Lecture / Ecriture
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Cranford de Elizabeth Gaskell

Elizabeth Gaskell
  Cranford
  Nord et Sud
  La sorcière de Salem
  Les Confessions de Mr Harrison
  Femmes et filles
  Les amoureux de Sylvia
  Ma cousine Phillis
  Mary Barton

Elizabeth Gaskell est un écrivain britanique, née en 1810 à Londres et décédée en 1865.
Charles Dickens l'aida à publier ses romans.
Relevant du genre gothique pour ses histoires de fantômes, elle est surtout un des piliers du roman victorien.

Cranford - Elizabeth Gaskell

Et le film pour le même prix!
Note :

    Cranford, petite ville du Nord de l'Angleterre, ses veuves et ses demoiselles, son château, et les mille et une petites histoires qui émaillent le quotidien, entorses aux convenances, amours contrariées ou deuils.
   
   Dieu que j'aime les romancières anglaises du 19e siècle! Le plus souvent on a l'impression de déguster un thé accompagné de pâtisseries. C'est à chaque roman un univers bruissant discrètement de scandales et de bonheurs et de malheurs plus ou moins grands qui se déploie, beaucoup plus complexe que ce les apparences pourraient laisser supposer, et bien loin de pouvoir être assimilés à des chroniques à l'eau de rose désuètes auxquelles ils sont souvent réduits. "Cranford" ne fait pas exception. Le petit monde de Cranford, on le découvre par les yeux de Mary Smith, jeune femme qui vient souvent rendre visite à ses connaissances du lieu, surtout les demoiselles Jenkyns, Doroty et miss Matty, sa soeur cadette. L'une est aussi sèche et rigide que l'autre est tendre et compatissante, mais chacune à sa manière est attentive à son entourage. Autour d'elle veuves et demoiselles se pressent. Car Cranford a une particularité: elle est peuplée presque uniquement de femmes vieillissantes. Mary va raconter au fil des saisons ses visites, et les événements qui vont les émailler: deuils, scandales, ruines, chamailleries, intrigues amoureuses hautes en couleur, lutte contre cette pauvreté qui ne dit pas son nom... Car ces dames, si elles sont de bonne famille et fermement attachées aux convenances, sont pauvres et s'emploient à le dissimuler sous le vernis du bon goût et de d'une économie domestique qui ne peut être qu'élégante.
   
   De petites histoires en petites histoires, Elizabeth Gaskell déploie un talent d'observation de la nature humaine étonnant, tout en conservant, toujours, une tendresse et un humour qui rendent ses personnages vivants et attachants. Elle sait à la perfection rendre ces petits riens du quotidien, ces ridicules qui en disent tellement sur l'humain et sur la manière dont une société fait face au changement. Car Cranford doit faire face au progrès: les choses y changent. Il y a le chemin de fer, les œuvres de M. Dickens, de nouvelles manières et une mode parfois surprenante... Face à toutes ces nouveautés, les standards moraux et les convenances vacillent, ce qui semblait immuable commence à disparaître. C'est un beau portrait d'un monde en train de mourir tout doucement, parfois ironique, souvent débordant d'humour. Il y a des scènes absolument hilarantes: la vache habillée d'un pyjama en flanelle, l'épisode du chat et de la botte. On sourit beaucoup, on rit parfois, mais on pleure aussi tant on s'est attaché aux personnages et à leurs petites manies et défauts.
   
   Et puis, rien que le regard de ces dames sur la gent masculine vaut le détour! Ces gentlemen en prennent pour leur grade face à ces amazones à qui rien de fait peur, sauf, peut-être, un manquement aux convenances! Après tout, elles vivent depuis des années sans homme à la maison et ce n'est pas pour autant qu'elles ont été malheureuses! J'ai adoré notamment la réplique d'une de ces dames disant qu'elle sait parfaitement à quoi s'attendre avec les hommes, son père en ayant été un! Savoureux!
   
   Dommage que les fils du récit soient un peu légers et qu'aucune véritable intrigue ne vienne donner plus de profondeur à ce qui aurait pu être un bijou. Sans fil conducteur, les rebondissements semblent parfois un peu exagérés, ou rapidement amenés et délaissés.
   
