Lecture / Ecriture
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La cloche de détresse de Sylvia Plath

Sylvia Plath
  La cloche de détresse
  Carnets intimes
  Dimanche chez les Minton

Sylvia Plath est une poétesse et écrivaine américaine née en 1932 et décédée en 1963.

La cloche de détresse - Sylvia Plath

Une âme torturée
Note :

   Outre un bouquin en espagnol sur Don Quichotte (avec des images, pour essayer de lire un peu la langue tout en me cultivant sur le héros de la Mancha), j’ai ramené de Madrid un recueil de poèmes de Sylvia Plath trouvé dans la belle librairie du musée Reina Sofia, musée que j’ai trouvé un peu froid (mis à part quelques visages expressifs alignés dans un couloir, quelques collages surréalistes et un tableau représentant une vitrine de couturier). J’avais besoin d’un peu de vie et les mots étranges de la poétesse m’ont ragaillardie comme le soleil qui frappait la place en sortant du musée.
   
   "La cloche de détresse", son roman autobiographique trouvé à la bibliothèque au retour commence comme une sorte d’"Attrape-cœurs" par un séjour à New York durant lequel l’héroïne, une jeune fille qui a gagné auprès d’un journal féminin un stage d’un mois à la rédaction du magazine, est dégrisée de cette vie exaltante qu’elle s’était promise et se sent devenir de plus en plus étrangère à elle-même. Elle ne sait pas si elle veut encore jouer l’étudiante prodige auprès de la rédactrice en chef, elle n’est plus assez naïve pour être la provinciale en admiration devant les lumières de la ville mais sa copine cynique et sexy la déçoit elle aussi. Tout se révèle toxique, autant que l’avocat au crabe goûté pour un magazine culinaire qui fait vomir toute la promo de jeunes journalistes. Et en particulier les hommes, à commencer par le mesquin Buddy, le petit ami «parfait» aux yeux de tous, qui n’est qu’un radin suffisant et opportuniste. Que va-t-elle faire de sa vie?
   
   Rentrée chez elle, désœuvrée (elle n’a pas été choisie pour participer à un cours d’écriture), elle sombre. Elle ne quitte plus les vêtements qu’une fille lui a donnés avant qu’elle quitte New York (elle a jeté les siens sur la ville depuis les hauteurs de l’hôtel), elle ne dort plus. Elle n’a plus envie de rien. Comment fait-on pour mourir?
   
   Et nous voilà, lecteurs, embarqués dans la logique désespérée d’une jeune fille dont on a admiré la lucidité dans la première partie du roman. Saisis par le malaise, à accompagner Esther sur la plage où elle renonce finalement à se noyer, à l’accompagner dans un trou de la cave dont on la sortira presque morte, le visage tuméfié. Haine de la mère qui ne la comprend pas. Haine du psychiatre qui lui fait subir des électrochocs. Esther a un double malheureux, l’ex-amie de Buddy qui est soignée dans la même clinique. Pour elle, à la fin, l’horizon se découvre; mais tout cela est si fragile…
   
   Alors oui, "La Cloche de détresse" pourrait être une sorte d’Attrape-cœurs, avec un Holden au féminin dont on nous raconterait le naufrage. Celui d’une jeune fille exigeante que la réalité ne cesse de décevoir et qui fuit dans la maladie, redoutant de se décevoir elle-même.
   Une façon paradoxale de ne renoncer à aucun des possibles offerts à la brillante Esther… (Vous êtes-vous reconnus aussi dans l’ambition d’Esther, dans cet orgueil de savoir ce qu’on ne veut pas faire, dans ce vertige de ne pas pouvoir tout goûter ?)
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critique par Rose




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Effrayant
Note :

   Tout semble sourire à Esther Greenwood: jeune, jolie, brillante étudiante, elle passe une partie de son été à New-York après avoir gagné un concours de poésie organisé par un magazine. Une chance unique qui lui permet de côtoyer le monde dans lequel elle aspire à entrer. Mais les apparences sont trompeuses: dans cet univers mondain auquel elle n'est pas habituée, la jeune femme commence doucement à perdre pied. Jusqu'à sombrer dans une dépression profonde.
   
