchers et Inquisition.
   Accompagnée de Nynève, qui se prétend fée de la connaissance, guérisseuse en tout cas, elle connaîtra un parcours parfois douloureux et sombre, mais restera fidèle à elle-même.
   
    Rosa Montero cette fois ne nous emmène pas en Espagne, ni dans le futur, mais dans une époque qu’elle avoue la passionner. "S'il fallait faire rentrer ce livre dans un genre narratif, je crois qu'il se trouverait plutôt dans celui des romans d'aventures ou fantastiques."
    Elle s'y connaît suffisamment pour offrir plus qu'un roman historique (fort bien documenté par ailleurs). La touche de fantastique, roi Arthur et chevaliers de la Table ronde, demeure légère. Surtout elle dresse un bon portrait de deux femmes n'acceptant pas le sort dévolu aux femmes de l'époque si elles ne sont pas nobles, elles luttent et s'instruisent tout du long de leur existence.
   
   Encore un roman de Rosa Montero que je recommande chaudement.
   
   Un bon extrait des Considérations finales de l'auteur:
    "Pendant un peu plus d’une centaine d'années, le monde a semblé devenir merveilleusement fou, avec une explosion de modernité et de liberté. C'est l'époque des troubadours, du raffinement provençal, des cours d'amour, de la prépondérance des dames. La femme acquiert une importance inusitée; une infinité de chartes d'affranchissement sont délivrées aux bourgs, donnant ainsi lieu aux premières villes modernes; la lecture et l'écriture sortent des monastères et commencent à être fréquentes chez les nobles et chez les bourgeois; les notions modernes de liberté, de bonheur et d'individualisme germent timidement dans le cœur des humains. Ce fut un siècle trépidant et plein de changements.(...) Les chrétiens qui ont accompagné cette révolution étaient les cathares, dont le bon sens et la civilité me paraissent admirables. Pendant près d'un siècle, enfin, le monde, ou du moins une partie du monde connu, a vécu ce rêve de progrès. Et puis la répression a vaincu. Mais le pouvoir absorbe toujours une partie de ce qu'il écrase, et c'est ce qui a germé de nouveau lors de la Renaissance : les résidus de ces temps lumineux.
   Ce roman prétend refléter ce processus, mais vu de l'intérieur de la conscience des êtres humains. Plus que les données historiques, j'ai voulu saisir les mythes et les rêves, l'odeur et la sueur de ce temps-là."

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critique par Keisha




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Femme libre
Note :

   Tout de suite après mon billet sur "La Confrérie des chasseurs de livres", voici encore un roman historique : "Le roi transparent" de Rosa Montero. Mais il s'agit d'un hasard car il y a déjà un moment que j'ai lu ce roman recommandé par Keisha sans avoir le temps de le chroniquer.
   
   Il y a beaucoup de différences d'un roman historique à l'autre et celui-ci ne déroge pas à la règle. Rosa Montero l'a écrit parce qu'elle est absolument amoureuse de cette période médiévale du XII siècle qui s'étend jusqu'au début du XIII siècle. C'est une époque qui voit de grands bouleversements dans les mœurs et connaît avant la lettre une sorte de renaissance intellectuelle et sociale : période de l'amour courtois, de l'affirmation de la femme, de la cour d'Alienor d'Aquitaine, des troubadours, des romans de Chrétien de Troyes. L'Occitanie est au centre ce renouveau. Bouillonnement des idées qui coexiste avec les guerres, les actes de barbarie des croisés, les croisades des enfants. Sur le plan religieux les Cathares introduisent amour et ouverture d'esprit face à l'obscurantisme et le fanatisme de l'Eglise avant d'être finalement anéantis.
   "Mais le pouvoir absorbe toujours un partie de ce qu'il écrase, et c'est ce qui a germé de nouveau lors de la Renaissance : les résidus de ce temps lumineux."

   
   Cependant Rosa Montero se défend d'avoir voulu écrire un roman historique : elle ne s'est pas documentée dans ce but mais elle est tellement imprégnée par cette époque que sa passion pour ce "temps lumineux" a rencontré son désir d'écrire. Une démarche originale qui explique l'originalité de son propos :
   "Leola, une jeune paysanne serve, appartient à la famille des Aubenac en guerre contre son voisin. La défaite du seigneur entraîne pillage, massacres et dévastation. Le père de la jeune fille et son fiancé sont faits prisonniers et disparaissent. Sa maison est brûlée. Léola s'enfuit mais pour échapper au sort qui attend une femme dans un pays livré à la soldatesque, Léola, se procure une armure trouvée sur un cadavre et se fait passer pour chevalier. C'est le début d'un apprentissage des armes et de la guerre et d'une errance qui va durer vingt-cinq ans."