    Bref, j'ai aimé! Et comme j'ai aimé, je ne pouvais pas ne pas me jeter sans aucune autre forme de procès sur l'adaptation par la BBC du roman. Ceci dit, la lecture in english du dos du DVD a commencé par me laisser perplexe: il y avait là des personnages dont je n'avais pas le souvenir et j'en suis un moment venue à me demander si j'avais lu le bon roman! Mais foin de ce mystère, les scénaristes ont tout simplement utilisé des éléments de trois romans de Gaskell pour tourner ce petit bijou de série historico-littéraire, à savoir "Cranford", mais aussi "My lady Ludlow" et "Mr Harrison's confessions". Ce dernier se trouve dans mon édition Wordsworth de "Cranford and other stories, ce dont je suis ravie!
   
   Mais revenons à nos moutons, c'est un bijou. Oui, un petit bijou et je pèse mes mots! "Cranford" est totalement fidèle à l'esprit du roman éponyme. On y retrouve ces personnages hauts en couleur et on en rencontre d'autres, et notamment ce séduisant jeune médecin qui va agiter les esprits et les langues de cette attachante petite bande de commères.
   Encore plus que le roman, l'adaptation met en valeur ce qui est un des thèmes centraux de l'oeuvre de Gaskell, la mutation d'un monde traditionnel et rural en un monde industriel. A Cranford, apparaissent soudain de nouvelles techniques médicales amenées par le docteur Harrison, le chemin de fer qui se construit envers et contre l'opposition de la population, les vieilles structures sociales sont mises à mal par l'ouverture entre autre, aux classes populaires de l'éducation. Ces changements sont le filigrane de la série et le moteur de bien des rebondissements. IL faut dire qu'ils s'entremêlent avec des intrigues amoureuses qui sont souvent très drôles et dont sera victime le pauvre jeune Docteur!
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critique par Chiffonnette




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«Il faut bien dire qu'un homme vous encombre fâcheusement une maison!»
Note :

   Si vous vous sentez nostalgique des après-midis passés chez votre grand-mère à siroter un tilleul (dont elle conservait les fleurs séchées dans une grande boîte en carton, peut-être l’emballage d’un drap ou celui d’une chemise du grand-père) ou un lait chaud sucré au miel; elle vous racontait les menus bouleversements du bourg: madame Unetelle accueillait pour les vacances sa petite-fille et celle-ci passait ses après-midis à la piscine (l’accompagner une seule fois suffit à saccager tous vos beaux souvenirs de parties de nain jaune dans la cuisine de madame Unetelle, quelques années avant l’adolescence; ce fut une après-midi maussade) ; le petit-fils de madame Machin se rendait en ville chez un dermatologue; l’épouse du dentiste avait passé ses vacances en Martinique et avait envoyé une belle carte (dont nous examinions avec curiosité les paysages stéréotypés et les belles tournures).
   
   Si vous vous demandez ce que sont devenues les héroïnes de Jane Austen, passé l’âge de courir les bals et d’espérer un mari: restent-elles coquettes, frivoles? quels sont leurs loisirs, une fois la soixantaine venue, une fois l’époux tant convoité descendu dans la tombe? conservent-elles intacts leurs cœurs d’artichauts et leurs rêveries matrimoniales, leurs sentiments les portant vers de jeunes veufs encore gaillards ou vers des aventuriers enrichis de retour au pays?
   
   Si vous vous êtes déjà cogné dans maints poteaux, pris les pieds dans des pavés inégaux (sans pour autant que votre passé vous soit soudainement restitué, mais assez désagréablement pour que votre lecture soit interrompue), si vous désirez connaître les risques que vous courez à lire Dickens (fâcheries, accidents, mort) en marchant, en allant dans les salons de la bonne société provinciale, en attendant le train…
   
   Si vous voulez savoir pourquoi il est plus correct de servir des toasts beurrés ou des biscuits à la cuillère en société plutôt que du cake aux graines de carvi, des huîtres, du homard et surtout un dessert connu sous le nom de «petit Cupidon» (des macarons marinés dans de l’eau-de-vie qui ressemblent bien à des babas!), afin de ne pas vous ridiculiser à préparer des roulés à la tapenade ou des babas au limoncello alors que l’on attendait de vous que vous ouvriez un paquet de chips, si donc vous voulez percer les mystères du bon goût et de la sociabilité provinciale…
   
   Si vous vous demandez quelle perspective de carrière offre la confiserie selon le dosage toujours délicat des dragées vendues au poids et si vous vous imaginez bien vendre des thés aux noms exotiques au fond d’une boutique accueillante…
   
