Lecture / Ecriture
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Une forme de vie de Amélie Nothomb

Amélie Nothomb
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  Le voyage d’hiver
  Biographie de la faim
  Le crime du comte Neville
  Frappe-toi le cœur

Amélie Nothomb est le nom de plume de Fabienne-Claire Nothomb, écrivaine belge francophone née en 1966 à Bruxelles. Fille d'ambassadeur, elle a passé son enfance en Asie et aux Etats Unis.
Auteur prolifique, elle a écrit de nombreux romans (traditionnellement un par an).

* Interview dans la rubrique "Rencontres"

Une forme de vie - Amélie Nothomb

Réflexions sur le genre épistolaire
Note :

   «Ce matin-là, je reçus une lettre d’un genre nouveau». Melvin Mapple est un soldat de deuxième classe dans l’armée américaine. Il est posté à Bagdad depuis le début de la guerre et en ce 18 décembre 2008, il envoie une lettre «d’un genre nouveau» à Amélie Nothomb. Au départ, la romancière s’avère dubitative: est-ce un canular? Quel est le sens de la missive? Puis elle se prend au jeu et une correspondance s’établit, une correspondance «d’un genre nouveau», centrée sur une souffrance nodale du soldat: son obésité.
   
   Une nouvelle rentrée littéraire: un nouveau Nothomb. Quelle allait être mon impression cette année? L’an passé, je n’avais guère aimé «Le voyage d’hiver»: une histoire d’amour que j’avais trouvée très fade et très banale. «Une forme de vie» est un peu meilleur sans être, à mon sens, le meilleur des Nothomb.
   
   Un soldat écrit à la romancière Amélie Nothomb: l’idée de départ peut sembler originale. Cependant, son traitement et un des messages sous-jacents de l’œuvre me gênent. Le soldat obèse tire grand profit de cette correspondance: à ses yeux Amélie Nothomb l’a parfaitement compris en lui proposant l’idée de faire de sa pathologie du body art. C’est ainsi qu’elle fait appel à un galeriste bruxellois. A travers la narration d’une correspondance réussie, l’auteure s’adresse un bouquet de louanges, réalise sa propre apologie: une forme de publicité pour son œuvre, son écriture aux vertus thérapeutiques sur l’autre?
   
   D’ailleurs, et cela constitue plutôt un point positif à mon sens, elle s’interroge sur le genre épistolaire qui interpelle directement l’autre et vise à le révéler:
   La nature du genre épistolaire m’apparut: c’était un écrit voué à l’autre. Les romans, les poèmes, etc. étaient des écrits dans lesquels l’autre pouvait entrer. La lettre, elle n’existait pas sans l’autre et avait pour sens et pour mission l’épiphanie du destinataire. (p.92)

   
   L’écriture est un autre point positif de ce roman qui interroge le genre épistolaire: elle est travaillée et précise, en témoigne ce passage qui m’apparaît comme la reformulation romanesque et très bien écrite d’un concept mis à jour par l’anthropologue américain Hall:
   "Les gens sont des pays. Il est merveilleux qu’il en existe tant et qu’une perpétuelle dérive des continents fasse se rencontrer des îles si neuves. Mais si cette tectonique des plaques colle le territoire inconnu contre votre rivage, l’hostilité apparaît aussitôt. Il n’y a que deux solutions: la guerre ou la diplomatie." (p. 73)

   Cela me renvoie au concept de «proxémie»: Hall a montré que la distance physique qui s’établit entre des interlocuteurs au cours d’une interaction dépendait de règles culturelles.
   
   Enfin, on peut s’interroger sur le sens du titre: «Une forme de vie». Il nous apparaît vers la fin, dans une confession de Melvin:
   "Savez-vous comment j’ai intitulé ce classeur? «Une forme de vie». ça m’est venu instinctivement. Quand je repense à cette dizaine de mois pendant lesquels j’ai correspondu avec vous, moi qui ne vivais plus depuis près de dix ans, cette expression s’est imposée: grâce à vous, j’ai eu accès à une forme de vie." (p. 156-157)

   Une des questions de l’auteure précédemment était la suivante: le corps obèse du soldat doublé d’un esprit est-il encore vivant? Melvin y répond ici: la correspondance avec Amélie Nothomb lui a permis de retrouver non une vie au sens propre, mais une forme de vie, un succédané d’existence grâce au regard de l’autre. On retrouve là à mon sens la dimension assez nombriliste de l’auteure, qui finit par agacer.
   
