Lecture / Ecriture
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Ouragan de Laurent Gaudé

Laurent Gaudé
  Le soleil des Scorta
  La mort du roi Tsongor
  Dans la nuit mozambique
  Eldorado
  La porte des enfers
  Cris
  Ouragan
  Caillasses
  Pour seul cortège
  Les oliviers du Négus
  Danser les ombres
  Écoutez nos défaites

Laurent Gaudé est né en 1972.

Après des études de Lettres, il décide de se consacrer entièrement à l'écriture et se fait d'abord connaître comme dramaturge.

Il publie son premier roman "Cris" en 2001, qui sera suivi notamment par "La mort du roi Tsongor" (Prix Goncourt des lycéens 2002) et "Le soleil des Scorta" (Prix Goncourt 2004).


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ouragan - Laurent Gaudé

Les naufragés de Katrina
Note :

   Laurent Gaudé aime à recréer l'atmosphère tragique née d'un drame contemporain; "Ouragan" s'inscrit dans cette thématique. Choisir d'écrire la tempête Katrina qui ravagea la Nouvelle Orléans en 2005 n'était pas un projet aisé: si se fonder sur l'avalanche d'informations médiatiques confère son réalisme au récit, encore faut-il les dépasser pour faire sens. Laurent Gaudé y parvient aisément. En outre, l'alternance des cinq voix narratives recrée la sensation tourbillonnaire des vents; les longs monologues sans points où le personnage rompt ses digues intérieures suscitent l'impression de l'inondation: l'écriture s'y dilue. Enfin, on ne reste pas insensible à la surprenante empathie de l'auteur pour les mourants auxquels il laisse la parole jusqu'à l'ultime souffle.
   
   Tandis qu'au cœur de l'ouragan Joséphine Linc Steelson, «négresse depuis presque cent ans» refuse de quitter sa maison, Burns remonte à contre-sens la longue file de l'exode pour rejoindre Rose après six ans d'absence et le Révérend abandonne les pauvres noirs réfugiés dans son église pour devenir le bras armé de Dieu... L'ouragan tue, les hommes aussi; car la tragédie n'est plus le fait des dieux antiques: elle gît en l'homme et surgit. L'ouragan fait fonction de révélateur: chaque personnage se retrouve nu face à lui-même et cette épreuve le transforme, certains en mieux, d'autres en pire.
   
   À Rose Peckerbye et Keanu Burns, le couple au cœur du récit, la tempête offre un moment de bonheur partagé, malgré le dégoût d'eux-mêmes et la honte de leur passé; enfin aimé de Rose le négrillon bâtard sort de son mutisme autistique et une grande plénitude intérieure habite Burns lorsqu'il «va à son destin». À l'inverse, la peur transforme le Révérend en fauve dépourvu de tout sens moral. Voyant inconsciemment dans la tempête le Déluge biblique, châtiment des hommes indignes, il s'empare d'une arme — «je vais tuer puisque c'est ce que Vous voulez».
   
   En contre-point, le romancier campe comme un symbole le personnage de Joséphine, dont la voix ouvre et ferme le récit. Veuve de Marley assassiné «par deux culs-blancs», seule après la mort de ses enfants, elle «prend le bus tous les matins pour que les vieux Blancs baissent les yeux devant (sa) liberté.» Drapée dans le drapeau américain, — «honte à ce pays que je porte sur les épaules et qui nous a oubliés» —, elle incarne la Louisiane et les combats des Noirs. Forte, fidèle à sa terre et à son époux, la mort ne veut pas d'elle malgré ses cent ans: signe que la Nouvelle-Orléans s'en relèvera.
   
   • Gaudé signe de nouveau un beau roman. S'il sensibilise à la condition des noirs miséreux du Sud américain, on le remarquera surtout pour sa représentation de l'ouragan: ce déchaînement apocalyptique des éléments confronte l'homme à son insignifiance et à l'inanité de ses réalisations: " il y a de la noblesse " à ne pas oublier cette sagesse de Joséphine. On regrettera seulement l'écriture à l'os, distante d'émotion retenue, qui fait la puissance du "Soleil des Scorta".
   
   
   
    Rentrée littéraire 2010
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critique par Kate




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Un ouragan humain
Note :

   2005, Nouvelle-Orléans. L’ouragan Katrina menace. Josephine Linc. Steelson ne s’y trompe pas: ouvrant sa fenêtre un matin, elle s’écrie «ça sent la chienne». Ce même matin, Keanu s’éveille d’une longue errance: il a quitté son travail sur une plate-forme pétrolière qui le rendait fou. Sentant l’ouragan se lever, il décide de partir l’affronter afin de ne pas laisser seule la femme qu’il a toujours aimée, Rose, restée à la Nouvelle-Orléans. L’ouragan les laissera-t-il indemnes?
   
