Lecture / Ecriture
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Fuck America de Edgar Hilsenrath

Edgar Hilsenrath
  Fuck America
  Le nazi et le barbier
  Nuit
  Le retour au pays de Jossel Wassermann

Edgar Hilsenrath est un écrivain juif allemand né en 1926 à Leipzig.
Il a passé son enfance à Halle (ce que je précise car il attribue la même particularité à Jakob Bronsky, son héros de "Fuck America"). Pendant la guerre, Hilsenrath et sa famille furent déportés dans un ghetto roumain. A sa libération il vécut successivement en France, en Palestine, à New York et en Allemagne où il a fini par se fixer à nouveau.
Il écrit en allemand bien qu’ayant publié également aux Etats-Unis, et est très attaché à cette langue. Il a écrit de nombreux romans (ses œuvres complètes comptent 10 tomes) dont on trouve en français environ une demi-douzaine actuellement.

Fuck America - Edgar Hilsenrath

Il y a deux Jakob Bronsky
Note :

   Un bouquin assez déjanté qui ne parle pas de la Shoah tout en ne parlant que de cela.
   Je m’explique.
   Ce roman est d’inspiration nettement autobiographique. Il s’attache à la période durant laquelle Hilsen… euh, Bronsky vécut ou plutôt survécut à New York et nous raconte comment cela se passa.
   Mais reprenons.
   
   Le livre commence par un échange de lettres entre le père de Bronsky et le Consul Général des Etats-Unis. Nous sommes à Berlin en 1939 et le premier demande très poliment au second de lui accorder des visas d’immigration.
   "Très cher Monsieur le Consul Général
   Depuis hier, ils brûlent nos synagogues Les nazis ont détruit mon magasin, pillé mon bureau, chassé mes enfants de l’école, mis le feu à mon appartement, violé ma femme, écrasé mes testicules, saisi ma fortune et clôturé mon compte bancaire. (…) Seriez-vous en mesure, très cher Monsieur le Consul Général, de me procurer sous trois jours des visas d’immigration pour les Etats-Unis?"

   A quoi le Très cher Consul Général répond non moins poliment :
   "Renvoyez-moi les formulaires de demande et veuillez attendre treize ans" car eh oui, hélas, il y a une forte demande et donc des délais à respecter.
   Le ton est donné: nous allons parler avec légèreté de choses lourdes. Vous savez bien, cette fameuse politesse du désespoir… eh bien elle joue ici à fond et le résultat m’a semblé très convaincant.
   
   Après cet échange de lettres, nous quittons le vieux continent et faisons un saut de quelques années dans le futur car Jakob Bronsky a survécu. Il est à New York, dans une misère noire. Il vit dans un meublé du quartier juif et n’est pas du tout désespéré car il a décidé qu’il ne se souvenait de rien. Seulement, il est incapable de produire correctement le moindre travail salarié et a donc du mal à survivre entre petits larcins, et boulots de dépannage de quelques jours ou heures dont la seule constante est qu’on ne le reprendra pas. Il fréquente une cafétéria juive misérable et crasseuse où il retrouve quelques connaissances de tous âges, aussi pauvres que lui ou presque et assez tolérants à son égard. Ils savent. Ses deux préoccupations majeures sont sa nourriture et sa sexualité, les deux étant très difficiles à assurer un minimum. Vient bientôt s’ajouter une troisième préoccupation qui égalera bientôt les deux autres: écrire. Jakob sent qu’il est un écrivain ("non publié", comme il a l’honnêteté de toujours préciser) et c’est pourquoi, ainsi que pour apprivoiser et remettre en ordre ce passé dont il se souviendra peut-être à cette occasion, il va écrire sur sa vie. Ses compagnons de cafétéria lui proposent aussitôt un titre: "Le branleur" (allez savoir quelle intention ils ont mise dans cette suggestion…) En tout cas, le premier chapitre n’est pas encore écrit que le titre fait l’unanimité, et même auprès de Bronsky qui l’accepte volontiers. A partir de maintenant, il subviendra à ses modestes besoins dans le but de se rendre capable d’écrire un chapitre de plus. L’évidence vitale est devenue l’écriture de ce livre, le premier. Il l’écrit à New York, en allemand -ce qui ne simplifie rien pour une éventuelle publication- tout en poursuivant son existence chaotique. Et c’est cela qui nous est raconté par un Jakob Bronsky dont la perpétuelle gentillesse n’a d’égale que sa perpétuelle distance aux choses et dont on ne sait pas trop si les mensonges sont volontaires ou non.
   