   Il y a des romans qui font mal et qui font peur. "La cloche de détresse" est de ceux-là. Parce qu'il sonne terriblement juste, terriblement vrai. Sans doute parce que dans cette unique œuvre romanesque, Sylvia Plath a mis beaucoup de son expérience: mort précoce du père, dépression, tentatives de suicide, internement, électrochocs, son héroïne traverse les mêmes épreuves que celles qu'elle même a traversées. Mais à mon sens ce n'est pas cet aspect autobiographique qui est pour moi le plus important, même si c'est ce qui a provoqué polémique et procès à l'époque de la publication et de la mort de Sylvia Plath.
   
   "La cloche de détresse" est un roman riche, dense, qui raconte un passage à l'âge adulte, qui parle de la condition féminine dans les années 1950 aux Etats-Unis, qui explore les méandres du traitement des maladies psychologiques et mentales. C'est un récit d'une rare finesse psychologique et d'une précision étonnante dont on ne sort pas indemne.
   
   Dès le début de son récit, Esther apparaît en décalage avec le monde qui l'entoure: incapable de s'amuser avec autant d'insouciance que les jeunes femmes qu'elle côtoie, incapable d'être dupe de la frivolité du milieu dans lequel elle baigne, incapable de se sentir en phase avec son entourage.
   Petit à petit, Esther sombre sans que personne ne s'en rende compte, déchirée entre ses aspirations littéraires, la nécessité de trouver un emploi et le modèle féminin auquel elle est censée se conformer et qui la terrifie. Il y a des pages terribles sur l'univers des femmes au foyer, les enfants à élever, le mari à servir, le métier utile à trouver en attendant de devenir une bonne petite femme soumise à son époux et à son destin de mère. Tout cela Esther n'en veut pas: pas de mari, pas d'enfants pour elle. Mais elle n'est pas pour autant capable de faire face à l'alternative.
   « Je me sentais comme un cheval de course dans un monde dépourvu d’hippodromes, ou un champion de football universitaire parachuté à Wall Street dans un costume d’homme d’affaires, ses jours de gloire réduits à une petite coupe en or posée sur sa cheminée avec une date gravée dessus, comme sur une pierre tombale. Je voyais ma vie se ramifier devant mes yeux comme le figuier de l’histoire. Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux. Une figue représentait un mari, un foyer heureux avec des enfants, une autre figue était une poétesse célèbre, une autre un brillant professeur et encore une autre Ee Gee, la rédactrice en chef célèbre, toujours une autre l’Europe, l’Afrique, l’Amérique du Sud, une autre figue représentait Constantin, Socrate, Attila, un tas d’autres amants aux noms étranges et aux professions extraordinaires, il y avait encore une figue championne olympique et bien d’autres figues au-dessus que je ne distinguais même pas. Je me voyais assise sur la fourche d’un figuier, mourant de faim, simplement parce que je ne parvenais pas à choisir quelle figue j’allais manger. Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol.»

   
   Perdue, angoissée, confrontée à une mère qui ne la comprend pas, un fiancé qui voit en elle une future épouse parfaite et dont les parents l'adorent, Esther étouffe. C'est le début d'une descente aux enfers qu'on ne présageait pas vraiment même si elle était là, présente, possible. Après tout, tout le monde a des moments de spleen, de désespoir même. Mais quand certains continuent à avancer vaille que vaille, d'autres, comme Esther, perdent la bataille. Le malaise augmente, la tentation du suicide fait son apparition et Esther bascule totalement.
   
   C'est là que le roman devient proprement terrifiant. Difficile de ne pas se reconnaître en Esther., en tant que femme, et en tant qu'être humain. Les aspirations contradictoires d'Esther, la peur devant les choix à faire, sont universelles. Et ce n'est pas un problème spécifiquement féminin.
   Or, insidieusement, sans raisons réelles, son spleen et ses peurs se transforment en dépression et en tentatives de suicide, ses fragilités deviennent telles qu'elle ne peut que s'effondrer.
   « L’idée que je pourrais bien me tuer a germé dans mon cerveau le plus calmement du monde, comme un arbre ou une fleur.»

