Lecture / Ecriture
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A la courbe du fleuve de Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Vidiadhar Surajprasad Naipaul
  Le masseur mystique
  Miguel street
  Une maison pour Monsieur Biswas
  La traversée du milieu
  Dis-moi qui tuer
  Dans un état libre
  Guérilleros
  A la courbe du fleuve
  Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants
  L'énigme de l’arrivée
  Une virée dans le sud
  Un chemin dans le monde
  Comment je suis devenu écrivain
  La moitié d’une vie
  Semences magiques
  Le regard de L’Inde

Né en 1932 à Trinité-et-Tobago (îles des Antilles au large du Venezuela indépendantes depuis 1962), Vidiadhar Surajprasad (V. S) Naipaul a la nationalité britannique.
Son œuvre comporte des ouvrages de fiction et d'autres à caractère documentaire.
Couronné par de nombreux prix littéraires dont le Hawthornden Prize en 1964, le Booker Prize en 1971 et le T.S. Eliot Award for Creative Writing en 1986, il s'est finalement vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2001.
Docteur honoris causa de plusieurs universités, il fut anobli par la reine Élisabeth en 1990.

A la courbe du fleuve - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Afrique, continent magique et martyr
Note :

   Il y a beaucoup de choses dans «A la courbe du fleuve». On pourrait l’interpréter comme un récit de l’immigration, comme un récit sur les indépendances africaines, ou comme un récit sur une relation amoureuse interculturelle, … C‘est un peu tout cela. C’est surtout l’Afrique en fait. Un récit sur l’Afrique – et Dieu sait qu’il n’est pas politiquement correct. On se doit de reconnaître ceci à V.S. Naipaul, il appelle un chat un chat et un tyran sanguinaire un tyran sanguinaire.
   
   Certains évoquent la filiation d’avec «Au cœur des ténèbres» de Joseph Conrad … C’est vrai dans l’atmosphère que tous deux parviennent à restituer d’une Afrique qui reste définitivement un continent à part … L’intéressant est que Conrad nous restitue l’atmosphère étouffante du temps de la colonisation, V.S. Naipaul celui tout aussi étouffant, et kafkaïen parfois, des débuts des indépendances.
   
   V.S. Naipaul s’appuie sur ce qu’il connait: la diaspora hindoue, installée en l’occurrence en Afrique de l’Est (Tanzanie, Kenya, …) qui s’enfonce dans le ventre fertile et équatorien de l’Afrique, vers ce qu’on devine l’ex-Zaïre, le Rwanda, le Burundi. Il nous conte donc la destinée de Salim, jeune hindou immigré sur la côte est de l’Afrique, qui veut s’affranchir de la pesanteur des liens familiaux et qui, dans un élan un peu enthousiaste et inconscient, tente l’aventure vers la «terra incognita», cette forêt équatoriale à peine pénétrée où, l’indépendance aidant, des velléités de développement se font jour. On assiste ainsi à l’élévation progressive de Salim, à la modification insidieuse des relations entre hindous, européens, africains, la montée en puissance du «Grand homme», l’homme providentiel qui va s’avérer tyran sanguinaire et sans scrupules et qui ressemble comme un frère au défunt Mobutu Sese Seko, du Zaïre. D’autres thèmes sont abordés puisque V.S. Naipaul n’a pas peur de la complexité; une relation amoureuse liée par Salim avec une européenne au statut particulier (mais quel statut n’est pas particulier en Afrique?), la relation de Salim avec l’ex-puissance coloniale (dans son cas précis la Grande Bretagne) à l’occasion d’un voyage de Salim à Londres, histoire de lui déciller les yeux. Puis le retour de Salim dans son pays d’adoption qui pourrait bien se révéler son pays d’exploitation, d’extermination…
   
   La fin que nous laisse V.S. Naipaul est très ouverte. Ouverte mais désenchantée. La lecture de Naipaul est un appel constant à l’intelligence et l’honnêteté, un vrai plaisir, et aussi bien son écriture que sa traduction sont légères et accrocheuses. Au moins dans la fiction!
   
   
   Titre original: A Bend in the River – (1979)
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critique par Tistou




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Afrique post-coloniale
Note :

   Le monde de Naipaul est globalement celui du Commonwealth: Inde, Angleterre, Jamaïque… Un monde anglophone. Mais ici l'action se déroule dans une Afrique "à la courbe du grand fleuve", où l'on parle français, et où, sur des photographies géantes, un Président en tenue léopard tient une canne sculptée. Ceci semble faire du Congo —Zaïre de Mobutu Sesse Seko— le pays masqué derrière la toponymie réduite au minimum. Le roman tient tout entier dans la narration conduite par Salim, un commerçant venu de la côte lorsque les troubles consécutifs à la décolonisation s'en prirent à la minorité indienne, dans les années 70. C'est un roman désenchanté sur l'Afrique devenue indépendante. Connaissant l'intérêt de Naipaul pour le métissage et les contacts entre les cultures, on ne s'étonnera pas de trouver les représentants de trois mondes: des Africains, des Indiens, des Européens expatriés.
   