   Un livre que j’ai lu d’une traite et qui pour moi, parle de la vie et de la création littéraire, deux des sujets les plus passionnants qui soient.
   
   
   Extraits :
   
   (Jakob parle en second)
   "- Quels sont vos plus grands problèmes ?
   - Des problèmes d’argent
   - Comme tout le monde ?
   - Oui. Comme tout le monde.
   - Votre mère vous obsède ?
   - C’est quoi cette question ?
   - Tout le monde est obsédé par sa mère.
   - Ça se peut.
   - Il faut dire que je m’intéresse à la psychologie.
   - Vraiment ?
   - Oui. Vous aussi ?
   - Moi, non.
   - Comment ça se fait ?
   - Je ne sais pas.
   - De nos jours tout le monde s’intéresse à la psychologie
   - Je n’étais pas au courant."
   (p. 148)
   
   
   "Et la guerre a rattrapé la famille Bronsky. Y compris Jakob Bronsky. Et quand la guerre a été finie il y a eu, tout d’un coup, deux Jakob Bronsky"
   "Comment ça, il y a eu deux Jakob Bronsky? "
   "Il y en a eu deux", je dis " Le premier Jakob Bronsky, mort avec les six millions, et l’autre Jakob Bronsky, celui qui a survécu aux six millions."
   (p. 250)

    ↓

critique par Sibylline




* * *



Dans les bas-fonds
Note :

   “Fuck America”est le titre que l’on a ajouté, probablement pour des raisons commerciales, à la nouvelle édition de ce roman d’Edgar Hilsenrath, qui pour sa 1ère édition en 1980 ne s’intitulait que “Bronskys Geständnis», c'est à dire «L’aveu de Bronsky». La traduction française n’a finalement retenu que ce seul «Fuck America»… il est vrai que ce titre a de quoi séduire à notre époque.
   
   Hilsenrath, quasiment inconnu en France, est une sorte de Bukowski allemand, d’origine juive. Pendant longtemps, il a eu beaucoup de mal à se faire éditer en Allemagne. Il a fallu qu’il devienne une célébrité aux Etats-Unis, catégorie ‘littérature de l’Holocaust’, pour que les Allemands acceptent enfin son style souvent brutal, vulgaire voire obscène, très noir, d’un grand cynisme…
   
   Dans «Fuck America», il reprend sous forme romancée ses propres expériences d’immigré. Jakob Bronsky, personnage principal et narrateur, est son double. Il croupit à New York sans un sou, au milieu d’autres immigrants juifs miteux, de clochards, de prostituées, n’hésitant pas, pour se nourrir, à exercer toutes sortes de petits boulots minables, de voler, d’escroquer… Parallèlement, Bronsky écrit un livre qu’il intitule «Le branleur» et qui raconte à peu près la même chose que le roman «Fuck America»: la vie d’un juif qui a survécu à l’Holocaust et qui vient chercher en Amérique la Terre promise. Au lieu de celle-ci, il ne trouve qu’un cauchemar…
   
   La critique des Etats-Unis est acerbe, à commencer par la demande de visas envoyée par le père de Bronsky au Consul Général Américain en 1938, au lendemain de la nuit de cristal. Dans sa réponse (un an plus tard), Hilsenrath fait dire au Consul tout haut ce que beaucoup pensaient très bas: «Des bâtards juifs comme vous, nous en avons déjà suffisamment en Amérique. Ils encombrent nos universités et se ruent sur les plus hautes fonctions sans plus se gêner.»
   
   Au chapitre 6, des immigrés juifs discutent de la politique américaine:
   «Dans ce pays, un intellectuel n’a aucune chance de devenir président », […]
   «Vous avez vu, juste avant ces élections, ces affiches d’Eisenhower souriant de toutes ses dents? Eisenhower est devenu président parce qu’il souriait mieux que cet intellectuel de Stevenson. C’est le plus beau sourire qui devient président dans ce pays. C’est comme ça.»

