Lecture / Ecriture
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Reflets dans un œil d’or de Carson McCullers

Carson McCullers
  La ballade du café triste
  Reflets dans un œil d’or
  Frankie Addams

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Reflets dans un œil d’or - Carson McCullers

Fascinations
Note :

   Désir ou répulsion, amour ou haine. Ces passions ne s'exacerbent jamais autant que dans un monde refermé sur lui-même, alors que ceux qui en sont la proie ne peuvent leur opposer la moindre dérivation. Et il en va bien ainsi des héros de "Reflets dans un oeil d'or": le capitaine Penderton, sa femme et l'amant de cette dernière, le commandant Langdon dont la propre épouse, Alison, ne s'est jamais remise de la mort de leur petite fille et ne trouve quelque consolation que grâce aux attentions de son domestique philipin, Anacleto, tandis qu'ignoré des autres personnages, le simple soldat Elgee Williams se prend d'une véritable fascination pour Mrs Penderton.
   
   Avec ce roman situé dans le huis clos d’une garnison du Sud des Etats-Unis, Carson McCullers nous offre un drame tendu et resserré, d’une extrême économie. Un drame à six personnages que leurs obsessions, leurs angoisses et leurs fascinations inavouables – de celles que l’on n’ose même pas s’avouer à soi-même mais que vient pourtant incarner dans leurs rêves "un paon d’un vert sinistre, avec un immense œil d’or. Et dans cet œil les reflets d’une chose minuscule…" (p. 121) - mèneront inéluctablement vers une issue tragique. Un drame qui tient toute son intensité de la franchise avec laquelle l'auteur aborde les ressorts les plus secrets des comportements de ses héros - sans pour autant sombrer dans l'impudeur – par la grâce d'une écriture aussi sobre que précise.
   
   C'est dire que si le deuxième roman de Carson McCullers ne partage pas la notoriété de son devancier, "le coeur est un chasseur solitaire", ou des nouvelles de "La Ballade du café triste", dont il ne possède peut-être pas la grâce, il n'en mérite pas moins toute notre attention.
   
   
   Extrait:
   "L’agitation du capitaine avait ce soir de nombreuses causes. Il possédait à certains égards une personnalité peu banale. Il entretenait une curieuse relation avec les trois aspects fondamentaux de l’existence que sont la vie elle-même, le sexe et la mort. Sexuellement, il présentait une subtile ambivalence entre les deux sexes, mais sans manifester l’activité de l’un ou de l’autre. Pour un être enclin à se tenir un peu à l’écart de l’existence et à relativiser ses impulsions affectives pour se livrer à une activité impersonnelle, de nature artistique ou simplement excentrique, la recherche de la quadrature du cercle, par exemple, est une condition tout à fait supportable. Le capitaine avait son travail et il ne se ménageait pas; on lui prédisait une brillante carrière. Peut-être sans sa femme n’aurait-il pas souffert de ce manque ou de cet excès. Mais il souffrait en sa compagnie. Il avait une funeste tendance à s’éprendre des amants de son épouse." (p. 20)

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critique par Fée Carabine




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Quelque chose en nous de McCullers
Note :

   Ce fut pour moi une relecture car je crois, même pas sûr, avoir déjà découvert "Reflets dans un œil d'or" il y a des siècles. J'ai vu aussi l'excellent et tout aussi troublant film de John Huston ave Brando et Taylor, bonjour les egos. Carson McCullers est une écrivaine que j'affectionne depuis longtemps. "Le cœur est un chasseur solitaire", "Frankie Adams", "L'horloge sans aiguilles", les nouvelles de "La ballade du Café Triste" sont pour moi de précieux souvenirs. Ce Sud douloureux chez cette femme qui fut elle-même frappée dans sa chair très jeune prend ici la forme étouffante d'un quartier militaire, déjà une oppression en soi, et particulièrement d'une sorte de ballet un peu morbide à six personnages.
   
