Lecture / Ecriture
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La huitième vibration de Carlo Lucarelli

Carlo Lucarelli
  La huitième vibration

La huitième vibration - Carlo Lucarelli

Requiem pour une colonie
Note :

   Le Royaume d'Italie, dernière puissance européenne à s'être lancée dans l'aventure de la colonisation, s'est approprié l'Erythrée, un royaume africain loin d'être moribond. Janvier 1896, dans un XIXème finissant et sous la chaleur torride de cette terre africaine qui plie mais ne rompt pas devant l'envahisseur, les motivations des colonisateurs sont multiples: entre le bourgeois "éclairé" pétri d'idéaux économiques modernes, rêvant de transformer les hauts-plateaux érythréens en jardins de cocagne pour les paysans pauvres, et les militaires qui n'en peuvent plus d'attendre une logistique efficace, débarquent un anarchiste prônant la non-violence, rêvant de faire tomber les fusils en pleine bataille, une jeune épouse, délicate, aux mobiles inavouables, un soldat "inconnu" au langage incompréhensible, berger descendu des Abbruzzes, un Major à l'air dépressif et maladif, un jeune lieutenant, fringant et avide d'affronter le désert, assoiffé de gloire et de destin héroïque, et un brigadier des carabiniers, lancé à la poursuite d'un tueur d'enfants. Ils posent le pied sur une terre brûlante où les sous-officiers sont passés dans l'art de la magouille avec un incroyable cynisme, où des paires de jumelles et des fusils peuvent disparaître et se retrouver là où on s'y attend le moins. Ils débarquent sur un morceau d'Italie où les colons traînent leur mal du pays entre l'alcool et les palabres idéologiques autour du progrès apporté aux populations africaines.
   
   Autour de ce microcosme, dans la poussière, danse une fillette, imperturbable, et se promène, sensuelle et dangereuse, une sculpturale Africaine dispensant autant ses charmes de féline putain que de mystérieuse sorcière... ces deux figures féminines, fils métaphoriques d'une colonie qui n'accepte pas le joug de l'envahisseur et encore moins sa civilisation. Elles annoncent la fameuse bataille d'Adoua, scellant de terrible et cruelle manière la première défaite d'une armée blanche, européenne, face à une armée africaine; elles annoncent un monde qui lentement se meurt, celui des empires coloniaux, celui d'une modernité qui corrompt tout ce qu'elle touche. "Nous avons cru nous imposer à quatre bédouins achetés avec de la verroterie et en fait nous sommes allés casser les couilles à l'unique grande puissance africaine, chrétienne, impérialiste et moderne. Même des timbres, il avait fait imprimer, le Négus." (p 401)
   
   J'ai aimé les descriptions d'une Afrique belle mais sans pitié dans sa révolte: la longue marche de l'armée de volontaires italiens à travers un pays de rocaille, de gorges montagneuses abritant de minuscules oasis de vie et d'amour, de dunes où les arbres revêtent une signification religieuse et spirituelle; longue marche qui aboutit à un affrontement d'une violence égale au besoin d'une liberté jugulée par le colonisateur, au nom de l'apport d'un progrès, écran de fumée masquant l'ego malmené d'une nation européenne à la remorque de ses pairs.
   
   J'ai été émue par la danse de la fillette, danse dans la poussière, regardant Vittorio droit dans les yeux; émue par la rencontre insolite, mais au final naturelle, entre Sciortino, le berger des Abbruzzes, et la femme du haut-plateau (qu'il appellera Sebeticca, croyant que ce mot, "ta femme", est son prénom), âme isolée au milieu de nulle part, apportant un soin jaloux à un plant de fève dans un geste qui attendrira l'Italien "oublié" une fois de plus par les siens. Une rencontre des sens, une rencontre de deux êtres différents qui par delà les mers ont des gestes similaires pour que la terre leur offre ses richesses nourricières. Deux taiseux qui se parlent avec leur corps, avec leurs offrandes, ces gestes séculaires pour s'apprivoiser, se connaître, s'aimer et partager. La découverte de l'amour charnel par Sciortino est ponctuée d'expressions des Abbruzzes, de son dialecte de berger, racines avec lesquelles il se forge des images et tente de comprendre cette terre lointaine, pourtant si proche, et inconnue.
   
   Comme dans toute rencontre violente entre deux conceptions du monde, entre deux civilisations, entre deux peuples, le fil ténu de la frontière vole en éclat par la grâce du métissage, né, parfois, d'une envie de connaître l'autre, d'un désir d'aimer l'autre et de l'apprivoiser, d'une soif de construire un ailleurs avec l'autre. C'est ce que vit le capitaine Branciamore, comme bon nombre d'officiers italiens, aux côtés de Sabà, sa "Madame", son amour des terres lointaines qui lui a fait oublier sa première famille. C'est ce qu'expérimente Sciortino, dans son Eden isolé, entre une maisonnette, un plant de fève, un puits, et une paysanne. Sans affectation, avec un naturel éblouissant et sensuel... un rêve humaniste qui se fait chair dans l'enfantement.
   
