Lecture / Ecriture
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Le nègre du “Narcisse” de Joseph Conrad

Joseph Conrad
  Au cœur des ténèbres
  Le nègre du “Narcisse”
  Le duel
  Typhon
  Amy Foster
  Falk
  La ligne d’ombre
  Demain
  Les idiots
  Un paria des îles
  Lord Jim
  Un sourire de la fortune
  Le Frère-de-la Côte

Joseph Conrad est le nom de plume de Teodor Józef Konrad Korzeniowski, écrivain anglais d'origine polonaise, né en Ukraine en 1857, et mort en Angleterre en 1924. Orphelin à 11 ans, Conrad s'enrôla comme mousse en 1874 et sera marin jusqu'en 1894. Il se consacra ensuite à l'écriture.

Le nègre du “Narcisse” - Joseph Conrad

Pot-au-noir
Note :

   Józef Konrad Korzeniowski — fils d'un propriétaire terrien victime du tsarisme contre qui la Pologne s'était soulevée en 1863 — est devenu un écrivain… anglais. Il fit profession de marin dans la marine marchande de Marseille (1874-78) puis dans la marine anglaise. Devenu capitaine au long cours et sujet de S.M. la reine Victoria sous le nom de Joseph Conrad (1886) il entreprit une carrière littéraire entrecoupée de voyages (Congo). Comme "Typhon", "le nègre du Narcisse" est bien un roman qui a la mer pour cadre — ce qui n'est pas le cas de toutes ses œuvres.
   
   En fait, ce court roman, parmi les plus célèbres de Joseph Conrad, est un vrai-faux roman maritime. Vrai en un sens. Le "Narcisse" quitte Bombay pour Londres avec un équipage complété juste avant le départ. Ainsi embarquent Donkin, le repris de justice, venu les poches vides, et l'antillais James Wait, unique marin africain du navire, monté à bord avec une mystérieuse malle et des propos pleins de culot. L'un passe son temps à tenter de provoquer une mutinerie. L'autre se transforme bientôt en énigme: est-il un simulateur ou un tuberculeux gravement malade? L'équipage s'en trouve évidemment perturbé alors qu'une tempête hors norme s'abat sur le navire qui manque de sombrer au large du Cap, avant de se retrouver plus tard scotché dans le "pot-au-noir". Et faux roman maritime aussi. On ne sait rien de ce que le "Narcisse" transporte! On ne trouve aucun indicateur temporel précis à quoi se raccrocher entre les Indes et la métropole. C'est un "huis clos" comme on dit au théâtre. Le port de Bombay est seulement nommé — on aurait aussi bien pu quitter Manille ou Singapour. La tempête, longuement décrite, fait des dégâts matériels dont le navire se remet par miracle puisque les marins ont jeté par-dessus bord les outils du charpentier lorsqu'il a fallu délivrer le marin antillais de sa cabine menacée d'être engloutie!
   
   Bref, rien d'une aventure maritime réaliste malgré l'abondance des termes de marine et les diverses manœuvres du gréement. J'y vois plutôt un conte moralisateur à la gloire de l'humanisme de Baker, le second du Narcisse, plein de sympathie pour le marin malade, et surtout à la gloire du capitaine Allistoun, qui a su sauver son navire des maléfices de la nature, que le protéger tant des manigances anarchisantes de Donkin, que du trouble créé par Wait, et risquait de faire tomber l'équipage dans le crime raciste. En effet, pour Singleton, l'homme de barre et aîné de l'équipage, c'est la magie de ce James Wait qui bloque les vents en plein Atlantique et le mieux serait de s'en débarrasser avant que les vivres ne viennent totalement à manquer. Tandis que selon le cuisinier il faut évangéliser le noir moribond pour lui éviter les flammes de l'enfer.
   
   L'arrivée à Londres est décrite comme le retour à la réalité matérialiste du monde. Grisaille. Fumées d'usines. Foule active. La malle mystérieuse est laissée à l'Amirauté. On ne saura rien du passé du "nègre" du "Narcisse"! On se sent un peu frustré.
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critique par Mapero




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Tempête catharsistique
Note :

   Dans la préface au nègre du "Narcisse", Joseph Conrad déclare que "toute œuvre littéraire qui aspire, si humblement soit-il, à la qualité artistique doit justifier son existence à chaque ligne." Et il est significatif que la lecture de ce court roman, même en traduction, nous paraît répondre à cette exigence. Conrad parvient à faire vivre la collectivité de l’équipage du "Narcisse" dans sa diversité, tout au long de sa dramatique traversée, de Bombay à Londres.
   
   Le "Narcisse" est un voilier qui, en plus de ses marins attitrés, recrute dans le port indien de nouveaux matelots. Le second, M. Baker, entreprend de faire l’appel de tout ce monde à l’arrière du navire. Il y a parmi eux une grande gueule d’Irlandais, surnommé Belfast, et un petit bonhomme auquel personne ne donnerait le bon Dieu sans confession, nommé Donkin. Dans tout le brouhaha, M. Baker eut quelques difficultés à accomplir sa tâche, qu’il poursuivit cependant avec régularité, lorsqu’un dernier matelot monté à bord après les autres attira l’attention générale. C’est celui qui faisait encore défaut à l’appel. Il se fit remarquer en criant "Wait" : la foule des marins découvrit alors un nouveau venu de grande taille. Lorsque son visage fut éclairé chacun s’aperçut qu’il était noir, ce qui provoqua un murmure de surprise, encore accru lorsqu’il justifia son retard d’une voix forte avec une grande assurance.
   
   Dès son arrivée, Jimmy Wait, le nègre du "Narcisse", en imposa donc à l’ensemble de l’équipage. Par la suite, il révéla qu’il était malade, ce qui l’empêchait de participer aux tâches de ses camarades. La suspicion s’installa parmi ceux-ci, et Conrad fait ressortir tous les sentiments contradictoires qui agitèrent cette communauté pendant la traversée.
   
   Rapidement, à l’approche du Cap, le vaisseau essuya une effroyable tempête au cours de laquelle se manifestèrent la compétence et le caractère du capitaine et où toutes les qualités humaines ou les mauvais penchants des matelots se révélèrent. Pendant cette tempête il fallut par surcroît aller secourir Jimmy Wait dans la petite cabine qui lui avait été accordée, ce qui contribua encore à attiser les tensions à son égard.
   
   Lorsque le vent tomba, le vaisseau resta d’abord immobilisé. Il fallut remettre en ordre les principaux accessoires de navigation, avant que le capitaine manœuvrât habilement et permît au bateau de poursuivre sa navigation vers son but.
   
   Dans tout son récit, Conrad maintient la tension tout en éclairant les sentiments de quelques marins exemplaires et en montrant les mouvements de foule dans leur violence parfois irrationnelle. Au final, ce roman délivre le récit d’une grande aventure humaine dans un univers hostile et des conditions très dures, démontrant la puissance des qualités de certains personnages exemplaires. Dans cette situation, la présence du nègre du "Narcisse" permet de dévoiler les penchants de chacun, quitte à les voir contredits ultérieurement.

critique par Jean Prévost




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