   Visitez Cranford. Que les choses soient claires: dans la ville imaginée par Elizabeth Gaskell, il ne se passe rien. Les seules distractions y sont le jeu de cartes, le choix méticuleux d’une nouvelle coiffe, les lettres (écrites dans tous les sens de lecture possibles pour économiser le timbre), parfois, par exceptionnel, la venue d’un magicien. Cranford semble régi par des règles absolument contraires à celles du reste du monde, et l’on peut rêver de s’installer dans un monde où la mode a conservé un bon quart de siècle de retard (par curiosité esthétique), où la concurrence économique n’existe pas (Cranford, cette utopie), où les hommes n’ont aucune espèce d’influence et peuvent être regardés de haut parce que leur nom ne sonne pas «convenable »… Mais le plaisir naît de l’ironie de la narratrice. Celle-ci est pleine de tendresse pour les habitudes de Cranford, mais son récit faussement naïf révèle avec humour les croyances absurdes, les bêtises, les petits mensonges convenables de toutes ces dames. Pas pour s’en moquer d’ailleurs, pour montrer un monde finalement plein de bonté et de délicatesse, un monde harmonieux. Et elle sait ménager quelques ruptures de ton comme le récit du destin du «pauvre Peter», un garçon un peu trop facétieux…
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critique par Rose




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Ainsi soient-elles
Note :

   Grande-Bretagne, première moitié du XIXème siècle. Cranford est une toute petite ville non loin de Drumble (une ville fictive inspirée de Manchester) dans laquelle les femmes qui composent la bonne société ont réussi à éliminer les hommes, dont elles se passent aisément (je vous rassure tout de suite, elles ne prônent pas la violence du tout, non, c'est juste que "si un couple marié vient s'installer, d'une manière ou d'une autre, le monsieur disparaît"). Les années s'écoulent paisiblement, marquées de petits faits comme d'événements plus marquants, autour de personnalités aussi attachantes que hautes en couleur...
   
   Parce qu'entre deux lectures de la Rentrée de janvier j'ai besoin de valeurs sûres et d'auteurs morts qui parlent d'autre chose que de leur nombril, chers happy few, j'ai exhumé de ma PAL ce délicieux roman d'Elizabeth Gaskell qui prenait la poussière depuis sa sortie il y a tout juste un an (une bonne moyenne si vous voulez mon avis, j'en connais beaucoup qui voudraient être à sa place et lus aussi rapidement).
   
   "Cranford" est une chronique qui s'étale sur plusieurs années, narrée par Mary Smith, une jeune femme dont on ne sait pas grand chose si ce n'est qu'elle n'habite pas Cranford mais y séjourne souvent parce que les demoiselles Jenkyns sont des amies de son père, négociant à Drumble. Parce qu'elle est extérieure à ce petit monde, Mary en voit les défauts et les travers (même si elle n'est elle-même pas exempte de petits défauts), et elle raconte les menus événements de la vie quotidienne avec beaucoup de verve et de bienveillance.
   
   La figure principale de cette succession de vignettes est Miss Matty, une vieille dame douce et bonne, un peu perdue dans le monde moderne, qui a du mal à s'émanciper de la tutelle d'une sœur très autoritaire, et qui est adorée par tout le village. Autour d'elle gravitent de nombreuses vieilles filles ou veuves, qui passent leur temps à se recevoir les unes les autres et à papoter à qui mieux mieux, abordant tous les sujets, des mariages probables aux mariages possibles à l'étiquette (une question obsédante pour ces femmes qui se considèrent, quoique souvent peu fortunées comme étant de la meilleure société) en passant par la mode. Cette galerie de portraits drôles, finement observés et bourrés d'humanité, forme un roman hautement recommandable. Il va maintenant falloir que je regarde la série télévisée (de la BBC, what else?) qui m'attend depuis une éternité.
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critique par Fashion




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British microcosme
Note :

   "Cranford" fait partie de ces livres que je voulais découvrir depuis longtemps et qui dorment paisiblement dans ma bibliothèque. Mais, motivée par la lecture réjouissante des Confessions de Mr Harrison, j'ai décidé de faire enfin préparer mes affaires et de prendre la prochaine malle-poste en direction de Cranford, pour une douce et paisible retraite.
   
