Lecture / Ecriture
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Quatrième étage de Nicolas Ancion

Nicolas Ancion
  Quatrième étage
  A comme: L'homme qui refusait de mourir
  L'homme qui valait 35 milliards

Quatrième étage - Nicolas Ancion

Menteur
Note :

   Ça commence de façon assez étrange et on se demande bien où l’auteur veut nous emmener. On croit d’abord à un petit livre et on a tort car il y a là bien plus  que ce que le début pourrait laisser croire.
   
   C’est d’abord l’histoire de Serge qui marche dans Bruxelles avec ses sacs de courses sous le bras et un pote à lui qui lui demande s’il croit à la chance. Et puis boum, voilà que le pote se fait faucher par un bus et se retrouve raide mort sur la chaussée. Attroupement, flics, interrogatoire. Et tout soudain, sans qu’on comprenne pourquoi, Serge vole la voiture des flics pour se rendre chez l’oncle de son pote afin de lui annoncer lui-même la mort de son neveu.
   Au chapitre suivant, un vieux propriétaire avare monte au quatrième étage et vient demander à Thomas son loyer. Mais l’immeuble est en ruine et l’appartement est sous-loué, pièce par pièce, à des familles entières qui s’y entassent. Sauf dans la chambre. Parce que dans la chambre dort Marie, la femme de Thomas, et que Marie ne doit rien savoir de ce qui se passe. Marie est malade et Thomas lui fait croire que tout va bien, que les voisins sont bruyants et que l’immeuble est en travaux.
   Et Serge arrive chez l’oncle qui l’envoie réparer une chasse d’eau au quatrième étage d’un immeuble. Il arrive dans l’appartement de Louise, absente, qu’il va fouiller méticuleusement. Et Thomas raconte à Marie des histoires pour l’endormir, parce qu’elle a besoin de beaucoup de sommeil. Pendant qu’elle dort, il sort pour trouver à manger dans un Bruxelles de fin du monde où règne la loi du plus fort et où les hommes ont perdu tout sentiment d’humanité.
   Je ne suis encore jamais allée à Bruxelles et franchement, en lisant Nicolas Ancion, je me demande si c’est une bonne idée de le prévoir:
   « Le centre de Bruxelles ne manque pas d’idées pour rapporter aux épouses, restées au pays, un cadeau digne de l’amour que les touristes leur portent: décapsuleur en forme de gosse qui pisse, tire-bouchon au même motif, porte-clefs itou, cuiller à café toute pareille, tasse, chope, verre à whisky, à moutarde, bavoir pour bambin, boîte aux lettres, presse-papiers, brosse à cabinet, statue de jardin, tapisserie pour salle de séjour. Pour ceux qui veulent donner dans le futurisme, on peut orienter son choix vers la même panoplie d’inutilités aux couleurs criardes de l’Europe: étoiles jaunes et fond bleu. Il faut ajouter dans cette gamme les parapluies, sacs à dos, paillassons et cadres pour plaques de bagnoles, on trouvera de quoi satisfaire les plus exigeants. Quant aux autre, ils peuvent encore offrir les échantillons de bière des moines, les moules en chocolat, le cornet de frites en marbre, l’Atomium de poche, la version écusson pour casquette, le roi et la reine en poster, en verre à dent, en brosse à habit. [...] Il suffirait de remplacer le gosse qui pisse par une femme insipide sous un voile pour se croire à Lourdes.»

   
   Le ton est là, à la fois drôle et triste, souvent poétique et décalé. On dirait un texte tout simple et pourtant, petit à petit, le lecteur est embarqué, voire même manipulé par un Nicolas Ancion qu’il n’a pas vu venir.
   « La vérité, il n’y en a qu’une, elle est plate, linéaire, pas toujours banale mais souvent décevante. Le mensonge, lui, c’est le canif de la pensée : avec une multitude de lames, un cure-dent, un tire-bouchon. Si tu es prêt à mentir, l’horizon s’ouvre devant toi, tout est possible et rien n’est encore déterminé; si tu te cantonnes à la vérité, tu es réduit à te retourner et à regarder la réalité en face pour la décrire le plus fidèlement possible. Et ça, il n’y a rien à faire, ce n’est pas mon truc. »

   
   Menteur, Thomas doit l’être pour cacher la sordide réalité à Marie, et Serge va devoir le devenir, par la force des choses, pour réparer ses bourdes.
   
   J’ai beaucoup aimé ce petit roman, son humour persistant, son ton léger alors que c’est une tragédie que nous dessine Nicolas Ancion. Ce n’est que peu à peu que le lecteur le comprend et ce n’est que peu à peu qu’affleure l’émotion, une fois qu’il est trop tard pour que celui qui ne voulait lire qu’une histoire belge, donc drôle de notre point de vue, referme le livre. C’est une très belle histoire d’amour, racontée sur un ton désinvolte et inapproprié, ça frôle parfois l’absurde parce que le monde est fou et c’est mille fois mieux que les romans d’Eric-Emmanuel Schmitt et on ne le sait pas, misère…

critique par Yspaddaden




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