Lecture / Ecriture
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A qui la faute? de Sophie Tolstoï

Sophie Tolstoï
  A qui la faute?
  Ma vie

A qui la faute? - Sophie Tolstoï

Les Tolstoï face à face
Note :

   Anna, jeune femme particulièrement séduisante, s’attire les faveurs des jeunes hommes. Dimitri notamment, avec qui elle aime beaucoup discuter, lui fait une cour assidue. Mais c’est finalement un vieil ami de sa mère, le prince Prozorski, âgé de 35 ans, qu’elle épousera. Voilà en gros la trame du roman de Sophie Tolstoï, la femme du grand écrivain, dans un livre intitulé «A qui la faute?», qui s’inspire de sa vie conjugale. Jamais publié jusqu’à aujourd’hui, ce texte se veut une réponse à «La sonate à Kreutzer» le court roman de son mari, qu’elle a vécu comme une attaque personnelle. Car les relations de ce couple sont tumultueuses comme celles mises en scène dans ce roman. En effet, Anna, très sentimentale comme beaucoup de jeunes filles, rêve d’un amour pur et pense avoir fait le bon choix, en choisissant cet homme qui, il n’y a pas si longtemps, semblait fou amoureux d’elle et venait la voir dès qu’il avait une minute. Mais une fois mariée, les désillusions viendront vite, Anna vit en particulier très mal de croiser les anciennes maîtresses de son mari, la jalousie et le doute s’installent alors… et la vie conjugale devient rapidement souffrance.
   
   Ce livre, écrit en réponse à la sublime "La sonate à Kreutzer" ne m’a pas réellement convaincue. Certes, le texte est plaisant et agréable à lire. Mais il manque à mon sens de profondeur et reste toujours en deçà dans la mesure où il n’analyse pas vraiment les raisons de l’échec de ce mariage, et des difficultés du couple. On a du mal à cerner les causes de l’insatisfaction de cette femme et l’analyse psychologique me semble trop superficielle. Ainsi ce roman «gentillet» fait hélas pâle figure à côté de «La sonate à Kreutzer», écrit resserré et talentueux, que nous offre l’éditeur dans une nouvelle traduction, à la suite de «A qui la faute?».
   
   C’est avec beaucoup de plaisir et de délice que j’ai donc lu ensuite cette «sonate à Kreutzer», qui, à elle seule, vaut la peine de lire ce livre qui réunit ces deux récits. Car indéniablement le grand écrivain fait de l’ombre à sa femme.
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critique par Éléonore W.




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Une brillante réponse à La Sonate à Kreutzer
Note :

   Les éditions des Syrtes ont réuni dans une même publication la très célèbre nouvelle de Léon Tostoï: "La sonate à Kreutzer" et celle de Sofia Tolstoï: "A qui la faute?" qui est une réponse directe à son illustre mari.
   
   L'œuvre de Sofia n’a jamais été publiée en France et a dû attendre ces dernières années pour l’être en Russie. Pourtant, elle ne manque pas de piquant et répond point par point et d’une manière intelligente aux réflexions philosophiques et religieuses du grand écrivain et à sa vision misogyne de la Femme. De plus, elle éclaire d’un jour nouveau "La Sonate à Kreutzer" qui est une des œuvres les plus surprenantes et les plus controversées de Léon Tolstoï puisque ce dernier a dû répondre, dans une postface publiée dans cette édition, à ses lecteurs qui lui demandaient des éclaircissements.
   
   Si l’on ajoute à ces deux ouvrages un autre roman de Sofia Tolstoï: "Romances sans paroles" et la réponse de Léon Tolstoï fils à "La Sonate à Kreutzer" sous le titre "Le prélude de Chopin", l’on verra que les éditions des Syrtes nous offre une véritable saga de la famille Tolstoï.
   
