Lecture / Ecriture
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Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

Robert Louis Stevenson
  L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde
  Le pavillon sur les dunes
  La Magicienne
  Le Maître de Ballantrae
  La Bouteille endiablée
  Dès 09 ans: L'île au trésor
  Intégrale des nouvelles
  Le Club du suicide
  Voyage avec un âne dans les Cévennes
  Un mort encombrant
  Le Mort Vivant
  L'Hercule et le tonneau
  Un mort en pleine forme
  Le grand Bluff
  Ceux de Falesa
  Dès 07 ans: Petit jardin de poésie

Grand voyageur, Robert Louis Stevenson est un écrivain écossais né en 1850 à Édimbourg et mort en 1894 dans les Samoa d'une crise d'apoplexie.


L'écrivain japonais Nakajima Atsushi a consacré un roman à Stevenson : "La mort de Tusitala".

Le Maître de Ballantrae - Robert Louis Stevenson

Sympathy for the devil (bis)
Note :

   "Le Maître de Ballantrae", c’est l’histoire, digne d’une tragédie classique, d’une famille qui se détruit de l’intérieur par la rivalité entre deux frères, avec pour témoin le vieux serviteur.
   
   Au commencement fut la guerre: le soulèvement des Jacobites, Ecosse 1745. C’est en jouant à pile ou face que l’aîné, James Durie, le Maître, abandonne ses terres et décide de rejoindre le camp des écossais. Henry, le pâle cadet, rejoint celui des anglais, et hérite de la demeure et du titre.
   On attend longtemps le retour du Maître; quand la nouvelle de sa mort arrive, il est pleuré de tous et commence alors à hanter les mémoires: il devient le fantôme de son propre château et par son absence, efface son propre frère.
   
   Mais le Maître revient: s’ensuit une persécution fine et subtile à l’endroit de son frère, à qui il réclame non seulement ses terres, mais aussi la femme qui lui était promise et que Henry a épousée.
   Commence alors un combat à mort entre les deux frères ennemis qui les mène jusqu’au bout du monde, à travers les plaines et l’Océan, des Highlands écossais aux terres sauvages de l’Amérique, aux frontières de la sauvagerie et de la folie.
   
   "Le Maître de Ballantrae" balance constamment entre les deux frères: d’un côté le roman d’aventure et de l’autre celui de la vie domestique, avec comme points de rencontre le retour, la fuite, la vengeance, l’errance, la poursuite, le duel.
   Avec le Maître, il est question de pirates, de guerres, des Indes, de voyages en mer melvilliens. Du côté d’Henry, c’est l’enfermement, le huis clos d’un château écossais, où l’enfer, c’est les autres (pour de vrai). C’est l’intendance d’un domaine, la prise en charge de la vie quotidienne, les accusations de lâcheté. D’un côté la flamboyance, de l’autre la médiocrité.
   En même temps, l’un ne va pas sans l’autre, et c’est progressivement qu’ils vont se contaminer: Henry grandit et le Maître pâlit.
   
   Mais il y a aussi du fantastique dans "le Maître de Ballantrae". James est figuré comme le diable en personne, ou du moins c’est ainsi que le voit son frère. (et qui pourrait lui en vouloir?) En effet, il ressuscite un peu trop souvent pour être clair. La famille porte véritablement l’enfer en son sein, poursuivie qu’elle est par le Maître à travers les années, à travers le monde; elle sème l’hiver partout où elle passe. D’ailleurs, le sous-titre du roman est bien «A Winter’s Tale», repris au grand Shakespeare.
   
   Le Maître de Ballantrae est vraiment un des plus beaux personnages en littérature: il est très fin, d’une cruauté délicate, et extrêmement séduisant: c’est un pirate, un espion, un esthète, un voyageur, un exilé, un guerrier, un conteur. Il fascine comme un serpent, sans jamais perdre son emprise sur les autres malgré la distance, malgré les années. Et pour sa manie de jouer à pile ou face quand il s’agit de décider des grands décisions de sa vie, pour son côté séduisant et repoussant, j’ai envie de le rattacher à un des meilleurs méchants de Batman, j’ai nommé Harvey Dent.
   
   
   Si le Maître est adapté au cinéma, je veux que ce soit John "Hiiiiii" Barrowman qui tienne le rôle. (ceux qui l’ont vu dans Desperate Housewives comprendront)
   
   Et que dire de la délicieuse langue légèrement archaïsante, et mâtinée de dialecte écossais. C’est exotique en diable!
   
   Un roman passionnant que je recommande chaleureusement donc, d’une richesse, d’une densité et d’un rythme étonnants (puisque tout se concentre en deux cent pages seulement), et qui file directement dans mon top Quinze!
   