   Les Penderton et les Langdon. Deux officiers et leurs femmes, l'un amant de l'épouse de l'autre, Leonora, une femme beaucoup plus portée sur le physique que sur l'intellectuel, et lui-même nanti d'une femme psychologiquement très malade, Allison. On voit déjà le climat de frustration, notamment sexuelle (impuissance, pulsions homosexuelles) très "tennesseewilliamsesque" si j'ose ce barbarisme. Sauf que tout ça est antérieur (écrit en 1941) aux pièces de l'auteur de la Ménagerie... et du Tramway... Sauf aussi qu'on n'y assiste pas à de grandes scènes violentes comme dans le théâtre un peu fatigant de Williams. Deux autres personnages complètent le tableau, un soldat timide et voyeur, capable de grandes colères, et un domestique philippin voué corps et âme, jusqu'à quel point, à la femme si fragile du commandant. Un cheval aussi, monté par l'épouse infidèle et soigné par le soldat, joue un rôle important dans ce psychodrame où rien n'est véritablement montré mais où la moiteur du Sud et la névrose des personnages sont explosives jusqu'à l'accomplissement. Carson McCullers, elle-même très souffreteuse, n'impose rien, mais inquiète terriblement le lecteur qui, ce me semble, se retrouve en partie face à ses propres contradictions, ses insatisfactions, et ce mal-être qui nous est un peu délicieux, sournoisement mais réellement.
   
   "Un paon d'un vert sinistre, avec un seul énorme œil d'or; et dans cet œil d'or quelque chose de minuscule et ... "(Anacleto, le domestique regardant les tisons du feu devant Allison l'épouse malade délaissée d'un côté, vénérée de l'autre).
   
   Tout ceci nous est raconté en 150 pages. Amplement suffisant à l'heure ou certains se prennent pour Tolstoï. Encore faut-il le talent, le génie, d'une écrivaine meurtrie, apte à nous inviter au bal du mal et de la souffrance, les seuls éléments qui, dans "Reflets dans un œil d'or", soient partagés équitablement entre ces six personnages, pas en quête d'auteur. Sans oublier le cheval, qui a droit lui aussi à pas mal de brutalités. Le grand John Huston, qui adapta aussi Tennessee Williams, a plutôt bien appréhendé l'atmosphère délétère de Carson McCullers. A mon avis.
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critique par Eeguab




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Reflets sur un écran
Note :

   1940 ; dédié à Annemarie Schwarzenbach
   
   Roman américain : tragédie dans un état du sud, la Géorgie.
   
   Il y a le colonel Langdon et sa femme Alison, cardiaque ancien prof de latin, qui s’ennuie au lit, en attendant la fin. Son serviteur philippin Anaclecto, excentrique et loufoque. Un autre militaire, le capitaine Penderton, cultivé, pas forcément méchant, attiré par les hommes. Sa femme, Léonora, bonne vivante, attachée aux plaisirs charnels (avec le colonel) aux plaisirs de la table, aux réceptions superficielles, à sa jument qu’elle adore monter. Un soldat schizophrène, Williams, pas assez atteint pour qu’on l’ait remarqué, qui lui, a remarqué Leonora. Penderton a remarqué Williams. Leonora, la belle cavalière sans malice, n’a rien remarqué. Tous ces personnages sont bien campés, sauf le colonel, sans grand relief. Mes préférés sont Alison et Anaclecto. Le film de John Huston est plus célèbre que le roman, mais le roman est très bien.
   
   Beaucoup mieux que Frankie Adams, qui m’avait ennuyée.
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critique par Jehanne




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Roman et film
Note :

   Cette semaine, j’ai lu "Reflets dans un œil d’or" de Carson McCullers. Je l’ai pris totalement au hasard dans ma PAL car il était petit (130 pages) et que c’est ce qu’il me fallait pour aller repasser. Ce livre est un bijou, tout simplement.
   
   Le livre est normalement dédié à Annemarie Schwarzenbach d’après ce que j’ai pu lire sur Wikipédia mais dans mon édition ce n’est pas le cas. Je ne sais pas pourquoi (et en plus, je n’ai pas pris le temps de chercher) mais si vous savez, je prends la réponse.
   