   L'intrigue en quelques mots. Sentant monter les périls pour la minorité indienne du littoral, Salim rachète à Nazruddin, un ami de la famille, un commerce dans une ville de l'intérieur, pour un prix bradé car il doit un jour épouser sa fille. Salim est rejoint par un domestique issu des esclaves de sa famille. Son entreprise connaît des hauts et des bas. Si les débuts sont difficiles dans une ville détruite aux deux-tiers par les troubles de la décolonisation, la prospérité semble revenir avec le nouveau Président. Celui-ci a jadis été le protégé de Raymond, un universitaire expatrié, qui avait misé sur l'avenir du continent. Il règne sur un centre universitaire où Salim est introduit par Indar, ancien partenaire de tennis et conférencier de passage. Raymond a épousé une étudiante intrépide, du genre mangeuse d'hommes, qui maintenant s'ennuie en Afrique. L'appétit sexuel d' Yvette accapare bientôt Salim au point qu'il néglige tout à la fois son business, les filles des bordels, et la fiancée qui l'attend à Londres. Nazruddin en effet a quitté l'Ouganda et le Canada, pour s'installer sur les bords de la Tamise. L'histoire ballotte les Indiens de la diaspora. Sur quelle terre pourront-ils trouver à s'implanter pour de bon? Telle est la question qui sous-tend ce récit. Et que se pose Salim.
   
   Or, on peut également, voire principalement, suivre dans ce roman l'échec d'une certaine Afrique post-coloniale. La forêt reconquiert ce que la colonisation avait bâti. Elle menace ensuite ce que le régime du Grand Homme s'efforce de créer. Il est clair que le romancier anglophone a fait sienne la théorie du "Big Man". Malheureusement, le nouvel homme fort ne tarde pas à se transformer en tyran, menaçant ses militaires et ses fonctionnaires, et fatalement tous les étrangers qui sont établis dans le pays. L'africanisation des cadres tourne à la pitrerie. La tentative de modernisation est un gaspillage. Les paysans s'entassent dans des bidonvilles. L'insécurité gagne et une Armée de Libération menace la vie de tous. Et les projets du Président font peur. Même le nouveau gouverneur, ancien lycéen que Salim avait reçu chez lui et fils d'une marchande du fleuve, étale ses doutes et ses craintes.
   « Ne croyez pas que ça va mal seulement pour vous. Ça va mal pour tout le monde. C'est ce qu'il y a de terrible. Ça va mal pour Prosper, mal pour l'homme à qui on a donné votre magasin, mal pour tout le monde. Personne ne va nulle part. Nous allons en enfer et chacun le sait au fond de lui. On nous tue. Rien n'a de sens. C'est pourquoi tout le monde est tellement frénétique. Tout le monde veut faire de l'argent et s'en aller. Mais où?…»
   
   Salim devra-t-il s'enfuir? Et même le pourra-t-il? On l'attend à Londres.
   
   Ce roman — qui n'est pas destiné à plaire aux tiers-mondistes — se caractérise par un fort réalisme, informé des plaies de l'Afrique centrale. Publié en 1979 il est parfaitement prophétique. Il dénonce le pillage des masques africains par les collectionneurs. Il ironise sur les ambitions des organisations internationales soucieuses du développement de parodies d'États. Il se moque des idéologies — nationalistes ou égalitaires — des nouveaux leaders. Il se moque des petits chefs que le nouvel État promeut puis oublie. Il se moque même de la bureaucratie indienne rencontrée dans une institution londonienne. Il faut que je m'arrête pour que vous en ayez encore à découvrir! Bref: un régal pas politiquement correct et une écriture parfaitement maîtrisée.
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critique par Mapero




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Les troubles de l’indépendance (2)
Note :

   Un pays non-identifié d’Afrique orientale sombrant dans une période de rivalités tribales, de troubles et de destructions au lendemain de son accession à l’indépendance, telle était déjà à peu de choses près la toile de fond de “Dans un état libre”. Mais, dans ce court roman publié huit ans avant “A la courbe du fleuve”, le regard adopté – celui des deux héros anglais, Bobby et Linda – restait délibérément extérieur à la vie africaine, ne reflétant au bout du compte que les rancœurs et les tensions accumulées entre colonisés et colonisateurs, l’image d’un gigantesque chaudron prêt à exploser, au cœur d’une nature d’une beauté somptueuse. A l’inverse, cédant ici la parole à Salim, jeune homme issu d’une famille de négociants indiens établis depuis des siècles sur la côte et dont la vie s’est au fil des générations intimement mêlée à la vie de ce pays d’Afrique, V.S. Naipaul nous propose un point de vue radicalement différent – et à mes yeux infiniment plus passionnant – sur l’échec des décolonisations africaines.
   
