Lecture / Ecriture
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Un soupçon légitime de Stefan Zweig

Stefan Zweig
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Stefan Zweig est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien né en 1881 à Vienne en Autriche-Hongrie, il s'est suicidé avec son épouse en 1942, au Brésil.

Un soupçon légitime - Stefan Zweig

Un drame de la jalousie?
Note :

   Cette longue nouvelle – ou court roman -, située dans les environs de Bath où Stefan Zweig lui-même s'était installé en 1939, avant son départ pour le Brésil, doit sans doute beaucoup de son charme à ce cadre champêtre, ainsi qu'à la voix si particulière – flegmatique, attentive, bienveillante et pourtant très critique - de sa narratrice. A l'entrée dans l'âge mûr, cette dernière et son mari se sont fixés dans ce coin tranquille, espérant y jouir d'une vieillesse paisible. Mais c'était compter sans leurs nouveaux voisins, les Limpley, un couple plus jeune, mais sans enfant. Ou pour mieux dire, c'était compter sans la phénoménale énergie de Mr Limpley et sa capacité tout aussi extraordinaire à épuiser son entourage. Aussi c'est à la satisfaction générale que ces particularités trouvèrent un exutoire lorsque le jeune couple adopta un chien, Ponto, pour lequel son maître se prit d'une véritable passion.
   
   Gâté hors de toute mesure, Ponto devient très vite complètement imbuvable. Il ne serait en fait pas exagéré de le qualifier de tyrannique et malfaisant, son plus grand plaisir étant de faire tomber dans le canal tout proche les paniers de linges fraîchement lessivés... Mais tout bascule lorsque Mrs Limpley se retrouve enceinte alors qu'elle avait abandonné tout espoir d'avoir un enfant. Et le drame – selon toutes apparences, un drame de la jalousie – peut dès lors dérouler sa mécanique irrésistible.
   
   De cet argument très simple, Stefan Zweig tire le meilleur parti possible en déployant tout au long du récit toute sa finesse d'observation et d'analyse. Et sans rivaliser avec les plus grands chefs-d'oeuvre de l'auteur, "Un soupçon légitime" se révèle un très beau texte, qui méritait largement d'être tiré de l'oubli où il végétait.
   
   
   Extrait:
   
   "Parce que son coeur chaleureux, qui débordait, et donnait l'impression d'exploser sans cesse de sentiment, le rendait altruiste, il s'imaginait que pour tout le monde l'altruisme allait de soi, et il fallait déployer des trésors de ruse pour se soustraire à son oppressante bonhomie. Il ne respectait ni le repos ni le sommeil de qui que ce soit, parce que, dans son trop-plein d'énergie, il était incapable d'imaginer qu'un autre pût être fatigué ou de mauvaise humeur, et on aurait secrètement souhaité assoupir, au moyen d'une injection quotidienne de bromure, cette vitalité magnifique, mais guère supportable, afin de la faire revenir à un niveau normal. Il m'arriva souvent de choquer mon mari en lui faisant remarquer que, lorsque Limpley était assis une heure chez nous – en réalité, il ne restait pas assis, mais n'arrêtait pas de se relever d'un bond pour parcourir en trombe la pièce de long en large -, d'instinct la fenêtre s'ouvrait toute seule, comme si l'espace avait été surchauffé par la présence de cet homme dynamique qui avait en lui quelque chose de barbare. Tant qu'on se trouvait en face de lui et qu'on regardait ses yeux clairs, bons et même débordants de bonté, il était impossible de lui vouloir du mal; ce n'était qu'après, à bout de force, qu'on éprouvait l'envie de le vouer à tous les diables." (pp. 19-20)

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critique par Fée Carabine




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Avec version originale
Note :

   Lorsque John Limpley et son épouse ont décidé de se retirer à la campagne, fuyant l'agitation londonienne pour un havre de paix et de sérénité, ils n'imaginaient pas que leur vie prendrait, quelques mois plus tard, un tour affreusement tragique. Dès leur installation, ils sympathisent avec leurs voisins, de charmants retraités qui les prennent vite en amitié, même si le caractère pour le moins exubérant et énergique de Limpley les fatigue rapidement. Néanmoins, par compassion pour Mrs Limpley, femme véritablement charmante et qui a le malheur de devoir supporter son exaspérant mari au quotidien, ils décident d'offrir un chien, nommé Ponto, au jeune couple, espérant détourner l'affection et le côté démonstratif de Mr Limpley sur l'animal. Mais bien mal leur en prend: au lieu de leur laisser un peu de répit, l'exubérance de Limpley atteint des sommets, et désormais les pauvres voisins sont contraints de s'extasier à chaque instant sur l'incroyable intelligence du chien, le brillant de son pelage, la vivacité de son regard... Limpley ne cesse de leur présenter l'animal comme unique au monde, tant et si bien que celui-ci commence à devenir tyrannique, prenant la place de maître de maison volontiers laissée vacante par un Limpley soumis au moindre désir de son compagnon à quatre pattes. Mrs Limpley, complètement dépassée par les événements, s'apprête à rendre les armes devant le pouvoir terrifiant acquis par le chien, mais un événement inattendu vient bouleverser le cours des choses: pour la première fois en neuf ans de mariage, et alors qu'elle avait perdu tout espoir, Mrs Limpley est enceinte... D'un seul coup, tout change au sein du foyer Limpley, le mari étant attentif au moindre désir, au moindre souci de santé de son épouse, oubliant par conséquent son ami Ponto, relégué en l'espace d'un instant du rang de pacha incontesté à celui de banal animal de compagnie dont plus personne ne se préoccupe. Entre le chien et le petit être à venir qui bouleverse déjà les habitudes de toute la maisonnée, la guerre est désormais déclarée, mais seule la narratrice semble en distinguer les prémices...
    
   Attention, ne vous fiez pas à l'apparente épaisseur du livre: la nouvelle en elle-même ne fait que 80 pages, le reste de l'ouvrage étant consacré au texte allemand et à une courte biographie de l'auteur. Une fois ce préambule établi, passons au texte lui-même: voici un ouvrage quasi inédit de l'excellent Stefan Zweig, une nouvelle délicieusement angoissante où chaque page évoque les meilleurs films d'Hitchcock, où se dessine à chaque instant le tragique dénouement que, bien évidemment, on sent venir à des kilomètres, mais avec une intense jubilation, grâce au point de vue délicieusement décalé de la narratrice. Les personnages, même sur un si petit nombre de pages, sont habilement croqués, installant une tonalité de huis clos dans ce quatuor légèrement malsain où vient s'immiscer un quadrupède un brin tyrannique, dont la psychologie est rendue de façon saisissante, comme s'il s'agissait d'un humain.
   
   L'animalité humanisée, c'est bien ce que nous donne à voir Stefan Zweig dans cette nouvelle qui ne manque pas de sel, où l'humour noir perce en contrepoint d'une vision désabusée sur les rapports pervertis entre hommes en animaux, mais aussi entre humains, avec une analyse tout en finesse et en justesse du caractère de l'horripilant Mr Limpley, prompt à s'extasier sur tout et n'importe quoi. Alors, malgré le prix exorbitant de cet opuscule, ne boudons pas notre plaisir, pour 80 pages de grand, très grand Stefan Zweig, cet auteur qui montre à quel point il a parfaitement saisi les méandres de la psychologie humaine, et sait construire des intrigues toutes meilleures les unes que les autres.

critique par Elizabeth Bennet




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