Lecture / Ecriture
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Un an de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Un an - Jean Echenoz

Un tour du soleil
Note :

   Un curieux Echenoz (un auteur que je n’avais jamais lu): "Un an" raconte l’errance de Victoire, de Paris qu’elle quitte en février à Paris qu’elle rejoint en stop presqu’un an après. Entretemps, elle a perdu son argent et découvert le quotidien des exclus de la société.
   
   Curieux roman par ses personnages: Victoire s’en va, sous le coup d’une culpabilité vague (elle s’est réveillée aux côtés de Félix mort, et ne peut s’expliquer ce qui lui est arrivé), et porte un prénom bien étrange pour une héroïne qui sombre; le roman est entrecoupé des apparitions d’un certain Louis-Philippe, qui semble toujours parvenir à retrouver l’héroïne et qui se révèle mort à la fin; d’ailleurs, Félix… ; et d’autres personnages ne sont désignés que par des surnoms (Gore-Tex) ou des noms qui ne leur conviennent pas (Poussin).
   
   Curieux aussi parce qu’il nous entraîne de société en société, à la suite de Victoire: d’abord choyée par une propriétaire peu regardante dont les mouvements se suspendent au-dessus des objets, comme pour ne pas les toucher, elle devient presque membre d’un groupe de jeunes avec ses rivalités, puis expérimente la vie solitaire et presque sauvage à vélo dans la campagne, puis s’associe à un couple de SDF doux avant d’être recueillie par un couple homosexuel en rupture avec la société… En train, en stop, à pied, à vélo, Victoire arpente le sud de la France, instable, sans but, et certains bas-fonds contemporains, nés de la pauvreté.
   
   Pour unifier tout cela (ou pas), il y a la langue étrange d’Echenoz, à la fois précieuse, précise et pleine de ruptures de tons, dont l’évocation des deux hommes des bois donnerait un bon aperçu: «La voix de Castel était un peu cassée, lyophilisée, sèche comme un échappement de moteur froid, quand celle de Poussin sonnait tout en rondeur et lubrifiée, ses participes glissant et patinant comme des soupapes, ses compléments d’objet dérapant dans l’huile.»
   
   Il y a un an c’était la silhouette de Michael Jackson inanimé qui s’affichait sur tous les écrans; je serais à peine surprise s’il réapparaissait, comme Félix, comme si de rien n’était.
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critique par Rose




* * *



Subtil...
Note :

   Un petit bijou stylistique. Il ne faut pas plus de deux heures pour lire et dévorer ce roman d'Echenoz. "Un an" c'est peut-être dans l'oeuvre de Jean Echenoz un des plus ténus et minimalistes romans au niveau du scénario et un des plus forts pour faire passer la pilule... je veux dire... comment écrire sur rien ou presque une histoire de cent pages si l'on ne manie pas comme il le fait la langue et la volupté des mots? Comment écrire une histoire qui ne perd rien de sa légéreté et de son humour, quand, tout au long du roman, tout ressemble tant à une chute et une déliquescence? Et sans avoir un thriller entre les mains, comment ne pas être happé irrésistiblement par ce road-movie franchouillard avec une envie incessante de connaître la suite et la fin?
   
    C'est là tout le talent de Jean Echenoz... et sans rien dévoiler de l'histoire de cette histoire sans véritable histoire, sans rien dévoiler de Victoire l'héroïne du roman, voici quelques perles de phrases repérées au fil des pages....
   
    Dans cette histoire où l'on prend le train, (mais aussi, comme pour tout bon road-book, la voiture et le vélo), et après avoir décrit les extérieurs banlieusards sur un départ de la gare Montparnasse, voici l'intérieur d'un compartiment:
   
   " Rien en somme sur quoi se pencher longuement sans lassitude, mais l'intérieur du train, à moitié vide en cette saison, n'apportait guère plus de spectacle. Un couple âgé, trois hommes seuls dont un masseur endormi, deux femmes seules dont une enceinte puis une équipe d'adolescentes à queues de cheval, appareils dentaires et sacs de sport, en route vers le match nul."
...
   
    Victoire l'héroïne est une femme énigmatique et...
   "Tout le temps que N. avait parlé, Victoire dans les interstices livra le moins d'informations possible sur elle-même. Non par méfiance particulière, en tout cas pas seulement, mais telle était son habitude (…) Victoire était ainsi: comme il faut bien parler quand on rencontre du monde, elle s'en sort en posant des questions. Pendant que le monde répond, elle se repose en préparant une autre question."

   
    Et puis, Victoire fréquente la plage et "Victoire s'installait à l'abri, loin de l'eau glacée, dépliait une serviette puis un journal et, assise sur celle-là, feulletait celui-ci sous son walkman." L'héroïne doit manger et " Pour se nourrir, il lui était arrivé les premiers jours d'aller dans les restaurants les moins chers, elle abandonna vite, moins pour l'argent que pour l'espace: on ne sort d'un restaurant que pour rentrer chez soi, en sortir pour ne rentrer nulle part revient à se retrouver doublement dehors."
   
    Pour finir, Victoire rencontre deux hommes qui l'hébergent et l'un d'entre eux se nomme Castel, l'autre Poussin: "La voix de Castel était un peu cassée, lyophilisée, sèche comme un échappement de moteur froid, quand celle de Poussin sonnait toute en rondeur et lubrifiée, ses participes glissant et patinant comme des soupapes, ses compléments d'objet dérapant dans l'huile."
   

    Que dire de plus de ce subtil roman? Qu'une jolie pirouette nous attend à la dernière page (déjà!) et que c'est toute la magie d'un roman d'Echenoz que l'on referme à regret sans toutefois admirer l'écriture de son auteur qui nous laisse amusé et comme en apesanteur...Ah! Si....

critique par Laugo2




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