Lecture / Ecriture
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Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants de Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Vidiadhar Surajprasad Naipaul
  Le masseur mystique
  Miguel street
  Une maison pour Monsieur Biswas
  La traversée du milieu
  Dis-moi qui tuer
  Dans un état libre
  Guérilleros
  A la courbe du fleuve
  Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants
  L'énigme de l’arrivée
  Une virée dans le sud
  Un chemin dans le monde
  Comment je suis devenu écrivain
  La moitié d’une vie
  Semences magiques
  Le regard de L’Inde

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2010

Né en 1932 à Trinité-et-Tobago (îles des Antilles au large du Venezuela indépendantes depuis 1962), Vidiadhar Surajprasad (V. S) Naipaul a la nationalité britannique.
Son œuvre comporte des ouvrages de fiction et d'autres à caractère documentaire.
Couronné par de nombreux prix littéraires dont le Hawthornden Prize en 1964, le Booker Prize en 1971 et le T.S. Eliot Award for Creative Writing en 1986, il s'est finalement vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2001.
Docteur honoris causa de plusieurs universités, il fut anobli par la reine Élisabeth en 1990.
Il est mort à Londres le 11 août 2018. Il avait 85 ans.

Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

L’éducation selon les mollahs
Note :

   Lorsqu’il entame en 1979 un long périple en Asie musulmane -deux pays où l’Islam fut imposé par la conquête arabe, l’Iran et le Pakistan, et deux autres où l’implantation de l’Islam fut bien plus tardive et le fait essentiellement de missionnaires, la Malaisie et l’Indonésie- , V.S. Naipaul se lance à la découverte d’un monde dont il ne sait pour ainsi dire rien, un monde de surcroît en plein bouleversement. Quelques mois auparavant, l’ayatollah Khomeini a en effet pris le pouvoir en Iran, tandis qu’au Pakistan un coup d’état militaire a amené la chute –et finalement la mort- d’Ali Bhutto et que là aussi le nouveau régime annonce très ouvertement sa volonté d’établir un état plus purement islamique. Et dès les premières notes du séjour iranien, première étape de ces six mois de voyage, une image s’impose qui deviendra le premier véritable leitmotiv du livre, l’image de l’Islam comme un mode de vie à part entière, un système total, non seulement religieux mais aussi social et politique: “Islam, almost from the start, had been an imperialism as well as a religion, with an early history remarkably like a speeded-up version of the history of Rome, developing from city state to peninsular overlord to empire, with corresponding stresses at every stage.” (pp. 11-12)*
   
   A quoi un second leitmotiv vient très vite s’ajouter: une observation extrêmement attentive de l’enseignement islamique traditionnel. Abordé pour la première fois lors d’une journée de visite à Kom -un des centres de formation les plus prestigieux du monde musulman où l’ayatollah Khomeini s’était lui-même formé avant d’y enseigner à son tour-, cet enseignement où l’Histoire, la Logique, la Rhétorique… – les sept arts libéraux, sujets d’étude des universités de l’Europe du Moyen-Age, ne sont pas loin– se voient intégralement subordonnées et mises au service de la Foi, se trouve bien vite qualifié de médiéval. Un jugement que V.S. Naipaul ne modifiera pas au cours des étapes suivantes de son périple, au Pakistan, en Malaisie et enfin en Indonésie, où de nombreuses écoles villageoises se révèlent être les descendantes directes de centres soufis.
   
   A bien des égards, le récit que V.S. Naipaul livre de son long périple s’est révélé pour moi perturbant, ou en tout cas difficile à appréhender. Le fait que V.S. Naipaul y ait fixé sur le papier les débuts d’un mouvement fondamentaliste qui n’a fait que s’amplifier au cours des trente années suivantes le rend certes incontournable, et témoigne sans nul doute d’une belle perspicacité. Et l’intérêt documentaire de ce livre nous montrant littéralement en direct Khomeini et ses mollahs confisquant une révolution iranienne qui fut à l’origine autant l’œuvre des démocrates convaincus et des militants communistes que celle des islamistes est bien sûr incontestable. Mais V.S. Naipaul s’y montre par moments si indécrottablement britannique, si agacé par les inconforts de son voyage, ou par la piètre maîtrise de l’Anglais qu’affichent bien souvent ses interlocuteurs, ses guides et ses interprètes, il est enfin tellement irrité de découvrir des travaux manuels au programme des écoles villageoises indonésiennes, et se montre si prompt à les juger, que l’on se doit aussi de se demander dans quelle mesure le parcours personnel de l’auteur, et en particulier les souvenirs de l’éducation qu’il a reçue à Trinidad et de ses limitations, pourrait interférer avec sa perception des faits qu’il nous rapporte. Et il faut sans doute chercher ailleurs – par exemple, dans “L’énigme de l’arrivée” - le compte-rendu de ce parcours pour découvrir dans ces petits agacements perpétuels de l’auteur le symptôme d’un déracinement dont les modalités et les conséquences restent encore à négocier, et la marque de nerfs restés à vif plutôt qu’un manque de cœur ou d’empathie.
   
   Extrait:
   
   “At lunch Nusrat said, ‘Give me your advice. Should I stay here? Or should I go to the West?’
   ‘What would you do there?’
   ‘I could do a master’s in mass communications in America.’
   ‘And afterwards?’
   ‘I wouldn’t teach. I would travel and write. Travel and write.’
   ‘ What you would write about?’
   ‘Various things. Afterwards I would get a job with some international body as an expert in third world media’
   ‘What would you do if you stay here?’
   ‘I would go into advertising.’
   ‘I should stay here and go into advertising.’
   ‘But it’s so dishonest.’
   ‘Is it more dishonest than what you do now?’
   ‘I wouldn’t like it.’
   ‘How much would you get in an advertising agency?’
   ‘Four thousand.’ Four hundred dollars. ‘Now I get 2,000. But I wouldn’t like it. You may not like the Morning News, but I am a free man on it. I couldn’t do public relations. Don’t you think that someone like me should go into third world media? Do you think the Americans and Canadians should be travelling around talking to us about third world media?’
   ‘Yes. They know what newspapers should do. You wouldn’t be able to tell us much.’
   ‘Why do you say that?’
   ‘You’ve told me yourself that Islam and the hereafter are the most important things to you.’
   ‘How small you make us feel.’
   I had momentarily – a number of irritations coming together: the political virulence of his paper, his wish both to remain Islamic and to exploit the tolerance and openness of the other civilization – I had momentarily allowed myself to be aggressive with him. I felt guilty.” (pp. 153-154)

   
   
   *“L’Islam, dès le début, fut un impérialisme autant qu’une religion, et son histoire précoce ressemble de façon frappante à une version accélérée de l’histoire de Rome, se développant d’une cité-état à une puissance péninsulaire puis à un empire, avec les tensions correspondantes à chaque étape”
   
   
   Titre original: Among the Believers: An Islamic Journey (1981)

critique par Fée Carabine




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