   
   Le livre est passionnant car il nous présente l'Histoire par l'intérieur, par la conscience des êtres humains, leurs croyances, leur mentalité, leurs craintes. La narratrice, Léola, petite serve ignorante, raconte sa vie et l'on va voir sa vision du monde évoluer quand elle échappe à sa classe sociale et à sa condition de femme, au fur et à mesure qu'elle apprend à lire et qu'elle est introduite auprès de personnes qui détiennent la culture. Ce qui intéresse l'auteur ne sont pas tant les évènements que d'essayer de saisir les êtres, de penser comme eux. C'est pourquoi, dit-elle :
   "ce livre est volontairement anachronique ou plutôt achronique. Au cours des vingt-cinq années que durent les péripéties de Léola sont narrés des évènements qui s'étendent sur un siècle et demi."
   

    Car ce que Rosa Montero essaie de capter, c'est l'esprit du siècle. Elle le fait avec beaucoup de réalisme, en s'appuyant sur des connaissances solides, mais en s'affranchissant du carcan de l'Histoire.
   
   "Le roi transparent" est aussi un roman d'aventures, avec des rebondissements, des moments effrayants, passionnants : le travestissement de Léola en homme, son apprentissage du maniement des armes, ses combats contre des ennemis redoutables, son emprisonnement, font partie du plaisir de ce genre de lecture. Nous nous intéressons au sort des personnages, à Léola, bien sûr, mais aussi à son amie Nynève, à Léon son amoureux, aux "Parfaites", les "Bonnes Femmes" cathares qui lui apportent leur amitié et leur soutien. Léola rencontre aussi des personnages historiques qui ajoutent à notre plaisir, Alienor, son fils Richard Cœur de Lion, Simon de Montfort, le redoutable exterminateur des Cathares, Héloïse, celle de Pierre Abélard… Et même si ces personnages n'ont pas été contemporains, c'est une joie pour le lecteur de pouvoir les rencontrer car ils symbolisent cette période.
   
   Mais c'est aussi un roman fantastique car les croyances de ces temps admettent facilement l'existence de personnages doués de pouvoirs magiques, de légendes, de mauvais sorts et d'esprit malins. Nynève se dit fée, elle a connu Merlin l'enchanteur et la cour du roi Arthur. Et peu importe que cela soit vrai ou faux car nous sommes ainsi introduits dans l'univers du conte merveilleux.
   
    La légende du roi transparent qui sert de titre au roman appartient à cette veine fantastique de même que les livres ésotériques découverts par Léola... Mais ils sont pour Rosa Montero l'occasion de mener une réflexion sur la liberté humaine, sur notre pouvoir de choisir entre le Bien et le Mal. C'est ce que l'abbesse explique à Léola quand celle-ci découvre ce genre de livres :
   "-Ecoute-moi…. En bonne chrétienne que je suis, je crois au libre-arbitre. Je veux dire que je crois en la liberté ultime de choisir entre le bien et le mal et de façonner son destin. Toutefois il est des peuples qui croient à la fatalité, qui pensent que la vie des hommes est écrite à l'encre indélébile dans de grands livres..."

   
   Ainsi si Léola incarne une femme qui prend en main son destin, la dame blanche Duodha, choisit, elle, délibérément, d'incarner le Mal et devient la Dame noire.
   
   De plus, Leola comme Nynève, incarnent l'émancipation de la femme et il est curieux de constater que pour y parvenir elles doivent toutes deux passer pour des hommes. Ce n'est pas sans rappeler George Sand au XIX siècle, preuve que l'on n'a pas tant évolué! C'est la seule manière de pouvoir se libérer à moins d'être une femme puissante comme Aliénor d'Aquitaine et les dames de sa cour qui ont accès à la culture et à la liberté.
   
   Libre-arbitre, prédestination, émancipation de la femme, tolérance face au fanatisme, ainsi les questions posées à travers ce roman nous ramènent aussi à nous-mêmes, face à des préoccupations qui nous concernent toujours!
   Un roman hybride qui mêle un peu tous les genres, agréable à lire par bien des aspects et qui procure un intelligent et vif plaisir de lecture.
   
   Ce livre a suscité de nombreux billets enthousiastes.

critique par Claudialucia




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