Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Dis-moi qui tuer de Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Vidiadhar Surajprasad Naipaul
  Le masseur mystique
  Miguel street
  Une maison pour Monsieur Biswas
  La traversée du milieu
  Dis-moi qui tuer
  Dans un état libre
  Guérilleros
  A la courbe du fleuve
  Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants
  L'énigme de l’arrivée
  Une virée dans le sud
  Un chemin dans le monde
  Comment je suis devenu écrivain
  La moitié d’une vie
  Semences magiques
  Le regard de L’Inde

Né en 1932 à Trinité-et-Tobago (îles des Antilles au large du Venezuela indépendantes depuis 1962), Vidiadhar Surajprasad (V. S) Naipaul a la nationalité britannique.
Son œuvre comporte des ouvrages de fiction et d'autres à caractère documentaire.
Couronné par de nombreux prix littéraires dont le Hawthornden Prize en 1964, le Booker Prize en 1971 et le T.S. Eliot Award for Creative Writing en 1986, il s'est finalement vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2001.
Docteur honoris causa de plusieurs universités, il fut anobli par la reine Élisabeth en 1990.

Dis-moi qui tuer - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

5 nouvelles
Note :

   Egalement publié en français sous le titre "Dans un état libre"
   
   Cinq nouvelles inégales en intérêt et en importance. D’abord deux courtes:
   «Le cirque à Louxor», plus impression de voyage d’un Naipaul marqué par le déracinement, ou plutôt le non-enracinement dans une culture, un pays. Ce pourrait être du Nicolas Bouvier. En quelque sorte une courte confrontation entre des mentalités européennes, asiatiques et africaines, égyptiennes plutôt. Un exposé efficace et pas didactique de ce que des cultures différentes peuvent induire en terme de comportements.
   «Le vagabond du Pirée», dans la même veine «Bouvier». C’est l’histoire d’un original (?), marginal (?), en transit sur un ferry qui emmène une communauté, formée au hasard de ce genre de traversées, du Pirée à Alexandrie, en Égypte. Encore l'Égypte. Plus qu’une histoire en fait, c’est une analyse de comportements. Mais une analyse simplement factuelle, qui laisse au lecteur le soin de tirer ses propres conclusions au travers de son propre prisme de lecture. Encore une fois une lecture très plaisante, très actuelle.
   
   Et puis trois nouvelles plus significatives, toujours en lien avec l’exil, l’émigration, la déculturation, l’acculturation, thèmes qui marquent très fortement l’œuvre de Naipaul:
   «Un parmi tant d’autres» est caractéristique. Santosh est un domestique vivant une vie de domestique indien à Bombay au service d’un personnage important. Il n’a pas une vie réellement enviable, cependant à l’aune du standard indien c’est un privilégié. Mais voilà que son patron est nommé à Washington. Santosh va connaître ce que connaissent tous ceux qui acceptent de sauter dans l’inconnu pour se projeter dans une culture inconnue. C’est très fin de la part de Naipaul, sans illusions.
   «Dis-moi qui tuer», nouvelle éponyme, est pour le coup encore davantage sans illusions, et même sans espoir. Allusive, toute en cruauté. Manifestement pour V.S. Naipaul, il n’y a pas réellement d’avenir dans le déracinement des individus, ce qu’on appelle l’émigration ou l’immigration, comme on voudra. Et V.S. Naipaul a une certaine expertise en la matière.
   «Dans un état libre», est celle qui m’aura le plus impressionné (amour de l’Afrique probablement!). Comme un brouillon de «A la courbe du fleuve», sauf que ce roman est paru une année avant! Je n’exclus pas néanmoins qu’elle ait été écrite avant …
   Communauté étrangère dans un pays africain nouvellement indépendant. Anxiogène, touffue, une merveilleuse nouvelle. V.S. Naipaul a l’art de faire saisir les choses sans être didactique, en n’omettant rien de la complexité des rapports humains – et là ils sont particulièrement complexes! – Pour qui a vécu un peu à l’étranger il est troublant de constater comment V.S. Naipaul sait restituer ce fonds d’incertitude, d’angoisse, de non-prise sur les évènements qui peut vous saisir à l’occasion. Afrique, terre tragique. Naipaul, homme sans illusions superflues.
   