   On encaisse alors sa quête du meilleur moyen de mettre fin à ses jours, ses tentatives de suicide, sa vision déformée du monde qui l'entoure, le poids qui pèse sur elle, l'incompréhension qui l'entoure, son premier traitement par électrochoc (une ironie marquante d'ailleurs dans cette description quand on pense que le récit se déroule à l'époque de l'exécution des époux Rosenberg), son internement.
   "Névrosée ! ah ! ah ! ah !.... J‘ai laissé échapper un rire plein de dédain: « Si c’est être névrosée que de vouloir au même moment deux choses qui s’excluent mutuellement, alors je suis névrosée jusqu’à l’os. Je naviguerai toute ma vie entre deux choses qui s’excluent mutuellement…"»
   
   On vit avec elle la découverte des hôpitaux psychiatriques, la rencontre avec une psychiatre capable de l'entendre et de l'amener lentement vers une guérison qui ne sera jamais acquise. Sylvia Plath décrit la douleur psychologique, la douleur physique sans jamais sombrer dans le sensationnel, le voyeurisme. Le lecteur accompagne Esther, entre dans sa psyché, parfois dans ses sensations. Et en sort épuisé avec la conviction que l'histoire d'Esther pourrait devenir la sienne. La vulnérabilité qui la détruit, la possibilité de perdre confiance en soi et en ses capacités sont en chacun de nous.
   
   Pour la petite histoire, j'ai lu "The Bell Jar" en anglais: si j'ai parfois eu du mal à comprendre certaines choses, j'ai été embraquée par le style limpide, fluide de Plath, par la poésie de sa langue
   « Pour celui qui se trouve sous la cloche de verre, vide et figé comme un bébé mort, le monde lui-même n’est qu’un mauvais rêve.»
   
   
   Titre original: The Bell Jar, 2005
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critique par Chiffonnette




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Ça sonne juste
Note :

    Je ne connaissais que le nom de Sylvia Plath, et son suicide à 32 ans, et "La cloche de détresse" m'a beaucoup plu. Rarement roman n'aura sonné, sans jeu de mots, aussi vrai. Rarement un récit manifestement très autobio n'aura carillonné aussi juste. Et rarement ce carcan social qui nous menace tous n'aura été aussi bien cerné.
   
   Estelle Greenwood est lancée à 19 ans dans le grand bain new-yorkais des mondanités et de la presse tendance mode et féminisme. Ce roman m'a séduit aussi en tant qu'homme alors que ces derniers n'y ont guère le beau rôle. Estelle n'est pourtant pas une figure romanesque qui à première vue me passionne, ambitieuse et carriériste. Mais Sylvia Plath parvient à transcender magistralement la jeune femme. Et pour cause... Estelle étant manifestement le double de Sylvia, perturbée et beaucoup d'éléments du livre faisant référence à la propre vie de Sylvia Plath. Ainsi "La cloche de détresse" fut-il publié en 63 sous le pseudo de Victoria Lucas.
   
    La matière première du livre est donc la jeunesse de l'auteur. Mais Sylvia Plath a-t-elle connu autre chose qu'une jeunesse? Surdouée de la poésie, Sylvia ne l'était pas de la vie. Dès le début du livre on constate le procès-verbal qu'évoque Colette Audry dans sa préface. Un vrai constat, plutôt rude sur la société et sur elle-même pour commencer. La propre mère de Sylvia aurait écrit "Sans commentaire, ce livre représente la plus vile ingratitude". C'est bien vrai que "La cloche de détresse" cogne son lecteur comme ses personnages. Précis et clinique, le chemin si peu fictionnesque de l'auteur nous hèle à chaque paragraphe et nous interpelle tout au long des 260 pages. Le syndrome psychiatrique qui court, inéluctable et programmé, n'obère pas les qualités littéraires du "roman". Il enrichit de ses brutalités et de ses approximations au contraire, et ceci nous laisse pantois, cette histoire de folie et de mort, cette très sombre et très vive marche vers la nuit, sur fond de conventions et d'hypocrisies, carrément assassines cette fois.

critique par Eeguab




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