Lecture / Ecriture
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La traversée du milieu de Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Vidiadhar Surajprasad Naipaul
  Le masseur mystique
  Miguel street
  Une maison pour Monsieur Biswas
  La traversée du milieu
  Dis-moi qui tuer
  Dans un état libre
  Guérilleros
  A la courbe du fleuve
  Crépuscule sur l'Islam - Voyage au pays des croyants
  L'énigme de l’arrivée
  Une virée dans le sud
  Un chemin dans le monde
  Comment je suis devenu écrivain
  La moitié d’une vie
  Semences magiques
  Le regard de L’Inde

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2010

Né en 1932 à Trinité-et-Tobago (îles des Antilles au large du Venezuela indépendantes depuis 1962), Vidiadhar Surajprasad (V. S) Naipaul a la nationalité britannique.
Son œuvre comporte des ouvrages de fiction et d'autres à caractère documentaire.
Couronné par de nombreux prix littéraires dont le Hawthornden Prize en 1964, le Booker Prize en 1971 et le T.S. Eliot Award for Creative Writing en 1986, il s'est finalement vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2001.
Docteur honoris causa de plusieurs universités, il fut anobli par la reine Élisabeth en 1990.
Il est mort à Londres le 11 août 2018. Il avait 85 ans.

La traversée du milieu - Vidiadhar Surajprasad Naipaul

Une culture et une économie de clientèle
Note :

   “Aperçus de cinq sociétés -britanniques, françaises et hollandaises- aux Indes occidentales et en Amérique du Sud” est le sous-titre exhaustif qu’affiche cet ouvrage heureusement moins “coincé” et pompeux que cette annonce ne pourrait le laisser craindre. C’est au contraire un compte-rendu très vivant et dans lequel les détails les plus pratiques voisinent avec les analyses les plus poussées que Naipaul nous offre là.
   
   En 1960, V.S. Naipaul reçut une bourse du gouvernement de Trinidad et Tobago pour écrire une étude sur les Caraïbes (dont il est originaire) dont nous voyons ici le résultat enrichi des quelques autres articles. Cependant, ne vous inquiétez pas, «Ce n’est toutefois en aucune façon un livre “officiel”.» (notes préliminaires) mais au contraire un ouvrage aussi intéressant par les idées qu’il développe (et là vraiment, si vous voulez qu’on évoque en détails les conflits raciaux et religieux sans un soupçon de langue de bois, vous avez sonné à la bonne porte) que par les anecdotes et détails qu’il fournit de ce que pouvait être autour de 1960 la vie dans ces Caraïbes tout juste décolonisées. J’avoue qu’après la chape de plomb que fait peser aujourd’hui sur tous les textes et tentatives de penser la férule du politiquement correct, cela fait drôle d’entendre l’auteur s’exprimer si librement et si justement. Cela fait drôle et c’est bien intéressant aussi: enfin on peut réfléchir à partir d’exposés sincères (qu’ils nous semblent justes ou non, au moins on discute vraiment au lieu d‘échanger des lieux communs bien pensants qui n‘expliquent rien, ne témoignent de rien).
   
   Les cinq sociétés visitées sont
   - Trinidad où Naipaul a passé ses 18 premières années et où il tremblait de revenir pour n’en plus pouvoir partir. Il est très sévère envers son ambiance de nivellement par le bas (empressement à“faire rétrécir au lavage” ceux qui manifestent un talent quelconque) et en entendant cela, on ne peut que penser -bien qu’il ne le précise pas- qu’il doit évoquer là des souvenirs personnels. Il donne son point de vue argumenté sur ce qui fait les faiblesses de cette société et là encore: pas de langue de bois comme par exemple quand il évoquait ce qu’il n’hésitait pas à qualifier d’échec de la littérature antillaise (d’avant 1960):
   Une littérature ne peut s’épanouir que dans un solide système de conventions sociales. Et la seule convention que connaisse l’Antillais est son implication dans le monde blanc. Cela prive son travail de toute propriété universelle. La situation est trop particulière. (…) On ne peut reprocher à aucun écrivain de refléter sa société. Si l’écrivain antillais encourt ce reproche, c’est que, en acceptant et promouvant les pâles valeurs de race et de couleur de son groupe, il n’a pas seulement échoué à diagnostiquer la maladie de sa société, mais il l’a aggravée.” (80)
   
