Lecture / Ecriture
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La grande peur dans la montagne de Charles-Ferdinand Ramuz

Charles-Ferdinand Ramuz
  Derborence
  La grande peur dans la montagne

Charles Ferdinand Ramuz est un écrivain et poète suisse né en 1878 et mort en 1947 à Lausanne, en Suisse.

La grande peur dans la montagne - Charles-Ferdinand Ramuz

Mal vieilli
Note :

   Publication: 1926
   
   Connaissez-vous Charles-Ferdinand Ramuz? Pour ma part, j’avoue que si un proche ne m’en avait pas parlé, j’aurai sans doute passé le reste de mon existence dans l’ignorance de cet auteur suisse, d’expression française, de la fin du XIXe début du XXe siècle.
   
   Il est vrai qu’il ne s’agit pas d’un écrivain majeur, loin s’en faut. J’avoue d’ailleurs que cette «Grande Peur dans la Montagne» m’a laissé sur ma faim. N’en déplaise à Monsieur Jacques Chessex, auteur d’une préface érudite mais que j’oserai prétendre surfaite. Pourtant, tous les ingrédients étaient là pour réaliser un roman fébrile, hallucinatoire, au sens propre, fantastique dans la lignée d’un Edgar Poe.
   
   Une malédiction, vingt ans plus tôt sur une équipe de vachers partie dans les alpages qui connaîtra mort et infortune. Depuis, plus personne ne s’aventure sur cette herbe verte et grasse car «Il» guette. Le temps passant, les jeunes prenant le pouvoir municipal et nécessité faisant loi, voici qu’une gentille expédition va se mettre sur pieds pour mener le troupeau excédentaire du village paître en toute tranquillité. Fête et tradition populaire à l’encan.
   
   Mais voilà, laissez enfermés sept hommes dissemblables dans un chalet au confort sommaire, en altitude, laissez les phobies agir, les vieilles peurs poindre et bientôt l’enfer apparaîtra, les volontés se déliteront, la panique règnera emportant tout, y compris le village, sur son passage. Un livre sur les ravages de l’hallucination et l’hystérie collectives où tout acte logique se dérobe à la volonté affirmée de voir la manifestation du Mal, la vengeance de la montagne qu’on a osé braver. Un livre sur la nécessité d’interpréter une série malencontreuse d’accidents par la puissance supérieure d’un Etre vaguement humanoïde.
   
   Un livre où chaque séquence majeure est ponctuée par une couleur particulière de la montagne, rendue monstrueusement caractérielle. Un livre où bruits et silences ont pour rôle de prévenir le lecteur attentif de l’imminence d’une nouvelle catastrophe. Ce sont les plus belles pages de ce petit roman, sans doute possible.
   
   Un livre malheureusement desservi par une écriture quelque peu apathique, une lenteur consciemment voulue, celle qu’ont les pensées de ces rudes paysans à se former, mais qui à force de répétition finit par nous lasser. L’ennui guette vite y compris le lecteur.
   
   Tous les ingrédients étaient pourtant là pour faire de ce livre une réussite mais la recette en fut gâchée… A quand la version relookée XXIe siècle?
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critique par Cetalir




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Quand la montagne se fait danger
Note :

   A quoi comparer "La grande peur dans la montagne"? dans un style d’écriture totalement différent je rapprocherai ce roman de Colline de Giono mais aussi du Vampire de Ropraz de Chessex. Terreur, bluff, manipulation, méchanceté, haine et superstition... voici les thèmes de ce roman.
   
   Tout là haut dans le Valais Suisse un alpage porte malheur, tout le monde le sait dans la commune de Sasseneire, tout le monde en est certain au point de laisser perdre cette bonne herbe qui enrichirait facilement le village et nourrirait ses troupeaux. La malédiction date de 20 ans et ils sont nombreux à en avoir été témoins.
   
   Maurice Prâlong, Président du Conseil général, finit par emporter la décision de remonter sur l’alpage maudit. Les arguments financiers ont eu raison de la peur. Pas facile de trouver des volontaires pour passer les 3 mois d’été, bon gré mal gré, on finit par constituer un groupe d’hommes. Il y a là Pierre Crittin l’amodiateur et son neveu, Ernest dit le boûbe le simplet du village, Romain le jeunot et Barthélémy qui se prémunit du mal avec un talisman, Joseph qui veut pouvoir marier sa promise et voit là l’occasion de se faire un petit pécule. Enfin il y a Clou, le mauvais, le tordu, le fourbe prêt à pactiser avec le diable.
   
   L’alpage est magnifique "On a trouvé que le pâturage avait une riche apparence" gage de profits. Mais rien de plus contagieux que la peur, un rien peut la réveiller : le bruit d’une sonnaille, un nuage à la forme bizarre, l’eau qui devient sournoise, un vent agaçant, "une couleur méchante"... Des tensions naissent, tout le monde observe le ciel, les pâturages, les bêtes. Un soir Barthélémy raconte ce qui s’est passé autrefois, chacun écoute et gamberge.
   
