Lecture / Ecriture
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Nage libre de Nicola Keegan

Nicola Keegan
  Nage libre

Nage libre - Nicola Keegan

Rien ne pourra noyer le poisson
Note :

   C'est l'histoire d'une fille qui nage comme elle respire. L'histoire de Philomena qui, de catastrophes familiales en drames va devenir femme et championne olympique de natation. L'histoire d'une accro à la piscine grandie trop vite, réglée trop tard. L'histoire d'une drôle de fille.
   
   Des romans comme ça, on en croise parfois, et quand c'est le cas, on s'installe confortablement et on plonge pour n'en ressortir que de longues heures après (la SNCF sert parfois à quelque chose) le sourire aux lèvres et le cœur serré. Le sourire au lèvre parce que Philomena est un sacré personnage et que ses tribulations ne manquent pas de piquant. Le cœur serré parce qu'entre son encombrante personne et sa famille dysfonctionnelle et percluse de deuils, elle a fort à faire pour tenir debout quand elle est hors de l'eau. Pour elle, depuis qu'elle est bébé, l'eau représente la sécurité, le confort, le bonheur. C'est là qu'elle peut oublier, ou du moins supporter la peur qu'elle ressent en la présence de sa sœur Bron, puis sa mort et la souffrance du deuil, la perte de son père, la folie de sa mère et la dérive de ses deux sœurs, l'une confite en bigoterie, l'autre perdue dans la drogue. Elle se confond avec l'eau, avec la natation, jusqu'à en faire l'axe indispensable de son existence, jusqu'à se définir par elle et y trouver une raison de vivre. Là, elle trouve des amies, des amours, des médailles et une reconnaissance, un monde dont elle maîtrise les codes, un père de substitution, là elle se construit, emmerdante au possible, arrogante, fragile, attachante, luttant avec l'héritage encombrant des péripéties familiales.
   
   C'est parfois drôle, presque toujours d'une ironie mordante, Philomena jetant d'entrée de nourrisson un regard lucide, acéré sur le monde qui l'entoure et sa petite famille. C'est tendre aussi parce que malgré les disputes, la haine parfois, il y a l'amour vache, l'amitié, les petits bonheurs de la vie. C'est dur parce qu'il y a le temps qui passe et qui change les gens et les sentiments, il y a le deuil, les prises de conscience, la retraite qui pointe le bout de son nez et les remises en cause, le spleen qui gagne parfois et la dépression. Dans un joyeux bazar cohabite tout cela et plus encore, l'ensemble donnant un roman foisonnant, dense et difficile à lâcher, plein de passages qui prennent au tripes par leur beauté et de bons mots.
   J'ai découvert Philomena comme on découvre une amie, avec ses défauts, mais aussi son humour imparable, sa joie explosive, ses bêtises, ses excès, ses moments de déprime, sa phase connasse, ses fous rires, sa passion et son jusqu'au boutisme.
   Et puis c'est fascinant de découvrir au prisme de son regard le monde de la natation, la passion chevillée au corps de ces athlètes qui se dépassent. On vit avec elle les entrainements qui amènent le corps au bord de la rupture, la volonté féroce de passer les limites et de tenir bon, de gagner, les compétitions et leur ambiance pleine de tension, les conversations de vestiaire.
   
   Bref, un roman plein d'humour, de tendresse, de drames, qui évite l'écueil du pathos, qui cumule les personnages hauts en couleur (les bonnes sœurs sont quelque chose, la galerie d'entraineurs une autre, je les ai adorés), qui déborde d'énergie et qui se paie en plus le culot d'être original. Je ne sais pas ce que vous attendez, mais si j'étais vous, j'essaierai de trouver une bonne fée susceptible de sortir cette merveille de son sac ou une bonne librairie/bibliothèque. C'est un indispensable!
   
   
   
   "Lors du carême j'ai tiré un trait sur toutes sortes de chocolat possibles et imaginables, sauf le malté, je suis allée me coucher sans me plaindre, je me suis tenue à carreau à l'église et j'ai écouté avec attention sœur Séraphine nous expliquer que la convoitise combinée à la frustration nous enseigne une leçon capitale sur le sort de l'homme et par l'homme elle entendait l'humanité en général, y compris nous; Lilly lui a posé la question, histoire de s'en assurer. Moi, je m'étais mis en tête que me priver de chocolat compenserait ma convoitise et révèlerait à la terre entière que j'étais un prix d'excellence, qu'au bout du compte mes efforts seraient récompensés.
   
   Faux."

    ↓

critique par Chiffonnette




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« Dans l'eau, je flotte »
Note :

   Philomena est un bébé braillard et difficile jusqu'au jour où ses parents l'amènent aux bébés nageurs et où ils découvrent, abasourdis, que cette enfant semble considérer que l'eau est son environnement naturel. Philomena grandit trop et trop vite, voit le monde s'écrouler autour d'elle quand les deuils se succèdent et trouve refuge à la piscine, où elle enchaîne les longueurs avec une facilité déconcertante et où elle finit par être repérée par un entraîneur célèbre, qui donne un sens à sa passion...
    
   Dans la longue liste des romans lus dans une année, chers happy few, il en est finalement peu qui soient de véritables coups de cœur, de ceux que l'on ne peut s'empêcher de relire et d'offrir autour de soi et dont le titre vient spontanément aux lèvres quand on vous demande de recommander un titre. Le dernier en date était pour moi "Le cœur cousu" de Carole Martinez, que j'ai offert quatre fois, et il vient sans conteste d'être rejoint par ce "Nage libre", roman éminemment poignant d'une densité à couper le souffle.
   
   J'ai été profondément émue et transportée par l'histoire de cette jeune femme, que j'ai lue d'une traite, comme en apnée: une famille totalement dysfonctionnelle et frappée par les malheurs en série, la natation comme seule échappatoire et comme seul monde viable, l'eau étant le seul endroit où Philomena ne soit pas un monstre (elle mesure 1m88) et où, paradoxalement, elle respire enfin, la compétition et ses rites, puis finalement l'angoisse profonde qui succède à la retraite...
   
   Cette histoire peu banale est traversée de personnages profondément humains et émouvants (la mère et les sœurs de Philomena sont des personnages très attachants malgré leurs névroses) au premier rang desquels Philomena elle-même, celle que la vie a à la fois malmenée et récompensée et qui peine à trouver un sens à sa vie (mais la vie en a-t-elle vraiment un?).
   
    "Nage libre" est un magnifique portrait de femme et une histoire à l'incroyable souffle romanesque, servis par un style éblouissant et puissant, à la fois épuré et imagé et traversé de fulgurances poétiques, qui prend le lecteur aux tripes et ne le lâche pas, même la dernière page tournée.
   
   A lire absolument, chers happy few.

critique par Fashion




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