   - La Guyane anglaise est pour l’auteur l’occasion d’un compte rendu de voyage détaillé où les paysages, les religions, les coutumes locales et le géant voisin (Brésil) sont évoqués. J’ai relevé 2-3 remarques livrées telles que et pour lesquelles j’aurais aimé avoir un peu plus de précisions. Comme par exemple: “Nous nous retournâmes et vîmes un oiseau, apparemment, qui battait des ailes contre une vitre. L’homme de Rio se leva et posa la main sur l’animal, l’immobilisant. «Cafard» dit il en le mettant dans la poche de son pantalon.” (128)!! Bon sang que va-t-il faire avec cette bestiole dans sa poche?! Mais Naipaul ne semble pas s’en étonner lui-même et ne nous en dira pas plus… Plus loin, l’anecdote du serpent n’est pas mal non plus: “ «Serpent!» cria Lucio à un moment, alors que je n’avais rien vu. Il coupa un baliveau, l’ébrancha, s’en servit pour donner deux ou trois coups au serpent, sans méchanceté, puis il jeta son cadavre hors du chemin.” (179)(Du moment que c’est fait sans méchanceté…)
   
   -Nous passons ensuite au Surinam (ex Guyane hollandaise) où là, la méchanceté n’est pas absente. V. S. Naipaul nous parle de l’esclavagisme du 18ème siècle qui y fut un des plus terribles. “Pourtant il faut avoir l’estomac robuste pour lire Stedman* aujourd’hui. Le Surinam qu’il décrit est pareil à un vaste camp de concentration, à la différence que les visiteurs sont invités à se promener, prendre des notes et faire des croquis.”(214) Et il cite quelques exemples qui ne nous laisse pas le loisir d’en douter…
   
   - Vient ensuite la Martinique et sa complexe identité française. Il est particulièrement intéressant de lire l’auteur déclarer: «“Que la Martinique soit la France, et plus qu’en apparence, que la France ait réussi là, comme peut-être nulle part ailleurs, sa «mission civilisatrice», ne peut être mis en doute.” (229) Propos corrigés quelques lignes plus bas: “Cependant, huit ans après que ces lignes furent écrites, des émeutes raciales éclatèrent à la Martinique au cours desquelles trois personnes furent tuées; et ces troubles se répétèrent en 1961, juste quinze jours après que j’eus quitté l’île. Les Martiniquais sont peut-être tous français, mais la plupart ne peuvent être de simples Français qu’hors de la Martinique. A la Martinique, ce sont des Français noirs, ou des Français bruns ou des Français blancs.” (229)
   
   - La cinquième société est la Jamaïque et ceux qui arborent les insignes mode rasta feraient bien d’y aller lire ce qu’est exactement le mouvement rastafarien. Cela les amusera. (Sans doute pas en fait, faut se renseigner avant de se laisser pousser les dreadlocks)
   V.S Naipaul aborde aussi l’impact du tourisme sur ces Caraïbes. Là encore sa vision est claire: “… un autre Américain avait encore acheté un morceau de l’île de Tobago. (…) Ces îles étaient petites, pauvres et surpeuplées. Jadis, à cause de leur richesse, un peuple avait été réduit en esclavage; aujourd’hui, à cause de leur beauté, un peuple était dépossédé. (…) Tout pays pauvre accepte le tourisme comme une dégradation inévitable. Aucun n’a été aussi loin que certaines de ces îles des Antilles qui, au nom du tourisme, se vendent elles-mêmes en un esclavage d’un nouveau type.” (223)
   
   En conclusion: lisez-le. C’est une lecture aisée et passionnante qui vous apprendra beaucoup. Naipaul n’hésite pas à parler franchement de «races» et de problèmes raciaux. Il arrive aujourd’hui qu’on le lui reproche (absurdement à mon sens). Alors en cadeau à ceux dont c’est le cas, cette anecdote:
   “Quand je descendis dîner, le trio anglais était en train de parler du problème racial aux Antilles. Ils exprimaient bruyamment leur vues libérales; leur libéralisme avait réduit la situation raciale antillaise complexe à la question simple et sans importance, bien que plus satisfaisante, des préjugés blancs. (…) «Eh bien moi, j‘ai des amis de toutes les couleurs.» La conversation dévia sur la chasse à courre et à tir, et j‘appris que le taux d‘accidents était plus élevé en Amérique qu‘en Angleterre.” (250)
   
   
   Et tout cela, c’était il y a une bonne cinquantaine d’années, où en sommes-nous maintenant (je ne parle pas des accidents de chasse)?
   
   
   *Jean Gabriel Stedman (1744 – 7 mars 1797) connu pour avoir rédigé son “Voyage à Surinam”
   
   
   Titre original: The Middle Passage: Impressions of Five Societies – British, French and Dutch in the West Indies and South America (1962)

critique par Sibylline




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