   J'ai été charmée par les chapitres intitulés "Histoire de..." et "Photographies", parenthèses essentielles dans la trame du récit: les premières donnent de l'épaisseur aux personnages principaux, les secondes, instantanés figés sur des clichés sépias, sont les témoignages d'un siècle qui s'éteint dans la douleur, sont les traces d'un temps subtilement révolu, celui des empires voués au déclin: la Madame et son officier, deux soldats vaincus à la bataille d'Adoua, une vue de Massaua, le port où commencent et s'achèvent les destins. Les pauses photographiques sont scandées par la notation de la technique employée, discret, presque invisible fil dans le tissage d'une histoire, le fil du progrès, de la technologie, de l'écrit qui complète l'oralité dans la transmission du passé. Ce sont les souvenirs d'une époque exhumés de vieille malles oubliées dans les greniers, par l'auteur, regard d'aujourd'hui sur un lointain hier. Les points de vue se croisent, se mêlent, pour écrire des fils de vie qui s'inscrivent dans l'histoire des civilisations: "La huitième vibration" est un roman où l'épopée se lit au travers de destins ordinaires, un roman où la nature humaine accompagnée de ses aspirations, des rêves et ses motivations, se décline dans toute sa diversité sous le soleil de plomb d'Erythrée, et avec les accents multiples du royaume d'Italie; un roman au cours duquel sonne, sourdement, le glas d'un monde: "[...] Ceci est la terre de la huitième vibration de l'arc-en-ciel: le Noir/ C'est le côté obscur de la lune, porté à la lumière/ Dernier coup de pinceau du tableau de Dieu" (Tsegaye Gabrè Mehdin in "Home-Coming Son")... exergue à l'envers choisie par l'auteur.
   
   "La huitième vibration", de Carlo Lucarelli, est un roman décliné sur plusieurs tons, le roman policier, le roman d'aventure, l'histoire d'amour, le roman d'initiation et l'épopée, qui, d'entrée, débarque le lecteur au milieu du bruit, des senteurs, de la moiteur nocturne peuplée d'insectes, de la chaleur torride et de l'humidité d'une Afrique qui se découvre et se cache derrière les voiles masquant sommairement une nudité conquérante. Dès les premières pages, les sens du lecteurs sont sollicités pour partir à la rencontre des personnages et de leur histoire et embarquer dans un fabuleux récit de voyage.
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critique par Chatperlipopette




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Chronique d'une défaite annoncée
Note :

   Titre original : L'Ottava vibrazione, 2008
   
   Disparu en tant que genre littéraire avec la décolonisation, le roman colonial réapparaît de temps à autre dans les lettres contemporaines en perdant ses héros positifs ou en se parant d'autres atours, complexes, comme dans cette œuvre du romancier Carlo Lucarelli. Spécialiste reconnu du genre policier, il entre ici dans le champ du roman historique, mêlant les aventures d'une bonne vingtaine de personnages dans le contexte d'une expédition coloniale tragique.
   
   L'étrange titre emprunté au dramaturge et poète éthiopien Tsegaye Gabrè-Medhin (1936-2006) — "Ceci est la terre de la huitième vibration de l'arc-en-ciel : le Noir" — renvoie entre autres à la population du lieu de l'action, la colonie italienne d'Erythrée. Nous sommes en 1896, dans les jours qui précèdent la bataille d'Adoua où périrent plusieurs milliers de soldats, reportant de près de quarante ans l'assaut mussolinien sur l'Abyssinie.
   
   Noir, c'est la couleur d'un roman qui accumule les personnages, hommes plus que femmes, militaires et civils, Africains et Européens. Le roman commence avec l'arrivée de Cristina au port de Massaoua et se clôt avec son départ : venue rechercher son mari pour qu'il mette fin à son rêve coûteux d'expérimentation agricole, elle repart en veuve habillée de noir. Le major Flaminio, suspecté de meurtres d'enfants par un carabinier audacieux qui s'est engagé dans son régiment, participera à la bataille finale, dressé sur sa monture, tout de noir vêtu. Souvent, le commis d'intendance portant cravate, Vittorio Cappa, reçoit la visite d'une fille du pays, Aïcha, qui n'hésite pas à ressortir nue pour ne pas être remarquée : noire sur le noir de la nuit.
   
   Accablante, la chaleur du jour à Massaoua. Dans les bureaux, les ventilateurs tournent et tournent, sans vraiment rafraîchir les conquérants. Partout, la transpiration fait coller les vêtements à la peau, la sueur dégouline sur les visages noirs blancs et métis. Le soleil règne, implacable sur ces bords de la mer Rouge, et la nuit n'apporte guère de répit. Cette chaleur avive les passions : elle pousse Cristina dans les bras de Vittorio avec une intention qui n'est même pas adultère... Seul y échappe Sciortino le paysan illettré arraché aux Abruzzes et que personne jamais ne comprend et qui ne comprend rien aux événements.
   
   La difficulté de communiquer est l'un des thèmes récurrents : entre Italiens, entre Africains, entre Italiens et Africains. Plus qu'une affaire de civilisation c'est une question de langues, de dialectes, d'accents régionaux. La langue italienne n'est pas encore unifiée : il ne s'est même pas écoulé une génération entière depuis l'Unité nationale. Le traducteur, Serge Quadruppani, jongle avec ces accents et ces dialectes (on connaît son habileté pour rendre la langue des romans de Camilleri).
   
   En fait, l'œuvre de Lucarelli porte encore davantage sur la condamnation d'une folie conquérante. Le journaliste qui a survécu à la bataille et rêve d'en publier un récit, Les Héros d'Adoua, — et c'est seulement à ce moment qu'on apprend son nom — livre un jugement abrupt : "Nous avons cru nous imposer à quatre bédouins achetés avec de la verroterie et en fait nous sommes allés casser les couilles à l'unique grande puissance africaine, chrétienne, impérialiste et moderne. Même des timbres, il avait fait imprimer, le Négus."
   

   Entrer dans ce roman n'est pas des plus facile en raison du grand nombre de personnages (dramatis personae en tête du livre) comme aussi d'une narration brisée où le lecteur n'arrive pas d'emblée à trouver de fil conducteur. Les chapitres, toujours courts, multiplient les points de vue et il faut donc persévérer avant d'être happé par le savoir-faire du romancier. Mais le livre refermé laisse en tête un souvenir fort.

critique par Mapero




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