Lecture / Ecriture
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Le siècle des nuages de Philippe Forest

Philippe Forest
  Sarinagara
  Le siècle des nuages
  Ôé Kenzaburô - Légendes anciennes et nouvelles d'un romancier japonais
  L'enfant éternel
  Tous les enfants sauf un
  Le chat de Schrödinger
  Crue

Philippe Forest est un écrivain français né en 1962.

Le siècle des nuages - Philippe Forest

Un père dans le ciel
Note :

   Cette œuvre immense — qui est un mémorial plutôt qu'un roman — doit son titre à un vers d'Apollinaire cité en exergue. "Le siècle des nuages" c'est le XXe siècle qui a vu naître et s'épanouir l'aviation. Or l'aviation a été le métier du père de l'écrivain. L'ouvrage est ainsi construit autour d'eux trois. L'avion, le père et le fils. Autour de dates-clés qui les concernent.
   
   L'avion — c'est Clément Ader qui en trouva le nom plus qu'il ne vola lui-même avec ses drôles de machines. Et puis c'est Wright, c'est Blériot, c'est Mermoz… La France aimait ses avions et ses aviateurs, héros de 14-18 puis de l'Aéropostale. Celle-ci fit faillite. Le Front populaire fit naître Air France et en 1946 Forest père fut recruté par la compagnie à laquelle il restera fidèle jusqu'à sa retraite, depuis le DC-3 jusqu'au Boeing 747.
   
   Il se peut que la vocation du père soit née à Mâcon du spectacle des hydravions qui se posaient sur la Saône à la fin des années trente, pour le compte d'une compagnie anglaise, Imperial Airways. C'étaient des Short Empire, dont l'un s'écrasa près de Mâcon. À moins que ce ne fût l'inverse, et sa vocation de pilote déjà établie; mais elle paraît compromise en 1942 en Algérie. Or c'est en Amérique qu'il apprit à piloter, sur une base de l'Alabama, car l'Amérique formait des pilotes pour vaincre les empires, celui d'Hitler et celui d'Hiro-Hito. Par les hasards du calendrier, il ne livra aucun combat: sa morale professionnelle en restera toute militaire au service d'Air France. Rapidement promu commandant de bord, le père de l'auteur est un père en pointillé, un père nomade, qui fait passer les sentiments après trois priorités: la compagnie, la ligne, l'équipage. Un père pourtant: il faut lire les circonstances qui lui font connaître sa future épouse — c'est tout le chapitre sur l'exode de 1940 — ; il faut lire aussi cette histoire de mariage par procuration en 1945: elle en France, lui aux États-Unis. Un grand-père aussi: un retraité absorbé par la télé, mais aussi un croyant effondré, foudroyé par la mort de sa petite-fille de quatre ans du fait d'une maladie rare. La tristesse donne alors bien la tonalité marquante de l'œuvre. On n'oubliera pas que l'auteur a puisé dans la mort de sa fille Pauline le sujet de ces livres précédents.
   
   Le projet d'écriture du "Siècle des nuages" est expliqué en épilogue par l'auteur comme la tentative d'un cadeau à sa mère âgée. Au lecteur il apparaît bien avant cela comme une sorte d'expiation pour ne pas avoir eu davantage d'amour filial envers ce père sans doute difficilement aimable tant il était inscrit dans sa mission, pour n'être pas devenu pilote lui-même, le pilote que le père attendait d'au moins un de ses fils. Cet effort transparaît dans le récit de Philippe Forest lorsqu'on le trouve en train de reconnaître qu'il lui faut largement inventer la biographie d'un père qui ne se racontait pas à ses enfants. Qui préférait dormir aux escales du bout du monde au lieu de s'intéresser aux civilisations non-européennes que sa profession lui faisait le privilège d'approcher, et d'en visiter les musées.
   
   Au fil de ces cinq-cents pages et plus, le lecteur que j'étais est passé par des jugements très contrastés. L'aviation bien présente dans le premier chapitre l'est beaucoup moins dans les deux suivants consacrés à la famille côté paternel et côté maternel. Je n'aurais sans doute pas choisi ce "roman" si je m'étais rendu compte que la seconde Guerre mondiale en occupe près de la moitié. Pourtant on ne peut qu'approuver les pages qui concernent Pétain et la Révolution nationale. Ou être sensible à la réflexion conduite sur l'ambivalence de l'aviation, d'abord symbole du Progrès, puis synonyme des effrayantes apocalypses anéantissant des cités sous les bombes incendiaires larguées par des centaines d'avions — ainsi de Hambourg ou de Dresde. Le père, évidemment, n'en était pas.
   
   En périodes allant de la demi-page à deux pages, jamais plus, souvent torturant la syntaxe, multipliant les phrases construites sur l'usage du participe présent, comme s'il s'agissait de le réhabiliter, l'écriture que livre ici Philippe Forest n'est pas un produit culturel standard et elle nécessite une lecture exigeante. Malgré la cassure des paragraphes, — respiration appréciée —, il faut bien avouer que souvent cette écriture ronronne: bien calé dans son fauteuil, le lecteur-passager oublie de regarder par le hublot, ferme les paupières et bercé par les réacteurs laisse tomber le gros livre... Erreur! On en ferait bien un Goncourt plein de gravité!
   