   Une petite interrogation pour finir: Henry et James, ça fait bien Henry James si je ne m’abuse. Et là j’ai envie de dire: Wat ze phoque? Serait-ce un message subliminal?
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critique par La Renarde




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Choisissez votre camp!
Note :

   Chef d'œuvre de Stevenson, ce roman d'aventures, qui commence en Écosse en 1745, entraîne le lecteur sur les champs de bataille, sur les mers avec les pirates, vers les Indes orientales et enfin en Amérique du Nord avec sa terrible forêt sauvage, hantée par des trafiquants, des aventuriers patibulaires et des Indiens sur le sentier de la guerre.
   On retrouve l'inspiration de L'ile au trésor, enrichie de celle du Cas étrange du Dr Jekyll et Mr Hyde, car Stevenson poursuit son exploration obsessionnelle du mystère et des ambiguïtés du mal. Le héros, James Durie, Maître de Ballantrae, livre à Henry, son frère cadet, un combat sans merci. Stevenson décrit la fascination romantique que ce protagoniste diabolique, séduisant, raffiné, intelligent, implacable et sans scrupules, est capable d'exercer sur ses proches et jusque sur les narrateurs chargés de relater ses aventures prodigieuses.
   
   J'enchaîne les classiques mais cette fois avec des personnages masculins portant beaux !
   
   Et oui tout le monde peut trouver son bonheur dans cette œuvre de Stevenson: histoire, et faits d'armes, pirateries, voyages à travers des mondes lointains et méconnus à l'époque, semi-fantastique, évocation diabolique et histoire familiale peuplée d'amours fratricides et de trahison. Et oui, il y a également des femmes au cœur de cette histoire....
   
   Le mal et le malheur s'abat sur les Ballantrae de prime abord par une préférence d'un père pour son fils aîné, James Durie. Un raccourci rapide, il est certain de l'origine des drames qui se jouent sous nos yeux et dont toute la famille aura à souffrir. Cet homme adulé incarne les attraits de la perfection à bien des égards, mais symbolise le mal par ses facettes opposées.
   
   Ayant choisi de jouer avec son frère le soutien au prince Bonnie Charles, il passe chez les jacobites pendant qu'Henri reste fidèle à Londres. Ainsi la famille est certaine de s'en sortir à bon compte que l'une ou l'autre des deux parties soit victorieuse. Mais le fait d'avoir refusé de choisir et d'opter pour la "facilité" va entraîner la chute des Durie. Henry prend la place de son frère au domaine, mais l'absent et les pertes entraînées par la bataille de Culloden en Ecosse provoque la défience à son égard, amplifiée par les esprits retors et le mal qui s'installe partout. Comme il est fréquent, la mort fait oublier les erreurs et les aspects négatifs de James. Il devient légende par les souvenirs de sa beauté et de son esprit, ainsi que pour ce que représente cette défaite.
   
   Stevenson sait mettre en avant les travers de l'être humain et montrer combien l'homme est versatile. Il décrit avec une très grande justesse les caractères et le revirement des uns et des autres. Il joue sur les effets de "manche", sur tous les thèmes qui font rêver son lectorat, manie avec art les rebondissements.
   
   Pour raconter l'histoire et éviter de prendre fait et cause pour l'un ou l'autre des deux frères, il opte pour une narration extérieure faite par l'intendant Mackellar, sensée nous apporter une vision juste et sans parti pris. Mais contrairement à ce que l'on croyait acquis, l'un des frères n'est pas l'incarnation du mal et l'autre du bien, les contrastes existent et les manipulations peuvent coexister. La souffrance est peut être à l'origine des bouleversements dans le caractère de Mr Henry, néanmoins ces modifications donnent un élan et un jour nouveau à l'histoire qui permet à l'auteur de nous prendre à partie et nous montre combien il est difficile de croire un homme meilleur qu'un autre pour des questions de caractères, de faits, etc...
   
   Alors avez-vous choisi votre camp ou aurez-vous envie comme moi de donner des claques à l'un pour son inertie et à l'autre pour son insolence?
    ↓

critique par Delphine




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Durrisdeer, Ecosse, XVIIIe
Note :

   Je n'ai pas toujours été tendre avec Stevenson, mais ça, c'était avant. Car la lecture du "Maître de Ballantrae " a été la révélation tant attendue: j'ai pris un immense plaisir à découvrir ce récit de Stevenson, que j'arrive enfin à classer parmi mes grands auteurs victoriens. Il était temps (car cette incompréhension mutuelle me taraudait depuis longtemps)!
   
   Ecosse, XVIIIe, pendant la guerre civile. Au manoir de Durrisdeer, le Maître de Ballantrae, héritier du titre, et Henry, son frère cadet, jouent à pile ou face leur sort en ces temps incertains: le Maître partira combattre avec les rebelles tandis que Henry et son père afficheront leur fidélité au roi George. Ce tirage au sort se fait à la demande du Maître, joueur, opportuniste et aventurier, contre l'avis du père et du frère, persuadés que le tenant du titre devrait rester au manoir. Le Maître part, recrute une troupe de rebelles en soudoyant et menaçant de braves villageois et, au bout d'un certain temps, l'un d'eux revient dans la région et prétend être le seul survivant de l'expédition. Le Maître serait donc mort?
   