   Une œuvre entre autobiographie et autofiction où l’auteure aborde un thème qui lui est cher, celui du rapport à l’alimentation déjà traité par exemple dans «Biographie de la faim»*. Une fin qui n’est pas sans rappeler son roman de l’an passé: «Le voyage d’hiver». Une intéressante réflexion sur le genre épistolaire doublée d’un agaçant discours laudatif.
   
   
   * et "Robert des noms propres" et autres...
   
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Seraphita




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Courrier international
Note :

   Il y a, chez mademoiselle Nothomb, une propension toute naturelle à l’écriture. Je ne sais pas, du reste, quand elle trouve le temps de tout faire : satisfaire à ses obligations de vedette de la littérature française (salons, émissions de télé et radio, nombreuses et variées interviews, que sais-je d’autre?), voyager dans le monde entier (Amélie est traduite dans bon nombre de pays qu’il faut régulièrement visiter au risque de ne jamais vendre un seul exemplaire de votre prose) et accessoirement, écrire. Car la romancière est un iceberg. La vingtaine de ses publications (le rythme d’un vrai métronome, un par an depuis 1992) n’en cache pas moins quatre fois plus de manuscrits qu’elle doit entasser dans un bureau qui apparait comme la caverne d’Ali Baba au moindre de ses lecteurs admiratifs.
   
    Mais cela ne s’arrête pas là. A croire qu’Amélie n’a pas de vie de famille, ne fait pas de tourisme, ne va jamais au concert, n’assiste à aucun spectacle, ne parcourt nullement les galeries de peintures. Si, évidemment. A-t-elle une botte secrète pour rallonger les journées? En effet, l’écrivaine belge aime plus que tout correspondre. Elle avoue même entretenir quelque deux mille relations épistolaires. Faites l’expérience vous-même : envoyez une lettre à son éditeur (faites court, s’il vous plait, Amélie déteste les missives se répandant sur plusieurs pages, baveuses de détails inintéressants et, surtout, écrivez recto-verso : Nothomb est une adepte de l’opisthographie) et il est fort probable que quelques mois après (elle met un point d’honneur à ne pas répondre illico) vous receviez une réponse personnalisée, pas une de ces lettres types qui respirent le mépris et l’indifférence.
   
   Elle avait déjà évoqué sa rencontre avec une de ses lectrices dans Pétronille; cette fois, il s’agit de la correspondance avec un soldat américain basé en Irak (le roman est paru en 2010) et souffrant… d’obésité.
   
   Et là, on est au cœur du thème récurent dans la production Northombienne : la difformité des corps. On ne peut s’empêcher de songer au héros de « Péplum » (1996) que Eric Emmanuel Schmitt avait un brin singé dans « lorsque j’étais une œuvre d’art » six ans plus tard ou encore les personnages tordus campés dans « les catilinaires« . Seulement, dans le cas qui nous occupe, le héros épistolaire ne revendique son obésité que pour dénoncer la guerre en Irak. Il en souffre. Porte sa graisse comme un étendard lui permettant d’investir une galerie d’art.
   
   Autant Amélie Nothomb a le chic pour dénicher les patronymes les plus loufoques, ce n’est pas le cas ici : Melvin Mapple est tout ce qu’il y a de plus banal. En revanche, sa description ne laisse aucun doute. C’est une aberration, à tel point qu’il s’imagine avoir fondé une famille : ses 55 kilos d’avant son incorporation plus les 50 kilos d’une compagne qu’il baptise Schéhérazade (on est au pays des 1001 nuits tout de même!) et leur rejeton. Et encore, le compte n’y est pas, puisque à la fin du livre, Melvin affiche deux quintaux.
   
   On connait l’intérêt sinon la passion de Nothomb pour la nourriture (métaphysique des tubes, biographie de la faim). Alliée aux réflexions portées sur l’écriture de lettres à ses admirateurs, correspondants parfois à la limite de l’incorrection, ce corpuscule (tout comme les missives, Amélie n’apprécie que les romans éclairs et cite volontiers Madame de Sévigné « excusez-moi, je n’ai pas le temps de faire court ») se déguste comme une crème glacée. Reste que depuis pas mal d’années, l’écrivain belge ne sait plus comment clôturer ses romans. La fin est une fois de plus tirée par les cheveux. On lui pardonne. D’autant qu’il reste tout de même quelques exemples de la prose la plus délectable du monde.
   
   « Il n’avait plus de cou, car l’isthme censé relier la tête au tronc ne présentait pas le caractère d’étroitesse relative qui permet d’identifier ce segment »
. Chapeau!

critique par Walter Hartright




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