Lecture / Ecriture
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Un pied au paradis de Ron Rash

Ron Rash
  Un pied au paradis
  Serena
  Le monde à l'endroit
  Une terre d'ombre
  Incandescences
  Le Chant de la Tamassee
  Par le vent pleuré

Ron Rash est un auteur américain de poèmes, de nouvelles et de romans né en 1953.

Un pied au paradis - Ron Rash

Polar rural
Note :

   Titre original: One Foot in Eden
   
   
   Ce premier roman constitue une des plus belles surprises de l'année dans le domaine du polar. Un domaine largement dépassé d'ailleurs dans cette histoire qui se déroule au début des années 1950 dans un coin perdu de la Caroline du Sud bientôt envahi par les eaux pour la construction d'un barrage.
   
   Cinq personnages prennent successivement la parole: le shérif Alexander, prévenu par la mère de Holland Winchester que celui-ci a disparu, Billy Holcomb, voisin des Winchester et soupçonné d'avoir tué Holland, Amy Holcomb, épouse du précédent, objet des assauts de séduction de Holland, puis, vingt ans plus tard, le fils Holcomb et l'adjoint du shérif qui viennent conclure. A ce moment-là, le lecteur sait depuis longtemps qui a tué et où le corps a été caché mais la dimension policière de l'affaire est depuis longtemps aussi largement dépassée pour laisser place à une histoire tristement humaine et tragique. Celle de petits fermiers dont le monde va être englouti et qui se raccrochent à ce qui a toujours été leur lot: le travail, la terre, les habitudes, les haines locales, les croyances. Une histoire de déracinement, simple, dépouillée, racontée avec ce qu'il faut de compassion et de générosité.
   
   
   Extrait.
   
   "Billy penserait peut-être que son navire était rentré au port chargé de richesses quand Carolina Power achèterait sa propriété pour quelques dollars de plus à l'hectare qu'il ne l'avait payée, du moins jusqu'à ce qu'il voie le prix d'une ferme telle que la sienne dans une autre partie du comté. Peut-être qu'avec cet argent il partirait à Seneca, à Anderson, où il achèterait une maison avec des toilettes à l'intérieur, l'électricité, et croirait avoir trouvé le paradis. Il travaillerait dans une filature où il toucherait sa paie chaque fin de semaine sans plus avoir à se soucier de la sécheresse, de la grêle, ni du sphinx du tabac.
   Il y aurait d'autres changements qu'il n'apprécierait pas autant, des choses qui lui feraient regretter de ne plus être derrière un cheval et une charrue. Il faudrait qu'il demande l'autorisation pour aller boire un verre d'eau, ou pisser un coup. Le travail serait le même jour après jour, semaine après semaine, et l'usine chaude et humide comme par temps de canicule tout au long de l'année. Il respirerait un éternel crachin de peluches qu'il passerait la moitié de ses nuits à expulser en toussant.
   Son travail ne lui apporterait aucune satisfaction, mais quand la sirène de la filature le libérerait en fin de journée, il rentrerait auprès d'une femme et d'un enfant. Il y avait des hommes qui lui envieraient au moins cela."

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critique par P.Didion




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Mention spéciale au shérif
Note :

   "Oconee, comté rural des Appalaches du Sud, début des années cinquante. Une terre jadis arrachée aux Indiens Cherokee, en passe d'être à jamais enlevée à ses habitants: la compagnie d'électricité Carolina Power rachète peu à peu tous les terrains de la vallée afin de construire une retenue d'eau, immense lac qui va recouvrir fermes et champs. Pour l'heure, la sécheresse règne, maïs et tabac sèchent sur pied.
   Le shérif Alexander est le seul gars du coin à avoir fréquenté l'université, mais à quoi bon, quand il s'agit de retrouver un corps volatilisé? Car Holland Winchester est mort, sa mère en est sûre, qui ne l'a pas vu revenir à midi, mais a entendu le coup de feu chez le voisin. L'évidence et la conviction n'y font rien: pas de cadavre, pas de meurtre. Sur fond de pays voué à la disparition, ce drame de la jalousie et de la vengeance, noir et intense, prend la forme d'un récit à cinq voix: le shérif, le voisin, sa femme, leur fils et l'adjoint" 4e de couverture.

   
   
   Cinq narrateurs. Je pensais avoir affaire à un récit croisé comme il y en a tant, mais non, chaque narrateur prend la parole à son tour et ne revient pas. A chaque changement de narrateur, nous pénétrons un peu plus avant dans la compréhension du drame qui a eu lieu. Ce n'est pas un suspense classique, puisque nous savons assez rapidement qui a tué, l'intérêt du livre réside dans le dévoilement progressif des raisons de chacun et des ressorts psychologiques à l’œuvre souterrainement.
   