   Éduqué dans le collège britannique de sa ville natale, Salim s’y est familiarisé avec la sensibilité historique européenne, et avec une attention au passé étrangère à la culture africaine ou même à la culture de sa famille: “Nous savions au fond de nous que nous étions un très vieux peuple; mais nous n’avions, semble-t-il, aucun moyen d’évaluer le passage du temps.” (p. 412). Établi dans une petite ville de l’intérieur, à la courbe du grand fleuve qui est la colonne vertébrale du pays, où il se trouve témoin de l’alternance de tempêtes et d’accalmies qui suivent l’indépendance, Salim se montre par conséquent tout à fait capable de prendre du recul, de replacer les événements dans un cadre plus large et de les analyser, et cela d’autant mieux qu’il côtoie tout aussi volontiers des étrangers venus enseigner au Domaine, la nouvelle école destinée à former les futurs serviteurs de l’Etat – une nouvelle élite nationale-, ou des africains de souche que les autres membres de sa communauté de commerçants indiens.
   
   Mais si Salim est bien à même de se placer en dehors du cyclone, de l’observer de l’extérieur et de nous livrer le fruit de ses réflexions, il est aussi, et pleinement, dedans, car après tout, il fait bel et bien partie de cette population qui s’efforce à travers vents et marées de continuer à “durer”, de vivre jour après jour dans un monde instable et d’y satisfaire ses besoins quotidiens. Et sa familiarité avec les us et coutumes des populations africaines de souche, avec Metty, son serviteur noir, ou avec le jeune étudiant Ferdinand, l’incite à leur égard à une empathie dont Raymond, l’historien blanc qui dirige le Domaine, se révèle quant à lui bien incapable, lorsqu’il s’efforce de retracer les temps du commerce des esclaves et les actions des missionnaires contre ce trafic: “Raymond donnait les noms de tous les villages de la liberté qui avaient été fondés. Puis, citant et recitant des lettres et des rapports d’archives, il essayait de préciser la date où chacun avait disparu. Il n’indiquait aucune raison et il n’en cherchait pas: il citait simplement les rapports des missionnaires. Il semblait bien ne jamais être allé dans les endroits dont il parlait. Il n’avait pas cherché à parler à qui que ce soit. Pourtant, une conversation de cinq minutes avec quelqu’un comme Metty qui, malgré son expérience de la côte avait voyagé plein de terreur à travers l’étrangeté du continent, lui aurait appris que l’ensemble de ce pieux projet était cruel et très ignorant, qu’établir quelques personnes sans protection sur un territoire inconnu revenait à les exposer aux attaques et à l’enlèvement, pour ne pas dire pire. Mais Raymond ne paraissait pas s’en douter.” (p. 555) Alors, au final, “A la courbe du fleuve” peut certes nous proposer une vision de la décolonisation africaine qui est tout aussi pessimiste et implacable que celle qui se faisait déjà jour dans “Dans un état libre” mais c’est bien ce regard de Salim – tout à la fois extérieur et impliqué, dehors et dedans – qui rend ce roman tellement plus complexe, plus riche et passionnant que son prédécesseur…
   
   
   Extrait:
   
   “Ne croyez pas que ça va mal seulement pour vous. Ça va mal pour Prosper, mal pour l’homme à qui on a donné votre magasin, mal pour tout le monde. Personne ne va nulle part. Nous allons en enfer et chacun le sait au fond de lui. On nous tue. Rien n’a de sens. C’est pourquoi tout le monde veut faire de l’argent et s’en aller. Mais où ? C’est ce qui affole les gens. Ils ont l’impression que l’endroit où ils peuvent se réfugier est perdu. J’ai commencé à avoir la même impression quand je faisais mon apprentissage dans la capitale. J’ai senti que l’on se servait de moi. J’ai compris que j’avais acquis de l’instruction pour rien. J’ai compris qu’on s’était moqué de moi. Tout ce que l’on me donnait ne m’était donné que pour me détruire. J’ai commencé à me dire que je voulais redevenir un enfant, à oublier les livres et tout ce qui avait rapport avec eux. La brousse marche toute seule. Mais il n’y a nulle part où aller. J’ai fait un tour dans les villages. C’est un cauchemar. Tous ces aéroports qu’il a construits, que les compagnies étrangères ont construits… on n’est à l’abri nulle part maintenant.” (p. 631)

critique par Fée Carabine




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