   Je me suis ainsi retrouvée dans un environnement où les rares hommes se font suffisamment discrets pour ne pas porter ombrage à la gent féminine, dans un monde où le mariage est présenté comme la pire des calamités par les vieilles filles mises en lumière par Mrs Gaskell. Ainsi, lorsqu'un mariage vient finalement perturber le cercle d'amies de la narratrice : "One does not know whose turn may come next. Here, in Cranford, poor Lady Glenmire might have thought herself safe", said Miss Maty, with a gentle pity in her tone. (p 223)
   
   Elizabeth Gaskell s'amuse à dépeindre avec précision un monde qui pourrait paraître quelque peu insignifiant, celui de simples femmes célibataires ou veuves de la société respectable mais parfois peu aisée de Cranford. Ce sont donc les petites économies, les vieilles manies, les mondanités entre voisines ainsi que les bavardages et petits ragots qui sont ici dépeints. Malgré leur vulnérabilité et bien que l'on se prenne parfois d'affection pour elles, on sourit ainsi devant ces femmes : celles qui coupent des carrés de papier journal pour protéger un tapis neuf un jour où elles reçoivent ; celle qui en impose à ses voisines, leur sert leur thé après avoir donné toute la crème du goûter à son chien mais qui n'ose pas sonner son domestique ; et toutes celles qui, sans doute en raison de leur grande solitude, s'imaginent que des bandits dangereux rôdent à partir de quelques menus larcins.
   
    "We used to make a regular expedition all round the kitchens and cellars every night, Miss Matty leading the way, armed with the poker, I following with the hearth-brush, and Martha carrying the shovel and fire-irons with which to sound the alarm ; and by the accidental hitting together of them she often frightened us so much that we bolted ouselves up, all three together in the back kitchen, or storeroom, or wherever we happened to be, till, when our affright was over, we recollected ourselves and set out afresh with double valiance." (p175)
   

   Notez que les Français n'ont pas le vent en poupe à Cranford. Ces terrifiants mangeurs de grenouille ne valent pas un Anglais (un des personnages pourrait combattre deux Anglais et quatre Français) mais sont comparés à d'inquiétants Peaux-Rouges, lorsqu'on ne fait pas référence à leurs exécrables habitudes, qu'il s'agisse de leur alimentation ou de leur goût prononcé pour les révolutions.
   
   "I wish he would not go to Paris", said Miss Matilda anxiously: "I don't believe frogs will agree with him, he used to be very careful what he ate, which was curious in so strong-looking a young man." (p 83)
   
   He might have lived this dozen years if he had not gone to that wicked Paris, where they are always having revolutions. (p86)

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critique par Lou




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On dirait qu'il ne se passe rien, et une vie s'écoule...
Note :

   Elizabeth Gaskell a, me semble-t-il, gagné sa notoriété en France grâce à "Nord et sud". Roman particulièrement réussi se situant à mi-chemin de l'univers de Jane Austen et Charles Dickens. "Cranford" ne relève pas de cette catégorie. C'est une peinture minutieuse d'un microcosme particulier, des scènes de la vie provinciale centrées autour d'un groupe de vieilles demoiselles (ou dames) dont les vies sont, il faut bien l'avouer, totalement dépourvues d'intérêt pour la majorité des lecteurs. Si j'osais, je pourrais même dire que ce livre au charme délicieusement désuet suscite un ennui incommensurable...
   
   Mais curieusement, et comme l'écrivait si bien Somerset Maugham à propos des oeuvres de Jane Austen (et que je reprends à mon compte) "Nothing very much happens in her books, and yet, when you come to the bottom of a page, you eagerly turn it to learn what will happen next. Nothing very much does and again you eagerly turn the page. The novelist who has the power to achieve this has the most precious gift a novelist can possess."
   
   Les demoiselles de Cranford ont une haute opinion d'elles-mêmes, sont véritablement agaçantes dans leurs petites manies, assommantes dans leurs conversations et ont des vies aussi palpitantes que celles d'une tribu de koalas!
   
   Et tout le sel de ce roman réside dans ces petits riens, ce calme plat, cette pudeur qui pousse une femme à parler d'économies plutôt que de pauvreté, dans ces regrets et ces soupirs, ces occasions perdues, ces rendez-vous manqués et marques de résignation qui égrènent toutes ces années passées à parcourir les mêmes rues, observer le même sempiternel cérémonial pour le thé ou encore sortir d'un magasin sans rien avoir acheté.
   
   Quelquefois, un minuscule événement vient distraire ces dames de leur perpétuelle monotonie. Alors, on les devine capables d'humour, de générosité, de fantaisie.
   
   Et l'on finit par se prendre d'affection pour toutes ces braves femmes, lentement, au fil des pages. Voilà le véritable tour de force de l'écrivain.

critique par Folfaerie




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