Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les pieds dans l'eau de Benoît Duteurtre

Benoît Duteurtre
  La Cité heureuse
  Les pieds dans l'eau
  L'ordinateur du paradis
  La nostalgie des buffets de gare

Benoît Duteurtre est un romancier et critique musical français, né en 1960.

Les pieds dans l'eau - Benoît Duteurtre

Vacances normandes
Note :

   Havrais de naissance, Benoît Duteurtre a vécu tout petit ses vacances à Étretat, dont il a déjà décrit les mœurs locales dans son premier roman. Il partage avec Maupassant, autre romancier normand cité en exergue, le ton sarcastique et la pointe humoristique dans son évocation des milieux sociaux.
    
   Il s'y livre ici avec d'autant plus de brio que vient s'ajouter aux vacanciers et autochtones toute une galerie de portraits de famille. "Les pieds dans l'eau" constitue une étude socio-historique de la moyenne bourgeoisie des années 1950 et durant un demi-siècle. Non natif d'Étretat, l'auteur-narrateur porte un regard extérieur sur les populations de la station; mais sa présence chaque été en fait un protagoniste de ce petit monde: il en note les transformations mais aussi sa propre évolution jusqu'à la quarantaine.
   
   Dans les années 1980, selon un rituel social invariable, les tribus familiales se recomposaient en Août: enfants et petits enfants investissaient les extravagantes villas Belle Époque des grands-parents fortunés. On renouait les relations de plage, oubliées sitôt la fin des vacances; on prenait les deux bains quotidiens malgré les désagréments de cette plage de galets genre "planche à fakir" où entrer dans l'eau à dix-huit degrés reste un acte courageux. Mais, depuis une dizaine d'années, les promenades en canots – les "périssoires" – ont disparu, tout comme les cabines; les paysans cauchois viennent regarder la mer au milieu des beurettes; parkings et hypermarché défigurent Étretat qui perd son charme désuet, laissant l'auteur nostalgique.
   
   Adolescent, cet arrière-petit-fils de René Coty s'est épris de cette station où il se réfugie chaque mois d'Août... Le sénateur du Havre et son épouse y avaient acquis une villa en 1948. Leurs deux filles y venaient aux vacances: se retrouvaient alors les neuf cousines, dont la mère du narrateur... La plupart vécurent difficilement l'accès de leur grand-père à la Présidence en 1953: elles n'avaient ni l'éducation ni les moyens de jouer les princesses. Frustrée d'une vie simple et populaire, engagée dans le socialisme chrétien, la mère de l'auteur ne cessait de rappeler à ses cinq enfants, presque comme un péché, leur condition de "gosses de riches trop chanceux" et l'obligation de se soucier d'autrui sans s'accorder de plaisir personnel. Tiraillé entre ce rejet maternel des privilèges et les façons bourgeoises de ses tantes, B. Duteurtre, devenu parisien, a finalement voué sa plume à ce vieux monde étretatais car "tout ce qui disparaît (le) désole". Par idéalisation de l'univers de ses grands-parents, il entretient sa nostalgie de la bourgeoisie comme une "civilisation disparue": car on lui doit les plus grands artistes et penseurs qui ont eux-mêmes, d'ailleurs, Marx et Freud par exemple, dénoncé le mensonge bourgeois, l'hypocrisie, l'étroitesse d'esprit despotique, mais en ont gardé le style de vie. La bourgeoisie, c'est un art de vivre, un théâtre de l'apparence, de la maîtrise de soi, à l'inverse de notre époque entichée de franchise et de sincérité génératrices de conflits. Sous la plume mélancolique et drôle de B. Duteurtre, on respire le parfum suranné de la bourgeoisie, aussi à l'aise "à la surface des choses" que l'est l'auteur quand la mer, parfois d'huile, lui offre le plaisir de faire la planche.
   ↓

critique par Kate




* * *



Le charme discret de la bourgeoisie
Note :

   "Nous habitions tout près de chez mes grands-parents. Plusieurs fois par semaine, pour déjeuner ou pour dîner, je remontais l'allée du jardin, au fond duquel se dressait leur vaste maison couverte de lierre. J'aimais ce confortable intérieur où l'on était servi à table, sous les faisans de Foujita (offert par le peintre à René Coty pour le remercier d'un "envoi de gibier", livré par des motards après une chasse présidentielle). Aîné de cinq frères et sœurs, j'avais parfois l'impression de grandir dans un socialisme rigoureux où le plus âgé avait les mêmes droits que les derniers et ou toute dépense de plaisir s'apparentait au gaspillage..."
   

   J'avais une bonne raison de m'intéresser à ce livre, puisqu'il se déroule à Etretat, petite station de bord de mer typiquement normande, dans le pays de Caux, où je vais régulièrement. Etretat ce sont les falaises célèbres, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant ; c'était aussi une grande bourgeoisie parisienne ou havraise qui venait rituellement tous les ans à la belle saison, s'efforçant de perpétuer les fastes et traditions d'avant-guerre.
   
   L'auteur, arrière-petit-fils de René Coty, Président de la République, a baigné tôt dans ces rituels et nous décrit les us et coutumes de la station avec verve et légèreté. René Coty y possédait une propriété "la Ramée" qui permettait à la famille de se retrouver tous les étés.
   
    Son regard est nostalgique et il a un sens de l'observation bien aiguisé. J'ai souvent souri à la description de la mentalité normande, finement décrite. L'auteur parle autant d'une station imaginaire, parce qu'il ne l'a pas connue, que de celle qu'il a sous les yeux au présent. Il balaie avec aisance et fluidité les aspects culturels, sociaux, historiques du microscome d'Etretat, en y mêlant ses propres états d'âme et son évolution vis-à-vis de la propriété familiale. Ce qu'il raconte de la ligne de conduite de son arrière-grand-père paraît à peine croyable aujourd'hui et l'on ne peut s'empêcher de penser que les mœurs politiques ont beaucoup changé, pas nécessairement en bien.
   
   Il n'est pas dupe de l'attitude de sa famille, qu'il moque gentiment, mélange de catholicisme et de socialisme, très soucieuse de ne pas vivre au-dessus de ses moyens et rappelant constamment aux enfants leur position de privilégiés, même lorsque ce n'est plus vraiment le cas.
   
   Quant à Etretat, ses conditions climatiques, sa plage de galets, sa promenade du Perrey où il est de bon ton de se montrer à certaines heures, son enlaidissement dû aux destructions de la dernière guerre, à la reconstruction médiocre et au virus du modernisme, je ne peux qu'approuver tout ce qu'il a écrit, c'est tout-à-fait cela.
   
   Une lecture à la fois plaisante et instructive, parfaite pour l'été à la plage.
   
   "Le rivage a subi de ce fait une transformation importante : au sommet du monticule de galets, où s'alignaient autrefois les persiennes blanches, on ne voit plus que le mur gris de la digue en béton armé. La plage paraît toute nue. En surplomb, sur le Perrey, la vaste cabine des sauveteurs s'est vue elle-même remplacée par un container en plastique qui confère à la station un charme d'aire commerciale. Matériaux brevetés, gestion rapide. La municipalité aurait pu prendre le dossier en charge et assurer l'installation de ces abris pittoresques ; l'idée ne s'est guère présentée - trop peu conforme à l'air du temps qui se préoccupe davantage de places de stationnement. On peut donc supposer que les cabines disparaîtront définitivement. A moins que la nouvelle classe aisée ne décide de reconstituer l'ancien décor pour son plaisir. Après le temps de la liquidation, les vieux rituels renaîtront comme un folklore, à des tarifs élevés".

critique par Aifelle




* * *