   Dans "La sonate à Kreutzer", au cours d’un long voyage en train, des voyageurs entament une discussion sur le mariage. La réussite d’un mariage repose-t-elle sur la crainte exercée par le mari sur sa femme, ou au contraire, sur un amour véritable et réciproque entre les deux époux? Un homme prend alors la parole pour nier l’amour que l’on confond, dit-il, avec la sensualité. Il n’y a pas d’amour spirituel, il n’y a que l’amour charnel, “répugnant”, “repoussant et malpropre” et celui-ci ne peut durer qu’un temps. De plus, il donne un pouvoir exorbitant à la femme qui devient pour l’homme “un objet dangereux”. Ainsi le mariage n’est que duperie. Lui-même a épousé une jeune femme dont il pensait être amoureux. Mais après le mariage et la satisfaction de l’acte sexuel, la honte ressentie par “ces excès bestiaux” a fait naître la haine entre les deux époux. Cet homme, Pozdnychev, resté seul avec le narrateur, lui explique alors son histoire et pourquoi il a tué sa femme éprise d’un musicien…
   
   Ce que Tosltoï veut démontrer dans ce récit, c’est que l’acte sexuel est néfaste aussi bien dans le célibat que dans le mariage, qu’en aucun cas c’est un acte naturel et indispensable pour la santé. Le bien ne viendra que de la pureté et de la continence. A ceux qui lui répondent que la race humaine disparaîtrait si l’homme respectait ce précepte, Tolstoï répond que toutes les doctrines religieuses et scientifiques annoncent la fin du monde et que celle-ci est par conséquent inéluctable. Il ajoute dans sa postface que la chasteté est un idéal voulu par le Christ, vers lequel il faut tendre, mais qui est- comme tout idéal- hors d’atteinte.
   
   “La passion sexuelle est un mal terrible qu’il faut combattre et pas encourager comme nous le faisons.”
   

   La réponse de Sofia Tolstoï est un récit "A qui la faute?" qui met en scène une jeune fille intelligente, cultivée et sensible, un peu exaltée, Anna, qui a du mariage une conception idéaliste et pure. Mariée avec un vieil ami de la famille, le Prince Prozorski, un célibataire endurci et débauché, dont elle est amoureuse et qu’elle idéalise, elle va vite déchanter. Le Prince ne s’intéresse à elle que pour l’acte sexuel. Il admire sa beauté et la considère comme un objet de plaisir mais refuse tout partage intellectuel ou spirituel. Il méprise son travail de peintre dans lequel elle met toute son âme. Ses lectures, ses pensées lui sont totalement inconnues. Il se soucie peu de ses sentiments, ne manifeste aucune tendresse envers elle et même envers ses enfants qui lui sont indifférents en dehors du fait qu’ils perpétuent son nom. La rencontre avec son voisin, peintre lui aussi, avec qui elle peut avoir un échange intellectuel et tendre, lui prouve que tous les hommes ne sont pas comme son mari. Cependant, elle met tout son honneur à rester fidèle à son mariage. Le prince, fou de jalousie, ne veut pas croire à son innocence et la tue.
   
   L’habileté de Sofia Tolstoï est de répondre à son mari en créant un récit semblable à celui de "La Sonate à Kreutzer" mais raconté du point de vue de la femme.
   La thèse qui répond à celle de Léon Tolstoï est la suivante: si les hommes considéraient leur femme comme un être humain et non comme un objet sexuel et acceptaient d’avoir d’autres échanges avec elle, le mariage ne serait pas un échec. A qui la faute, donc?
   
   “Cette façon tendre et désintéressée de se comporter avec une femme était la seule qui pût apporter le bonheur absolu dans sa vie”
   

   Chacune des particularités du récit de "La Sonate à Kreutzer" est reprise mais transposée: à la rencontre avec le musicien correspond celle du peintre qui dans les deux cas permet une entente intellectuelle et spirituelle. A l’indifférence du mari envers les maladies des enfants, Sofia oppose l’inquiétude de la mère, les nuits sans sommeil, la peur de la mort. A l’obligation de l’allaitement exigé par le mari de "La Sonate à Kreutzer" (et donc par Tolstoï lui-même) répond le regard que jette Anna dans sa glace qui lui renvoie un image d’elle négligée avec un vieux corsage trop large, des cheveux en désordre. A l’obligation de la procréation comme justification des rapports sexuels correspond la libération d’Anna quand une femme médecin lui donne des conseils pour ne plus avoir d’enfant. Quand on pense que Sofia a eu treize enfants de son mari (dont cinq ont disparu en bas âge) et que Léon Tolstoï est mort loin d’elle en refusant de la revoir, on comprend qu’elle sait de quoi elle parle!
   
   L’analyse des sentiments féminins est bien menée et subtile et si Sofia n’est pas un écrivain à la mesure de Léon Tolstoï, son récit ne manque pas de finesse dans l’étude psychologique complexe qui refuse tout manichéisme et dans la construction du récit.

critique par Claudialucia




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