   Au départ il y a un couple, Billy et Amy qui ne peut pas avoir d'enfant et l'obsession qui s'empare de la femme, Amy, à l'idée d'en avoir absolument un. La solution qu'elle finira par trouver ne peut que déclencher une cascade de catastrophes qui ne manqueront pas d'arriver.
   
   L'ambiance est lourde, la chaleur écrasante dans cette petite vallée vouée à la disparition. Tout le charme vénéneux du roman est là: la description d'une bourgade sur une terre qui a été spoliée aux indiens et va être confisquée à ses habitants actuels, des gens simples, près de la terre, aux vieilles croyances encore vives, et qui seront réduits à se retrouver en usine, aux périphéries des villes.
   
   L'histoire se déroule sur dix-huit années, au terme desquelles le dénouement révèlera toutes les subtilités du drame et résoudra les problèmes un peu trop providentiellement peut-être. Ce sera ma seule (légère) restriction à ce roman âpre et prenant. Mention spéciale à un shérif de plus, très attachant, fatigué, désabusé, mal marié!
   "Les yeux peuvent mentir, mais au bout du compte ils vous diront la vérité. Quand Billy a répondu non, il a jeté un coup d’œil à sa main droite qu'il tenait fermée. Je savais ce que cela signifiait pour en avoir vu plus d'un réagir de la même façon dans la même situation. Cette main droite avait servi à sortir de son champ des cailloux gros comme des pastèques. Elle avait servi à abattre des chênes dont on ne faisait pas le tour avec les bras. Et peut-être, simplement peut-être, cette main avait-elle servi à tenir un fusil avec assez d'assurance pour tuer un homme".

   ↓

critique par Aifelle




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A cinq voix
Note :

   Polar atypique. Dans le genre "Non ce pays n’est pas pour le vieil homme", de Cormac McCarthy. Autant roman que polar. Polar uniquement du fait qu’il y a meurtre, ou disparition, et enquête.
   
   Ron Rash nous la raconte, cette histoire, à cinq voix. Un Ron Rash qui se présente comme écrivain du Sud. Il y a de ça. Il y a de cette violence, de cette nature frustre et de ces hommes tout aussi frustres qui hantent les romans de Faulkner, de Gaines …
   
   South Carolina, un comté paumé, rural de chez rural, les années cinquante. Holland Winchester, un rescapé de la guerre de Corée, qui vit avec sa mère, dans sa ferme, a disparu. Et sa mère en est convaincue, il a été tué. Elle en est certaine, il rôdait couramment du côté de la ferme des voisins – et plus précisément de la voisine, Amy – et elle a entendu des coups de feu … Et depuis Holland n’est jamais revenu.
   
   Mais pour que meurtre il y ait, il faut qu’il y ait un cadavre. Là, il n’y a rien. Il n’y a que disparition, même si chacun comprend bien que…
   
   Cinq voix donc : le shérif Alexander d’abord, qui, sollicité par la mère, vient enquêter chez le voisin. Puis la femme du voisin, celle par qui manifestement le drame aurait pu arriver. Puis le mari, le voisin donc, Billy Holcombe. Plus tard dans le temps, beaucoup plus tard, le fils de ceux-ci et l’adjoint du shérif in fine, quand l’enquête, qui n’existe plus depuis longtemps, trouvera son épilogue.
   
   C’est très bien réalisé. Prenant mais profond à la fois. Bel hymne à cette rude nature du Sud, belle étude psychologique des personnages. On y est.
   
   "Billy Holcombe savait tout cela mieux que moi, parce que pour lui il ne s’agissait pas de souvenirs. Cela faisait autant partie de lui que son ombre. Mais en le regardant finir son rang, je savais qu’il ne pouvait pas se permettre de songer à quel point ses moyens d’existence étaient incertains. Pour être cultivateur, un homme devrait se comporter comme une mule – garder ses yeux et ses pensées rivés sur le sol juste devant lui. Autrement, il ne pouvait pas revenir dans ses champs jour après jour.
   …/…
   Je n’ai pas parlé avant qu’il finisse son rang. Il s’est retourné et m’a trouvé à quelques pas derrière lui. Pour la première fois, je me suis demandé si Mme Winchester n’avait pas dit la pure vérité, parce que Billy n’a pas du tout paru étonné de me voir.
   Comment va, shérif? a-t-il demandé, en croisant mon regard.
   Il n’a pas dit "Qu’est-ce qui se passe?" ou "Est-il arrivé quelque chose?" Il a parlé comme si on s’était rencontrés par hasard dans les rues de Seneca, et non pas au milieu de son champ de tabac.
   Je cherche Holland Winchester, ai-je signalé, en observant ses yeux bleus. Tu l’as vu?
   Non."

critique par Tistou




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