   Ce recueil de nouvelles s’avère une très belle leçon de vie. Pas foncièrement optimiste. Lucide et clairvoyante.
   
   
   Titre original: In a Free State – (1971)
    ↓

critique par Tistou




* * *



Les troubles de l'Indépendance (1)
Note :

   Plat de résistance au menu de "Dans un état libre", le court roman – ou longue nouvelle – éponyme nous livre le récit d'un long périple en voiture, à travers un pays non identifié d'Afrique orientale en proie aux troubles qui suivent de peu son accession à l'Indépendance, alors que le conflit larvé qui opposait le président nouvellement élu au souverain traditionnel de la région entre dans sa phase décisive. Citoyen anglais et consultant auprès de l'administration locale, Bobby doit rejoindre son poste dans le Sud du pays, zone d'influence du roi, après avoir passé quelques jours dans la capitale de la nouvelle république. Et il a accepté de prendre pour passagère une autre voyageuse britannique, Linda, qui doit rejoindre son mari lui aussi en poste dans le Sud. Pendant ces trois jours de route à travers un pays en crise, l'homosexuel notoire et la croqueuse d'homme patentée auront donc tout le temps de confronter leurs points de vue, et le moins que l'on puisse dire est que nos deux héros, que ne réunit qu'un même amour pour les magnifiques paysages africains, ne sont que très rarement sur la même longueur d'onde. Leurs conversations, et leurs quelques rencontres de passage – avec un ancien colonel recyclé en propriétaire d'hôtel menacé par la décrépitude, ou avec l'armée régulière, qu'elle soit ou non accompagnée de ses instructeurs israéliens... – offre à V.S. Naipaul l'occasion de dresser un état des lieux aussi impitoyable que général des jeunes états africains qui virent le jour dans les années 1960, un état des lieux si impitoyable en fait qu'il a dû en son temps apporter de l'eau au moulin des détracteurs qui lui reprochaient une vision trop pessimiste, conservatrice voire même raciste de la situation politique de ce continent.
   
   Quatre autres textes très contrastés accompagnent ce périple africain. Si "Dans un état libre" laissait toute la place au regard des Européens sur une Afrique qu'ils étaient sur le point de quitter, "Un parmi tant d'autres" et "Dis-moi qui tuer" inversent cette perspective en nous proposant le regard – naïf, ahuri et finalement teinté d'une totale incompréhension que le lecteur se voit amené à partager, bien malgré lui sans doute - de deux anciens colonisés, indiens des Indes ou des Caraïbes, sur les anciens colonisateurs, anglais ou américains. Mais ce sont les deux textes les plus brefs de ce recueil qui m'ont le plus impressionnée tant ils sont emblématiques de ce que la nouvelle anglo-saxonne peut offrir de meilleur. Sans un poil de graisse excédentaire, ils entrent d'emblée dans le vif du sujet: lutte pour l'occupation d'un territoire propre entre les passagers d'un ferry surpeuplé pendant une traversée du Pirée à Alexandrie dans "Le vagabond du Pirée", portrait de touristes aux comportements très divers – et pour certains scandaleux et révélateurs d'un mépris bien ancré – dans "Le cirque à Louxor". Ces deux récits, proposés l'un en guise de prologue et l'autre d'épilogue à "Dans un état libre", sont d'une efficacité redoutable et bien de nature à marquer durablement leur lecteur, là où les trois autres nouvelles pâtissent à mon sens de quelques longueurs ou d'un léger excès de flou artistique...
   
   Extrait:
   "- Je suis ici pour servir, déclara Bobby. Pas pour donner aux autochtones des conseils sur la façon de gouverner leur pays. On ne l’a fait que trop, déjà. Le genre de gouvernement que choisissent les Africains, ce n’est vraiment pas mon affaire. Ça n’empêche pas qu’ils ont besoin de nourriture et d’écoles et d’hôpitaux. Si on n’est pas ici pour servir on n’a rien à faire dans ce pays. Ça paraîtra peut-être brutal mais moi, c’est comme ça que je vois les choses." (p. 102)

critique par Fée Carabine




* * *