Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Le sel de Jean-Baptiste del Amo

Jean-Baptiste del Amo
  Une éducation libertine
  Le sel
  Règne animal

Jean-Baptiste Del Amo est le nom de plume de Jean-Baptiste Garcia, écrivain français, né à Toulouse en 1981.

Le sel - Jean-Baptiste del Amo

Patriarcat nocif
Note :

   Pensionnaire de la Villa Médicis depuis son "Éducation libertine", Jean-Baptiste Del Amo a eu le loisir de nous concocter un petit bijou dont je me suis régalée. Maintenant que je l'ai lu, je jette un œil sur la toile et je m'amuse de voir la vivacité des réactions que ce roman a déclenchées. Je m'en étonne aussi. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit si vivement critiqué et je n'arrive toujours pas vraiment à comprendre pourquoi certains l'ont détesté. Pour moi, c'était une évidence de la première à la dernière page: j'avais entre les mains un excellent roman. Alors je me dis que DeL Amo doit être bien content puisque, comme disait Andy Warhol, "Toute pub est une bonne pub", je vais oublier ce que j'ai lu au sujet de ce livre et je vais vous parler de mon "Le sel" à moi. C'est pour cela que vous êtes là, non? Et, comme je trouve les rares arguments des détracteurs vraiment faibles (en dehors d'un mouvement d'humeur) je vais vous donner les miens en les espérant plus solides.
   
   L'histoire:
   Un jour Louise, mère de famille vieillissante et veuve, décide de réunir ses trois enfants et leurs propres familles en un repas. Il y aura Albin, le fils ainé, qui avait tout pour devenir un rude marin comme son père et qui finalement a un peu dévié en devenant, dans le port de Sète, le travailleur social qui se charge des marins abandonnés par des armateurs sans scrupules; il a une épouse et 3 enfants. Fanny, la fille, bourgeoise "bloquée", un fils et un mari et le poids d'une petite fille morte accidentellement. Jonas, l'autre fils, homo, rejeté par le père avant même d'avoir manifesté la moindre homosexualité (alors l'œuf ou la poule?), heureux en ménage un peu trop blasé de ce côté, mais après la perte douloureuse d'un premier compagnon. Et l'ombre d'Armand, le père abusif qui n'est devenu "gentil" que lorsque son état de santé l'a mis à la merci des autres, escomptant -à juste titre- leur compassion, lui qui ne leur en avait offert aucune.
   Et à l'arrière plan, les absents: le père et le frère d'Armand car le patriarcat nocif est ancien, chronique dirait-on, la belle sœur de Louise et ses propres parents et d'autres que j'oublie pour l'instant. Del Amo a donné vie à un vrai monde, pas juste une mince pellicule auréolant ses personnages principaux.
   
   
   Et donc je vais vous dire pourquoi ce roman est bon (et même très):
   
   ● parce qu'il traite un sujet d'ampleur planétaire: le patriarcat et ses nuisances. On pourrait dire: «Homme violent, toujours tu détruiras les tiens» et on n'a pas encore assez parlé des ravages que la patriarcat a fait dans nos mondes (prenez une minute pour penser à ce que vous savez de votre entourage). Mais c'est comme un sujet tabou. C'est peut-être pour cela, tiens, que ce bouquin révulse certains. Les tabous se défendent toujours férocement et généralement en annonçant une raison inexacte. Mais c'est pour cela, du même mouvement, que ce roman est bon.
   A des degrés d'abus divers, il y a (et a eu) par le monde, des millions de familles structurées autour d'un image patriarcale: le père décidant de tout, "chef de famille", comme on le disait si bien, mais également tyran qui, si faible qu'il soit à l'extérieur trouvait (trouve) toujours dans son foyer un microcosme à soumettre à sa loi. Il y a moins de deux siècles, il avait encore discrètement droit de vie ou de mort sur ses enfants même en France (relisez Vallès) et aujourd'hui encore, il peut se faire servir et imposer ses choix et ses humeurs*.
   
   ● parce qu'il est construit avec la plus extrême habileté, mêlant avec aisance et naturel les angles de vue des membres de cette famille et retrouvant même, ce qu'ils ne savent pas car cela ne leur a jamais été dit: l'enfance de leur père.
   
   ● parce que son écriture joue en mélomane sur toute la gamme allant de la crudité verte à la plus subtile poésie, du vocabulaire courant aux finesses des champs sémantiques les plus précis.
   
   ● parce que la véracité psychologique, humaine, des nombreux personnages est sans faille, plus que juste, et souvent poignante.
   
   ● parce qu'il y a un dernier personnage qui est le lieu: la ville de Sète, que je ne connais pas, mais dont j'ai vu brûler ici les rues sous le plomb de son soleil, geler sous ses hivers et brûler les yeux du blanc de son sel; dont j'ai même visité la boutique d'une fleuriste.
   
   ● parce que cette histoire familiale ne cesse jamais d'être des histoires individuelles et inversement, et qu'elle coule, lente et inexorable comme la lave d'un volcan, pliant tout sur son passage et n'offrant guère de possibilité de s'écarter de son chemin. On voit bien qu'elle ira en faiblissant et que finalement -mais dans combien de générations?- sa force s'épuisera mais on sent tout autant son évidence actuelle et passée.
   
