Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Morts et remords de Christophe Mileschi

Christophe Mileschi
  Morts et remords

Morts et remords - Christophe Mileschi

Etude de responsabilité
Note :

    «On ne devrait écrire des lignes que pour dire ce que l’on n’oserait confier à personne.»
   
   Au crépuscule de sa vie, Vittorio Alberto Tordo, le grand auteur, «l’incontournable géant de la littérature» de son pays exprime le dégoût de ce qu’il a été. Il a décidé de coucher par écrit «sans complaisance envers lui-même tout ce qu’il a passé sa vie à ne pas vouloir regarder ni lire».
   
   D’abord jeune soldat italien enthousiaste durant la Première Guerre mondiale, il se regarde désormais comme « … une caricature d’homme, une créature de la propagande, qui fait siennes toutes les formules ressassées, remâchées, qu’on lisait alors dans les journaux, dans les bulletins militaires, dans les circulaires officielles, dans les lettres de combattants choisies et lues aux troupes».
   
   La colonisation, le fascisme, Mussolini, tout sied à cet homme dont les écrits rencontrent le succès. Porté par la fierté nationale, par un Duce qu’il dénonce parfois (non parce qu’il ne se sent pas fasciste mais parce que Mussolini a fait perdre la guerre aux Italiens) et galvanisé par le retour à l’Empire, il se transforme en écrivain d’avant-garde, on le compare à Proust, à Joyce, à Beckett. Pourtant, tous ses livres ressemblent désormais pour lui à du bruit car il est un roman qu’il n’a pas écrit, qui «aurait dû dire sans complaisances pour [ses] propres lâchetés transmuées en glorieux emblèmes, qu’un État en guerre est toujours un État tyran, et que ce n’est pas le fascisme qui a produit la guerre, mais la guerre qui a engendré le fascisme, parce qu’on a englouti dans le silence le hurlement d’effroi, d’agonie, de rage, des millions d’innocents condamnés à être massacrés, à massacrer, dans le silence et le vacarme de la grande littérature nationale.»
   
   Tordo a été marqué pour toujours par la Grande Guerre et passera pourtant sa vie à ne pas écrire ce qu’elle a fait de lui car il hait celui qu’il a alors été. L’homme qui a fait des livres de la souffrance d’autrui ne peut plus en vivre ni même écrire. Chaque nuit, ceux dont il a fait des personnages viennent le hanter et lui demandent des comptes. Rattrapé par ses crimes et par ses odieux engouements de jeunesse, il vit en paranoïaque et s’interroge sur l’écriture.
   
   Et il interroge le lecteur sur la place des intellectuels dans la guerre et plus généralement sur leur responsabilité face aux conflits. Par leur verbe ils charment, ils enrôlent, ils envoient à la guerre des soldats aveuglés par des mots car certains livres sont aussi des instruments politiques. Prennent-ils part à la barbarie ceux qui manient si bien la plume qu’on meurt au nom de leurs idées? Cette décisive question de l’engagement est au cœur de ce court texte, premier roman de l’auteur qui étonne non seulement par le choix de ce thème difficile mais aussi par un style fort qui pousse autant à l’indignation qu’à l’émotion.
    ↓

critique par Yspaddaden




* * *



Souci de vraisemblance psychologique
Note :

    Vittorio Alberto Tordo est un écrivain italien, reconnu dans son pays. Au cours de sa vie, il a pris part aux différents événements qui ont secoué sa patrie, en particulier la Grande Guerre, ainsi que l'arrivée au pouvoir de Mussolini. Non seulement il a suivi ces mouvements, mais il y a participé activement. Il est ainsi rédacteur d'une tribune demandant de prendre les armes en 1914. Mais arrivé à la fin de sa vie, il réalise que son œuvre n'est pas représentative de l'évolution de sa pensée, et qu'il n'est pas considéré comme il devrait l'être. Surtout, des moments éprouvants, dont il n'a jamais parlé dans ses romans, refont surface et lui font éprouver des remords, liés au fait de ne pas avoir su exorciser ces pensées douloureuses...
   
   Me voici bien embêté pour parler de ce roman. Car je suis, comme qui dirait, partagé...
   
   Commençons par les aspects positifs. Cette autobiographie d'un intellectuel en fin de vie, qui fait le bilan de son engagement militant en tant qu'intellectuel, est originale. Il refait le point sur ses prises de position, ce qui permet de retracer rapidement la vie politique italienne du début du XXeme siècle. De l'engagement militaire à l'arrivée de Mussolini, en passant par les différentes phases du fascisme italien, notamment son rapprochement avec le nazisme.
   
   Un autre point positif est celui lié au traumatisme originel, d'abord esquissé dans le roman, et qui va prendre un poids de plus en plus important dans l'intrigue, pour finalement servir de conclusion à cet ouvrage, Tordo étant totalement obnubilé par cet épisode jugé aujourd'hui douloureux, mais qu'il a assumé lors des faits.
   
   Mais il y aussi toute une réflexion qui si elle n'est pas nouvelle n'en reste pas moins intéressante sur la place des livres, et notamment leurs reprises médiatiques. Les critiques et commentateurs voient dans les livres de Tordo ce qu'il n'a pas voulu y mettre, et inversement. Il y a notamment cette phrase, que je trouve très percutante: «Et mon roman ne l'a pas dit, puisque personne n'a dit qu'il le disait».Par cette simple assertion, l'auteur renvoie le lecteur à sa position, mais indique également qu'il n'est pas dupe de l'avenir d'un roman, qui peut (lieu commun) échapper à son auteur.
   
   Mon problème par rapport à ce livre est lié au postulat initial: un homme, belliciste et clairement fasciste, fait le point sur sa vie, et éprouve des remords. Bien sûr, il n'a pas été toute sa vie un ardent défenseur de Mussolini, mais pas dans un sens gauchiste: il indique bien qu'il aurait voulu que le régime soit plus strict et autoritaire qu'il ne l'a été (ce qui a été compris comme une critique de ce régime, mais pas dans le bon sens). C'est cette évolution qui m'a paru artificielle: un homme qui défend des thèses autoritaires, et qui se retrouve hanté par un démon de son passé, est selon moi un paradoxe indépassable. J'ai peut-être une vision tronquée, mais les parcours vont généralement vers un autoritarisme accru l'âge venant que l'inverse. J'ai donc eu du mal à situer ce personnage, qui éprouve des sentiments contradictoires avec les thèses qu'il a défendues, et qu'il défend toujours.
   
   Au final, ce ne fut pas une lecture désagréable, elle a pris de l'ampleur au fil des pages, mais les remords du personnage principal sont trop fictionnels pour pouvoir me toucher et me faire entrer en empathie avec Tordo. Il me reste donc un arrière-goût que je n'arrive pas à faire disparaître, malheureusement.

critique par Yohan




* * *