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Mapero




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Ciel, un très bon livre!
Note :

          Rarement enthousiasmé par la littérature française actuelle j'ai découvert une exception splendide, aux ailes immenses comme un ciel de Mermoz, à l'ampleur d'un vol de l'Aéropostale et qui brasse un siècle parmi les nuages, mais des nuages qui auraient sur notre basse terre l'œil de l'aigle royal. Philippe Forest brode une superbe tapisserie de haut style sur la vie de son père pilote. Ce faisant il nous raconte à sa manière rien moins que l'histoire de l'aviation qui se confond pratiquement avec le siècle. S'il est vraiment ardu de définir l'acte de naissance de ce transport Forest s'accorde sur le bien modeste décollage des frères Wright en 1903, quelques décimètres au-dessus des dunes de Caroline du Nord. Mais bien d'autres nous accompagnent et des plus grands, Lindbergh, Mermoz, Guillaumet, Saint Exupéry, aux presque anonymes qui n'ont laissé qu'une trace fort locale notamment en cette Bourgogne mâconnaise berceau des parents de Philippe Forest.
   
      Chaque chapitre est une date associée à un vol historique ou vécu par ce père, figure passionnante dont Philippe Forest ne nous cache pas par ailleurs les douteuses tentations de jeunesse un peu maréchaliste. Certes, pas longtemps, et pas vraiment. Et puis avoir dix-neuf ans en 1940 n'était pas si limpide. Ce père, Jean Forest, passera par le Maroc et pilotera finalement lui-même du côté de Macon, sans accent, Alabama. Mais à quoi bon, chroniquant ce livre, privilégier tel ou tel épisode?Ce roman est d'une aisance stupéfiante à se mouvoir dans l'azur ou le gris. Les pages sur l'exode après la débâcle nous font vivre au plus près de ces semaines absurdes et effrayantes quand Jean convoie sa future fiancée et sa sa famille jusqu'à Nîmes, en un écoulement Nord-Sud d'une France exsangue et ahurie. Sa formation en Amérique touche du doigt dans ce Sud profond la ségrégation triomphante et la maladresse de Jean offrant son siège à une vieille noire, s'attirant l'antipathie de cette dernière car les bonnes intentions pavent l'enfer.
   
       Le style de Philippe Forest réhabilite le participe présent et donne une fluidité à ce long roman, les phrases souvent assez longues restant parfaitement maîtrisées. On se sent ainsi proche du personnage principal et des autres, avec parfois une délicieuse incursion dans le cinéma, moteur en ces années quarante de la fabrication des souvenirs de jeune homme, avec Bogart, "Casablanca" (oui ce n'est pas pour me déplaire) ou Fonda, "Les raisins de la colère". Particulièrement vivace cette longue cavalcade dans le siècle nous plonge dans l'aventure de la vie de cet homme, mais aussi d'un pays aux prises avec ses contradictions, rallié en bonne part à la voix chevrotante d'un vieillard à Vichy, ignorant voire vilipendant une autre voix inconnue, londonienne. Collectif, individuel, familial, professionnel, le récit de Philippe Forest brasse des décennies et des espaces fabuleux, de ceux qui font le prix d'une grande, très grande littérature française, celle que je ne rencontre pas souvent. Il est vrai que je m'évade plutôt vers de grandes voix d'ailleurs.
   
        La Résistance et ses à peu près, l'épuration et ses radicalités, l'opportunisme et ses méandres, l'après-guerre ne trouve pas tellement grâce aux yeux de Forest mais le propos est ailleurs. Comme un enchanteur l'auteur nous immerge là haut dans ces merveilleux nuages comme disait le poète, parfois menaçants quand on comprend que les combats aériens n'avaient plus grand chose des codes d'honneur des chevaliers du ciel du début de siècle. Pages étonnantes sur les bombardements de Coventry mais aussi de l'Allemagne. La folie avait entre temps gagné les airs. Forest nous rappelle aussi les origines d'Air France et c'est intéressant d'entrer ainsi dans l'histoire d'un grand groupe dont on finit par oublier les hommes qui l'ont fait. C'est que la vie de Jean Forest est infiniment riche faisant de lui plus ou moins un collaborateur des Services Secrets. Extraordinaire aussi la calme méditation, modeste aussi, sur la cinquantaine et un peu plus (je connais), particulièrement acide pour un pilote. Comme si nous n'étions pas tous des pilotes plus ou moins embrouillardés de notre propre périple sur terre.
   
       Mais le plus beau dans "Le siècle des nuages" à l'évidence, malgré les superbes descriptions du ciel et de ses grands oiseaux de métal, malgré les envolées sur ces cathédrales qui ont nom Orly ou Charles-de-Gaulle, malgré cette inéluctable déception du pilote vieillissant qui n'aura pas droit au Concorde mais dont les ailes seront fauchées avant le drame de 2000 et les avions assassins de 2001, le plus beau, disais-je, c'est l'hommage passionné d'un fils pour son père, né avant le Spirit of Saint Louis et mort juste avant une autre mort, celle du siècle, du Siècle des nuages. Quand un roman atteint de tels sommets, qu'il vogue à Mach 2, on se retrouve, enfant, le Dimanche à Orly, rêvant aux nuages, aux merveilleux nuages. Ceux de Baudelaire si je me souviens maintenant. Plongez-vous dans ce grand roman de l'homme et de l'espace, celui qui donna à Lindbergh comme une sagesse ultime quelque peu rédemptrice après ses errances, et à Howard Hughes sa finale folie.
    
    Jean Forest s'est éteint peu avant l'an 2000. Fatigué il n'aurait pas trop aimé le nouveau siècle, me semble-t-il. Mais ceci est une autre histoire. Quant au propre drame de l'auteur Philippe Forest, relaté en deux pages d'une infinie pudeur je le laisse à votre propre sensibilité.

critique par Eeguab




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