   Je connaissais déjà Laurent Gaudé, notamment à travers «La mort du roi Tsongor» ou «La porte des enfers» que j’avais particulièrement aimés. Le présent roman est ancré dans un événement réel: en 2005, l’ouragan Katrina, l’un des plus puissants à avoir frappé les Etats-Unis, a sévi dans la région de la Louisiane et la Nouvelle-Orléans, faisant un peu plus de 1800 victimes. C’est sur ce cataclysme climatique que s’appuie Laurent Gaudé. Il le dépeint en arrière fond d’une intrigue véritablement humaine, mettant aux prises des hommes et des femmes, pour la plupart noirs, confrontés directement à l’ouragan et dont aucun ne ressort à proprement parler indemne.
   
   L’auteur s’attache à plusieurs personnages ou groupes de personnes dont il isole les actions dans de courts paragraphes séparés. A la lecture de chaque nouveau paragraphe, le lecteur se demande à quel personnage s’attache Laurent Gaudé. Au bout de quelques lignes, il obtient une réponse, mais les premières lignes maintiennent l’énigme autour de l’identité du personnage.
   
   Dans cette galerie de portraits, il y a tout d’abord Keanu et Rose, deux victimes de l’existence qui unissent leurs forces pour faire face à l’adversité et tisser ainsi une belle histoire d’amour. Au cœur de leur relation, il y a le «petit négrillon», l’enfant, Byron. Un groupe de prisonniers est également décrit, qu’on laisse croupir dans la prison, alors que les chiens sont évacués. Mais les laissés-pour-compte n’ont pas dit leur dernier mot. Il y a aussi la figure terrifiante, raciste et haineuse du prêtre qui s’efforce de maintenir une foi de surface. En filigrane, inaugurant puis refermant l’ouvrage, il y a Josephine Linc. Steelson, «négresse depuis presque cent ans» (p. 11), qui pleure son mari et ses deux enfants.
   
   Laurent Gaudé dépeint la condition des populations en marge de la société, qu’on oublie dans ces grands cataclysmes et qui subissent de plein fouet la violence des éléments. C’est une population en majorité noire et pauvre. L’auteur leur redonne la parole et loue leur courage.
   
   Il s’est beaucoup documenté pour écrire «Ouragan». Le temps du cataclysme en tant que tel est décrit brièvement; c’est surtout l’après cataclysme qui est évoqué, notamment avec les inondations et l’invasion des alligators qui occasionnent de multiples dégâts. Les descriptions sont superbes, certaines phrases peuvent être assez longues, mêlant la voix de plusieurs personnages.
   
   Sur fond d’ouragan climatique, l’auteur dépeint un véritable ouragan humain, explorant les diverses facettes de la violence et des tourments humains. Une œuvre courte qui vaut la découverte et la lecture.
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critique par Seraphita




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Sans beaucoup d'émotion
Note :

   En 189 petites pages étroites, propres aux Actes Sud, Laurent Gaudé tente d’imaginer et de restituer la vie des quelques habitants de la Nouvelle-Orléans restés sur place lors d’une terrible tempête qui ne sera d’ailleurs jamais nommée ni vraiment décrite mais dont on suivra la progression à travers la montée des eaux, les changements du paysage, l’écroulement des fragiles maisons et le comportements des hommes.
   
    Cet ouragan encadre strictement le récit et nous suivons les destins d’une dizaine de personnes pendant ces journées d’apocalypse. Nous sommes au sein de la tourmente et tremblons ainsi à l’approche de la catastrophe imminente sans rien savoir de plus que ce que peuvent comprendre les humains isolés et abandonnés à leur sort alors que la majorité de la population a fui la ville.
   
    Roman polyphonique où l’on passe très vite d’une histoire à une autre jusqu’à ce que toutes finissent par se mêler sans jamais se rejoindre véritablement. La peur, la solitude, la mort accompagnent l’ouragan. Chacun affronte différemment le cataclysme, enfoncé dans la violence de son passé et de ses souvenirs, ses remords, son besoin de vengeance ou sa folie religieuse. Il y a là, Joséphine Linc. Steelson, «négresse depuis presque cent ans», la rebelle, qui vit dans le souvenir de son mari bien aimé, lynché dans sa jeunesse, Rose et son enfant sans père rejointe bientôt par Keanu celui qu’elle aimait et qui l’avait abandonnée mais qui lui revient après le traumatisme d’un accident du travail. Il y a le révérend qui cède aux voix divines, prêt à tuer le premier venu pour prouver sa foi. Les prisonniers de la ville, eux, se sont sauvés et croient pouvoir s’imposer avec leurs armes tandis que les alligators envahissent la ville.
   