   Le livre s’ouvre sur une préface de Jean Blanzat. J’ai trouvé que c’était une bonne préface dans le sens où, tout en étant courte, elle permettait de mettre l’accent sur les points sur lesquels on pouvait faire attention au cours de la lecture :
   - pour lui, il est tout à fait possible de lire ce roman comme un drame bourgeois ;
   - on pouvait y voir une dimension supplémentaire, caractéristique du roman américain : la capacité à généraliser
   Si l’on en croit l’exemple de "Reflets dans un œil d’or", le plus récent roman américain a quelque peu changé de ton, il semble se tenir plus près de la vie banale, mais il n’a pas renoncé à son ambition essentielle. Il cherche à remonter, à travers la fiction des vies privées, aux mythes permanents du destin de l’homme.
   - faire attention à la manière dont sont décrits les personnages car chacun est décrit avec sa propre profondeur.
   
   L’action se situe sur une base militaire américaine, dans le Sud. Les principaux personnages sont deux couples, voisins, un domestique Philippin et un soldat. Il y a aussi un cheval qui appartient à une des dames. Il paraît qu’il faut y voir un symbole de vigueur masculine mais je vais laisser cela de côté pour mon billet. Un des hommes est l’amant de la femme de son voisin. Le mari ne sait pas comment le prendre (il s’en doute mais ne veut pas trop voir) ; l’autre femme, elle, sait et ne supporte pas franchement. Elle ne pense qu’à partir mais le problème est qu’elle est malade et qu’elle doit apprendre à vivre avec la mort de sa petite fille. Elle supporte sa vie tant bien que mal grâce à l’aide son domestique philippin, Anacleto. Sur cet équilibre précaire vient se greffer un soldat qui tombe amoureux de la femme qui a déjà un amant. Voilà pour la lecture du roman en tant que drame bourgeois, un peu passionnel. Ne vous en faites pas, je ne pense pas avoir trop spoilé car l’histoire est racontée dès les premières pages.
   
   Ce qu’on ne dit pas dans les personnages, c’est la personnalité des personnages. Rentrons plus en détail pour chacun. Il n’y en a que six après tout. Les Penderton sont le premier couple. Il y a le Capitaine et Léonore (c’est la femme qui a l’amant). Il y a donc aussi le couple formé par les Langdon, le Commandant et Alison. Le domestique philippin s’appelle donc Anacleto. Le soldat s’appelle L.G. Williams (mais pour l’armée, il s’appelle Elgé).
   
   Léonore est une jeune femme dans la fleur de l’âge, séduisante et épanouie physiquement. Elle s’occupe en tant que femme du Capitaine de recevoir. En plus de ses occupations, elle aime monter son cheval, le fameux étalon (pas le Commandant, ne soyez pas mauvais esprit). On apprend au milieu du livre qu’elle souffre d’un défaut qu’elle nous avoue elle même. Elle est peu intelligente. Elle le sait, son mari le sait (mais d’après lui c’est normal pour une femme de moins de 40 ans), son amant le sait aussi (mais il ne l’en aime que plus). Finalement, sa description reste très superficielle. On sait juste qu’elle est séduisante vu qu’elle attire l’œil et qu’elle peut réagir de manière inappropriée par rapport à certaines situations. Alors qu’on aurait pu penser qu’elle était le personnage principale du roman, finalement non.
   
   Le Capitaine est un personnage extrêmement complexe. Sur la base, il est chargé de l’enseignement, un métier pour lequel il est doué et respecté. Il n’aime pas monter à cheval. Il se couche tous les soirs à deux heures du matin pour travailler sur des sujets qui l’intéressent. En apparence, il est donc un homme très carré sur qui ont peut compter, peut être un peu froid. Quand on gratte un peu, c’est un cleptomane, un homme frustré et trop ambitieux. Quand on finit la lecture, on a l’impression de ne pas le connaître vraiment, ce qui est paradoxal vu que c’est un des personnages qui est le plus détaillé. Devant une situation, je n’arriverais pas à savoir ce qu’il va faire ou ce qu’il va penser. J’ai trouvé qu’il était attachant pour cela. Il a des réactions qui sont petites, mesquines mais c’est un humain.
   
