Lecture / Ecriture
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La Grimace de Heinrich Böll

Heinrich Böll
  L'honneur perdu de Katharina Blum
  La Grimace
  Journal irlandais
  Où étais-tu Adam ?
  Le destin d'une tasse sans anse
  Mais que va-t-il devenir, ce garçon ?

Heinrich Böll est un écrivain allemand né à Cologne en 1917 et mort en 1985.

La Grimace - Heinrich Böll

Clown triste
Note :

    Fils d'un magnat de l'industrie, Hans Schnier, 20 ans, s'est fait clown pour se révolter contre son milieu, et le tourner en dérision. Il vit avec Marie qui est catholique. Les représentants de son groupe socioculturel manifestent leur hostilité à son égard et commencent à l'exclure. Elle décide de quitter Hans pour Küpfner, premier dignitaire de l'église catholique allemande.
   A Bonn, Hans, qui ne veut pas d'une autre femme, la cherche. Il s'est blessé au genou, s'alcoolise dans sa chambre d'hôtel, téléphone à tous ceux qui ont connu Marie… Ne recueillant qu'hostilité, pitié ou mépris. Grimé, il s'installe sur le quai de la gare...
   
    Le roman est un long monologue et un mono dialogue téléphonique. Hans se souvient de l'époque nazie, de l'engagement de ses parents au troisième Reich, du sacrifice de sa sœur Henrietta, vendue à la DCA allemande en 1945. En même temps qu'il évoque le passé, il fustige les industriels, pour qui seul le point de vue économique compte, Adenauer, les catholiques sclérosés par l'amour et la miséricorde, et les protestants avec leurs problèmes de conscience.
   
   Sa vision du mariage et des rôles homme femme, reste traditionnelle.
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critique par Jehanne




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Un clown amer
Note :

   Paru en 1963, ce roman de H. Böll s’intitulait en version originale, "Les réflexions d’un clown""Ansichten eines Clowns". Le titre français "la Grimace" semble quelque peu réducteur. En effet, si Hans Schnier est bien un clown amer, abandonné par la femme de sa vie, il incarne surtout la révolte de certains intellectuels allemands dans les années 1960. Bien plus que grimaçants, ses propos dénoncent avec virulence l’hypocrisie d’une société qui évite de se souvenir des crimes commis par le passé. L’auteur s’en prend aux groupes catholiques, aux bourgeois conformistes, à sa lignée des "Schnier-lignite" milliardaires qu’il a décidé de fuir.
   
   À vingt et un ans, après une scolarité chaotique, Hans Schnier avait choisi de devenir clown, "entreprise extrêmement sérieuse" quoi qu’en pensent "ces gens-là — sa famille —", qui ne comprennent rien à rien. Sans doute savent-ils que pour faire un bon clown il faut être mélancolique, mais que pour un clown la mélancolie soit une affaire extrêmement sérieuse, voilà qui ne leur vient pas même à l’esprit". En effet, "artiste comique selon la désignation professionnelle", tout authentique clown rappelle l’ancien bouffon : en marge de la société, détaché du présent, mémoire du passé, il dissèque et stigmatise ses contemporains à travers les numéros qu’il crée. Pendant six ans Hans fut un clown apprécié, heureux avec Marie Derkum, "la créature catholique dont il avait tellement besoin". Ils se sont brouillés à propos des formalités de mariage et Marie lui a préféré Heribert Züpfner, petit-bourgeois membre d’une organisation catholique. Mais Hans considérait Marie comme son épouse et ce faux adultère le hante. Il tombe peu à peu dans la déchéance psychologique, or "il n’existe rien de plus déprimant pour le public qu’un clown qui éveille la pitié".
    En outre, "(il) entre en scène tout à fait ivre. "Je ne suis pas un poivrot" assure-t-il, "mais l’alcool me fait du bien depuis que Marie m’a quitté". Ses cachets d’artiste se réduisent à peau de chagrin et Hans liste les noms de ceux auxquels il pourrait emprunter un peu d’argent : — son frère Leo fraîchement converti au catholicisme, ou son grand-père...— ses coups de téléphone alternent avec ses longs monologues et donnent son rythme au récit. Miséreux et affamé Hans en vient à prendre ses rêves pour la réalité... "je n’aurais pu jurer que tout cela fut vrai"... concède-t-il.
   
   Plus il sombre, plus s’affirme sa révolte contre sa famille, contre la bourgeoisie, contre l’église, contre leur refus d’assumer leurs responsabilités pendant la guerre.
   Hans ne peut pardonner à sa mère, désormais présidente d’une société pour "la réconciliation interraciale", d’avoir envoyé Henriette, sa jeune sœur de seize ans, en 1945, aux batteries antiaériennes pour "chasser de notre terre allemande sacrosainte tous ces judeo-yankees" :,la jeune fille y perdit la vie. Hans ne peut pardonner à "sa famille, accroupie sur ses putains de millions" de l’avoir abandonné ; le clown déchu qui n’est "pas pieux, pas même pratiquant", qui récuse catholiques, protestants ou athées aux discours mensongers, dénonce l’hypocrisie des "leaders du catholicisme allemand, vaniteux et mesquins" comme ces bourgeois qui prétendent croire "en Dieu, à l’argent abstrait et à des choses comme l’État et l’Allemagne".
   
   "Je prends les choses comme elles viennent et m’attends à finir dans le ruisseau" : Hans en vient à mendier sur les marches de la cathédrale de Cologne. Marginal protestataire, il est le porte voix de H. Böll, révolté contre le pouvoir du "catholicisme politique" dans l’Allemagne des années 1960. Le romancier fait partie du mouvement dit de "la littérature des ruines" un groupe d’intellectuels qui dénonçaient les choix de leur pays sous l’ère Adenauer. Roman émouvant, tragique et révolté, La Grimace éclaire une société et une époque peu évoquées en littérature et ne saurait laisser indifférent.

critique par Kate




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