   Et le malheur se produit, les vaches sont victimes d’une fièvre mystérieuse, personne ne sait plus réfléchir, le moindre signe est interprété, les hommes se méfient les uns des autres, des objets disparaissent, c’est le règne de la peur, de l’irrationnel. L’alerte est donnée au village mais les hommes sont condamnés à rester sur l’alpage jusqu’à la fin de l’épidémie pendant que le village sombre un peu dans le chaos quand la fatalité s’en mêle.
   
   Vous conviendrez que la trame de ce roman est mince et pourtant par la grâce d’une écriture très personnelle et savoureuse, par un art consommé pour créer une atmosphère inquiétante, par une habile manipulation du lecteur, on se laisse prendre à ce récit.
   
   Rien de folklorique dans ce roman, la Suisse de Ramuz pourrait être ailleurs tant les sentiments et les émotions sont de tous les pays.
   
   Je vous invite à venir faire un tour sur ce pâturage maudit.
    ↓

critique par Dominique




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Cruelles cimes
Note :

   L’alpage. Oublié depuis vingt ans. L’alpage désert, rendu à la Montagne. Son herbe tendre, rare. Le troupeau qui serait au paradis là-haut. Et puis les hommes. Ces hommes du village. Ces hommes trop jeunes pour avoir connu le drame. Le drame d’il y a vingt ans. Seuls les anciens savent. Les anciens comme Munier. Lui sait. Lui y était. Lui a réchappé à la tragédie. Une calamité. Mais la volonté/le profit des hommes qui ne savent pas est la plus forte. On vote. On a voté. La décision est prise. On emmènera le troupeau dès les beaux jours. On choisira sept hommes. Comme autant de jours dans la semaine. Comme un nombre magique dans certaines peuplades lointaines. Sept hommes qui vont monter là-haut. Tout là-haut dans l’alpage. L’alpage oublié. L’alpage déserté des hommes. L’alpage rendu à la montagne. Terre vierge. Où l’homme ne peut vivre. Où l’homme est rejeté. Par ce Dieu qu’est la Montagne. C’est elle qui décide. C’est elle qui tient les rênes. Elle qui jette les dés. Elle qui règne. Mais cela, les hommes ne peuvent le savoir. A part quelques anciens. Comme Munier. Et puis Barthélémy aussi. Lui a pris la précaution d’emporter un talisman. Un papier écrit. Un porte-bonheur. Un papier qui le protège. Qu’il porte autour du cou. Il ne lui arrivera rien. Par ce papier fétiche, il s’est protégé du malheur. Et puis il y a Clou. Borgne un peu fou. Marginal. On s’en méfie. Mais le Président n’a pas le choix. Rares sont les volontaires. Clou accompagnera les bêtes. Il accompagnera les hommes. Il n’en fera qu’à sa tête. Lui aussi sait. Il y a Romain. L’inconséquence de son adolescence lui sera fatale. Il y a Joseph. Amoureux. Mais l’amour fait faire des sottises. Tout le monde le sait. Tout le monde le dit. Joseph et Victorine n’y échapperont pas. Là-haut sur l’alpage. Une cabane qui se confond avec la pierre. Qui est pierre. Juste un toit posé sur trois murs. Le quatrième est la roche de la falaise où la cabane se presse. Elle fait partie de la montagne. Pas les hommes. Eux ne devraient pas être ici. Etre ici avec leur bêtes. Un troupeau en sursis. Car la malédiction a frappé. Elle frappera de nouveau. Ces parois grises. Grises à deux teintes. Grises clair éclatant sous le soleil. Grises mornes dans la face ombragée, faisant dos au soleil. Et cette chaleur qui lénifie les volontés, étourdit les esprits, anesthésie les corps. Et puis le torrent. Les sentiers escarpés. Le danger est sournois. Il se cache. Surgit sans prévenir. Tant de beauté mais les hommes ne semblent pas la voir. Les hommes ne savent rien. Jamais. Entre superstition et ignorance, ils vont subir le jugement de la Montagne. Alors la malédiction peut s’accomplir. C’était écrit.
   
   Ramuz offre une prose rêche, un style paysan, sans détour, une syntaxe sommaire. Cette écriture brut de décoffrage épate ou bien rebute. On pense naturellement au "Rapport aux bêtes" de Noëlle Revaz. Même rugosité, même rudesse, même rusticité un brin farouche. Il joue avec les temps, donnant l’impression que celui-ci est élastique, un zoom temporel déstabilisant. La montagne apparait comme une entité noble mais intransigeante. Comme un Dieu omnipotent contre lequel on ne peut rien, rien d’autre que devoir le respecter.
   
   On adore. On déteste. On ne peut rester indifférent.

critique par Walter Hartright




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