   Ai-je aimé ce roman? Pas vraiment, pas autant que je l’espérais. J’ai apprécié les premières pages avec l’évocation de la vieille femme noire qui se fait la narratrice de son histoire. J’ai aimé Rose et son amour pour cet enfant mal accepté et celui pour cet homme qui lui revient quand tout va mal mais je n’ai pas réussi à me sentir impliquée dans cette tragédie d’un groupe si disparate. Je suis restée à l’extérieur, en pure observatrice, sans ressentir quoi que ce soit de particulier pour l’un ou l’autre des personnages évoqués. Le style est beau entre incantation, réalisme et lyrisme mais cette lecture ne m’a pas particulièrement impressionnée! Dommage!
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critique par Mango




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Face à tous les ouragans du monde
Note :

   La Nouvelle-Orléans, en Louisiane. Josephine Linc. Steelson, "négresse depuis presque cent ans", l'a sentie dès qu'elle a ouvert sa fenêtre, ce matin. La tempête. La chienne, comme elle l'appelle. Elle a vu juste : quelques heures plus tard, un terrible ouragan est annoncé. Aussitôt, les habitants se mettent à fuir la ville. Tous? Non : les Blancs, les riches, les privilégiés, qui s'entassent avec leur famille dans leur voiture avant de rejoindre les embouteillages monstrueux qui engorgent la seule autoroute partant de La Nouvelle-Orléans. Les autres, les Noirs, les laissés pour compte, qui n'ont pas les moyens de quitter la ville ou ne veulent pas abandonner leur maison, se calfeutrent comme ils peuvent chez eux. Pendant ce temps, Keanu, seul dans sa voiture, se dirige vers le cœur de la tempête, pour retrouver Rose, qu'il a laissée derrière lui il y a six ans, pour aller travailler sur une plate-forme pétrolière. Il espère ainsi redonner un sens à son existence, bouleversée par la mort accidentelle, sous ses yeux, d'un de ses collègues, mais il ignore si Rose est toujours vivante, si elle l'a attendu, si elle s'est mariée... Ne serait-il pas à la poursuite d'un fantôme? La tempête se met à déferler sur la ville. Livrée à elle-même, la nature se déchaîne, et les passions s'exacerbent : qui se montrera le plus humain, entre le curé de la ville, qui accueille dans son église tous les miséreux, et les prisonniers confrontés à l'inondation progressive de leur cellule? La réponse n'est pas aussi évidente qu'on pourrait le croire, car le chaos bouleverse aussi bien les âmes que les édifices...
   
   Chaque roman de Laurent Gaudé est une invitation au voyage et à la découverte, une ode à l'humanité, une aventure bouleversante. Celui-ci ne déroge pas à la règle, et nous emmène en Louisiane, dans le sillage de l'ouragan Katrina, qui n'est jamais nommé, comme pour donner au roman une portée universelle et intemporelle. Comme à son habitude, Gaudé a particulièrement soigné l'élaboration de ses personnages, qui se retrouvent confrontés, au cœur de la tourmente, à leur propre histoire, à leurs propres démons, à leurs propres passions. Tour de force supplémentaire : chacun possédant une façon de s'exprimer très personnelle, Gaudé parvient à passer d'un locuteur à un autre au sein d'une même phrase-fleuve, sans que jamais le lecteur ne se sente perdu dans une cacophonie énonciative ; au contraire, l'ensemble constitue un roman choral parfaitement maîtrisé, où les voix des narrateurs se mêlent et se superposent, chargées d'émotion et de poésie. L'écriture est sublime, comme toujours avec cet auteur à la plume subtile et délicate, avec de vrais jaillissements lyriques et presque incantatoires. Le rythme est haletant, marqué par l'arrivée progressive et le passage de l'ouragan, et le suspense présent d'un bout à l'autre : des habitants qui se barricadent aux vagues de pillages consécutives au cataclysme, le tempo ne faiblit pas, et les personnages dévoilent peu à peu leur vraie nature.
   
   Certains trouveront peut-être le roman un peu court, mais en moins de deux cents pages, tout est dit : Gaudé a suffisamment de talent pour réussir à donner toute sa force à cette écriture condensée, là où d'autres auraient choisi de s'épancher pendant des dizaines de pages. Un livre éblouissant, qui prend aux tripes, à l'instar de ces alligators affamés qui, sortant des bayous, déferlent sur la ville après la tempête, comme si la nature n'en finissait pas de reprendre ses droits sur l'homme qui l'a tant oppressée.

critique par Elizabeth Bennet




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