   ● parce que s'y jouent des scènes d'une puissance énorme, d'une réalité dépassant celle des vidéos (J'ai en ce moment en tête un réveillon de Noël qui m'a fait jubiler, mais d'autres aussi, je vois Nadia au café, je vois Albin sur le port, Louise dans la rue revenant avec ses sacs de courses ou sur la plage avec le touriste anglais, Fanny perdue entre son tailleur parme et son écharpe anis – entre nous: beurk-, Jonas dans le bois derrière les dunes...)
   
   ● parce que, le signe final que «Le sel» est un excellent roman, c'est que ceux qui l'ont lu peuvent se retrouver autour d'une table et discuter des heures des personnages, comme s'ils étaient des gens réels, et peser, jauger, apprécier, expliquer ce qu'ils ont dit ou fait, ou non. Ça, c'est un signe indiscutable.
   On va me dire par exemple: «Et pourtant jusqu'à la fin, Louise a soutenu Armand» Mais bien sûr qu'elle est restée sur les positions de son mariage, quel sens aurait eu sa vie autrement? Quel regard aurait-elle pu jeter en sa vieillesse sur ce ratage pathétique? Non, une seule solution: camper sur ses position, raffermir les œillères et poursuivre, il était de toute façon trop tard pour changer quoi que ce soit à part sa propre tranquillité. Aurait-elle dû? Oui, bien sûr et son histoire nous aidera peut-être à éviter le même écueil. N'est-ce pas là encore la marque d'un bon livre?
   
   
   
   * A ce moment là, il y a toujours un homme qui se lève pour dire que lui, il n'est pas comme cela. Il a peut-être raison, mais il a tout de même tort d'intervenir car il jette ainsi un doute sur une réalité générale indiscutable mais qu'on a déjà du mal à dénoncer. Il joue à l'arbre qui essaie de cacher la forêt. Il défend son égo, pas la justesse des propos.
   
   
    Rentrée littéraire 2010
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Idéalement salé !
Note :

    D’abord les lieux, Sète et sa région qui me sont familiers (ça rajoute un petit plus personnel à une œuvre déjà grandement réussie): ses rues, son odeur, ses joutes, sa saleté, ses quais, ses filets de chalutiers… Et la macaronade! Cette spécialité sétoise est un régal (mais il y aurait autant de variété de cette recette que de Sétois, dit-on!) Si l’occasion se présente, foncez!
   
   Ensuite les personnages, tous vrais, sans concession d’apparat, sans transformation outrageusement romanesque, beaux dans leur beauté, laids dans leur laideur. Ce que nous pourrions être tous. Ces personnages existent. C’est sûr.
   
   Puis la banalité de l’histoire d’une famille, magnifiée par les mots et les situations. Tellement riche d’une construction maitrisée. Je suis admiratif. Les situations évoquées avec force allie la description crue (l’animalité du sexe est sacrément bien dépeinte!) à la poésie des mots et l’envoûtement des phrases.
   «  - J’ai envie de toi, souffla-t-il.
   Elle sut qu’il avait tourné vers elle son visage bien qu’elle se refusât à rouvrir les yeux. Son pouls battait ardemment sous son sein, et elle ne répondit rien, car tout, dans l’attitude et les mots de l’homme, lui semblait obscène et suave. Elle voulait qu’il continue à lui parler et à la caresser. Son sexe rayonnait, il devint le centre d’un corps dont chaque parcelle semblait tirer substance.» P 57

   
   Enfin, la variété des thèmes tous abordés tel un pirate sabre au poing. L’amour au centre. Le physique, cru et violent souvent incontrôlable. Le filial, empli de non-dit et de subi, le poids (lourdingue) de certaines fiertés masculines et des ravages causés (sur les femmes et les enfants). La fratrie, mélange de bonheur et d’horreur, de compréhension et d’incommunicabilité. Le couple et ses échecs (une belle petite collection ici tout de même). Seul, finalement, celui qui aurait été le moins destiné à la vie de couple s’en sort! Je vous laisse découvrir. La mort aussi, son inéluctabilité, la souffrance de la maladie qui pousse ceux qui ont eu du mal à y parvenir plus tôt dans leur vie à devenir enfin humain (peut-être la partie la moins réussie, je suis certain qu’il fera mieux sur ce thème à l’avenir, et je le lirai).
   
   Au départ, c’est la simple histoire de Louise, veuve d’Armand, pêcheur d’origine italienne taiseux et coléreux, mère de Fanny, femme inaboutie se berçant d’apparence, d’Albin, ersatz déviant du paternel et de Jonas, fils (surprotégé) homosexuel rejeté par le père. Ses personnages et leurs familles respectives, doivent se retrouver pour un repas de famille en ce samedi. Tour à tour, nous sont racontés les affres de chaque membre de la famille par des retours au passé ou des considérations du présent.
   
   Bien sûr, les différents protagonistes ne sont pas exemplaires et encore moins définitivement aimables. C’est ce qui repoussera certains, préférant aux réalités sombres d’humains trop imparfaits, des héros à admirer dans leur superbe de roman.
   
   J’avais beaucoup aimé le premier opus de ce jeune auteur «Une éducation libertine» dont certaines parties me sont restées bien en mémoire, j’ai encore plus aimé le subtil dosage riche et majestueux de ce second roman. Auteur à suivre…

critique par OB1




* * *