   Henry, le cadet, est donc amené à hériter du titre. Contrairement à son frère aîné qui n'est qu'un calculateur peu recommandable, Henry est un homme posé, droit et bon, très amoureux de sa cousine Alison, autrefois promise au Maître. Malgré toutes ses qualités, cet homme n'est reconnu à sa juste valeur que par l'intendant du domaine (narrateur principal): son père lui est reconnaissant mais préfère le fils indigne, Alison se voit contrainte de l'épouser tout en mettant un point d'honneur à rappeler sa fidélité au disparu, les villageois conspuent Henry qu'ils accusent de la perte d'un homme qui, guère aimé de son vivant, est devenu un héros en mourant.
   
   Tout d'abord qualifié de "tale" par Stevenson, puis de "tragédie", ce récit mélange les genres avec panache: roman d'aventures, où l'on découvre un bateau pirate, des indiens "scalpeurs", une traversée en mer sous la tempête, l'Inde, sans parler de la guerre civile, fond de toile; mais aussi tragédie, où deux frères se haïssent et se livrent un combat sans fin, qui ne pourra aboutir qu'à la mort de l'un d'eux, et où l'amour n'est jamais réciproque.
   
   Les personnages sont peu nombreux dans ce récit qui repose principalement sur le duel opposant les deux frères: Ballantrae, dépossédé de son titre, de sa fortune et, accessoirement, de sa fiancée, nourrit une rancœur sans fin à l'égard de son cadet; celui-ci, d'abord plutôt enclin à céder au chantage auquel il est soumis, finit petit à petit par céder à la folie, la solitude l'ayant peu à peu détruit.
   
   L'évolution des personnages est particulièrement fascinante: au début du récit, Henry est le frère incompris, certes un peu terne mais intègre, intelligent; puis il devient de plus en plus dur et intraitable, afin de faire de son frère une véritable obsession, qui causera sa perte; à la fin, Henry devient un être pitoyable, qui n'a plus tout à fait sa tête et qui s'aliène ceux qui lui sont finalement attachés.
   
   A l'inverse, le Maître est au début une sinistre individu, buveur, fourbe, profitant de son vieux père au cœur trop tendre; c'est aussi un séducteur, beau parleur, capable de tromper facilement son entourage (à côté de lui le pauvre Henry paraît bien fade à leur père et à la nouvelle Mme Henry Durrie); malgré tout, petit à petit, on finit par prendre un peu en pitié le Maître, qui parvient à manipuler le lecteur sans doute; en dépit de la façon dont il persécute Henry et sa famille, le Maître est finalement un homme qui a échoué toute sa vie, que tous détestent et méprisent et dont le dernier compagnon est son serviteur indien.
   
   A noter le parallèle entre McKellar, serviteur dévoué de Henry et Secundra Dass, qui accompagne le Maître: tous deux sont les seuls alliés indéfectibles des frères ennemis.
   
   Voici deux passages donnant un aperçu intéressant du Maître (le premier étant l'un des seuls extraits plutôt amusants):
   "Il haïssait le baron d'une haine terrible? demandai-je.
   - Ses entrailles se nouaient quand l'homme approchait de lui, dit le Maître.
   - J'ai ressenti cela, dis-je.
   En vérité! s'écria le Maître. ça, c'est une nouvelle, alors ! Je me demande... je me flatte, peut-être? ou suis-je la cause de ces perturbations abdominales?" (p827)
   
   "Si j'avais été le moindre petit chef de clan dans les Highlands, si j'avais été le plus petit roi des nègres qui vivent nus dans le désert d'Afrique, mon peuple m'aurait adoré. Mauvais, moi? Ah! mais j'étais né pour faire un bon tyran! Demandez à Secundra Dass; il vous dira que je le traite comme un fils. Unissez votre sort au mien demain, devenez mon esclave, mon bien, une chose que je puisse commander, comme je commande les forces de mes membres et de mon esprit... vous ne verrez plus ce côté sombre que je tourne vers le monde, dans ma colère. Il me faut tout ou rien. Mais quand on me donne tout, je le rends avec usure. J'ai le caractère d'un roi: c'est ce qui fait ma perte!" (p831)

   
   Un texte superbe et foisonnant qui mêle habilement les récits les plus divers. Conduisant le lecteur d'un manoir écossais jusqu'aux forêts glacées d'Amérique du Nord, ce livre dépaysant est de ceux que l'on ne peut abandonner. La lutte fratricide du Maître et du nouveau Lord est aussi la nôtre, et c'est le cœur glacé d'effroi que nous suivons les tortueux chemins conduisant au désastre final.

critique par Lou




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