   En comparaison, le commandant Langdon ne m’est pas apparu comme quelqu’un de sympathique. Il trompe sa femme malade dans sa propre maison ; cela n’aide clairement pas à en avoir une bonne opinion. Pourtant, il essaie de ménager la chèvre et le chou, sa femme et sa maîtresse, d’être ami avec le mari de sa maîtresse. Il connaît tous ces hommes au contraire du Capitaine. Il n’est décrit que par ses relations aux autres, on ne peut pas s’attacher avec un tel personnage.
   
   Sa femme, Alison, est, elle, décrite comme une sorte de femme-enfant, qu’il faut protéger après la perte de son bébé, malade qui plus est mais qui arrive à faire des plans d’avenir. Elle aussi est très paradoxale car elle a un caractère de tête, tout en étant fragile. Il faut voir comme elle tient tête à son mari, au Capitaine, comme elle juge Léonore (bien comme quelqu’un de stupide). Sa relation avec Anacleto est intéressante car il semble être son ami, sa confidente, plutôt que son domestique. C’est un personnage intelligent et sensible. On s’attache à elle ; elle ne fait pas pitié.
   
   Elgé Williams, le soldat, est un psychopathe amoureux. Il voit une fois Léonore nue en regardant chez elle depuis la rue. Il en tombe amoureux après avoir pensé pendant des années que les femmes n’étaient qu’une même et terrible maladie pour les hommes. Il fait ensuite une fixation sur elle, quitte à observer chez elle la nuit, à rentrer chez elle la nuit malgré la présence de son mari, à braver son mari. Il est évident qu’elle ne l’aimera jamais. Pourtant, le sentiment de haine qui naît tout au long du roman entre le soldat et le Capitaine n’est pas humain. Il tire plutôt vers la maladie mentale que vers autre chose.
   
   Je ne pense pas comme l’auteur de la préface que le livre peut se lire simplement comme un drame bourgeois. Si s’en était un, l’auteur aurait insisté sur le caractère de certains personnages, nous aurait attaché plus à l’un qu’à l’autre. Ici, ils ont des réactions étranges auxquelles on ne s’attend pas. Il y a de la froideur, et paradoxalement une certaine touffeur qui se dégage de tout cela : ils sont englués, ne réagissent pas. Je sais que le drame est ce qui se passe sur la fin mais il ne me semble pas que l’auteur en fasse un drame. Elle ne dramatise pas.
   
   C’est exactement ce que souligne l’auteur de la préface. Ici, on parle de l’incarnation du destin de l’homme. Le dénouement est inévitable. Il n’aurait pu en être autrement. Le livre reste très moderne grâce au fait justement qu’on ne peut pas l’interpréter comme un simple drame bourgeois. Si les sentiments bons ou mauvais avaient été présents, ils auraient été trop marqués par une époque.
   
   J’ai adoré ce livre. A partir du moment où j’ai commencé à le lire, je n’ai pas pu le lâcher. Cela fait une semaine que je l’ai fini (eh oui je n’écris pas mes billets en une fois) et je n’arrête pas d’y penser. Je n’arrive pas à mettre mes mots sur ce que l’auteur de la préface appelle un "écart" par rapport à ce que l’on s’attend car je ne vois pas à quoi j’aurais pu m’attendre. Une fois que Carson McCullers a commencé son histoire, je ne vois pas comment il aurait pu en être autrement.
   
   Je suppose que je ne suis pas toute seule à avoir lu ce livre. Je suis intéressée par vos interprétations. J’ai acheté le DVD du film. Il me reste à le voir. L’avez-vous vu?

critique par Céba




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