   
   Au chapitre 9, Bronsky, aigri de ne pouvoir rencontrer des filles autres que des putes, note dans son journal: «Si toi, Jakob Bronsky, tu devais rencontrer une telle fille, elle se posera les questions suivantes: […] Que sait-il, Jakob Bronsky, de l’American way of life? Sait-il, Jakob Bronsky, que seule la réussite compte, et rien d’autre? Est-ce un mec qui écrase l’autre sans le moindre scrupule tout en croyant au bon Dieu? Sait-il que notre monde est un monde paradisiaque? Croit-il, Jakob Bronsky, à l’infaillibilité de notre système? Connaît-il les idéaux de nos ancêtres, ceux arrivés avec le Mayflower, et que pense-t-il de la culture Coca-Cola? Croit-il, Jakob Bronsky, au rêve américain? Va-t-il posséder un jour une voiture flambant neuve, des costumes de prix, une maison ou un appartement à lui dans les quartiers en vogue de l’East-side? […] Claquera-t-il cent balles en une soirée juste pour me montrer qu’il en a les moyens? M’invitera-t-il à Las Vegas? Croit-il, Jakob Bronsky, à l’intérêt de devenir membre d’un country club et que fait-il pour y parvenir? Va-t-il falloir que je subisse sa bite? Est-ce que ça vaut le coup? Car, au bout du compte, je voudrais me marier un jour, je voudrais aussi divorcer pour encaisser ma pension alimentaire…»
   
   A partir du chapitre 21, le style du roman change du tout au tout. Bronsky passe du quotidien new-yorkais à l’histoire de la shoa, puis à celle de sa famille qui a survécu, pour finir par la sienne propre, celle de Jakob Bronsky qui a sombré dans la dépression avant d’en sortir par l’écriture. Sans sentimentalité aucune, de manière très neutre, des faits…
   
   A la fin du Livre, Bronsky donne une interview imaginaire (qui est peut-être une interview réelle de Hilsenrath?) à la télévision allemande. Quand le journaliste lui demande s’il a quelque chose à dire au peuple allemand, il répond:
   - «Aux vieux, je n’ai rien à dire. Ils savent.»
   - «Et aux jeunes?»
   - «Je voudrais dire aux jeunes : lisez mon livre.»
   - «Votre livre sur le ghetto juif?»
   - «Mon livre contre la violence et la barbarie.»
   - «LE BRANLEUR?»
   - «LE BRANLEUR !»

   
   Certes, ce livre n’est pas drôle, le style n’est pas engageant, l’univers est répugnant, il n’y a pas de bons sentiments. Mais je pense qu’il vaut le coup d’être lu!
    ↓

critique par Alianna




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Les aveux de Bronsky
Note :

   Il m’est arrivé quelque chose de peu banal avec cet ouvrage. J’ai failli le relire à 2-3 semaines d’intervalle, j’avais oublié que je l’avais lu. J’avais d’ailleurs oublié de quoi il nous parle, le Bronsky!
   Du reste il est vite lu, imposant presque la lecture en diagonale de par sa vacuité et le style employé (beaucoup de dialogues, répétitifs, inintéressants…). Vite lu, vite oublié. J’espère qu’Edgar Hilsenrath a commis d’autres choses plus intéressantes…
   C’est un peu dur de déclarer inintéressant un ouvrage, manifestement largement autobiographique, et qui porte en partie sur la persécution des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, persécution qu’a connue Edgar Hilsenrath mais avoir connu cela et se prévaloir d’être juif ne justifie pas pour autant l’indigence du style, des propos. De même qu’on ne fait pas forcément un bon roman avec des bons sentiments…
   Jacob Bronsky, juif allemand ressorti vivant des affres de la Seconde Guerre Mondiale, débarque à Manhattan comme en Terre Promise début des années cinquante pour se refaire, enfin se faire une vie plutôt après l’enfer qui lui était promis pendant la guerre. Sans le sou, avec surtout une idée en tête, écrire le roman qui le propulsera dans une autre vie que celle des miséreux qui hantent les rues de New York. Il est à peu près prêt à tout, n’a guère de scrupules, une morale des plus élastiques… le genre de personnage petit mais qui ne le sait pas et qui, comme la grenouille…
   C’est bizarre mais je n’ai pas envie de parler davantage de ce roman. D’ailleurs, c’est bien simple, je l’ai déjà oublié. J’ai même failli le relire…
    ↓

critique par Tistou




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Politiquement très incorrect!
Note :

   Edgar Hilsenrath invente pour ce roman son double littéraire sous les traits de Jakob Bronsky, jeune juif, fils de Nathan débarqué en 1956 aux Etat Unis, pays de la liberté et du rêve. Bronsky a du mal à s'intégrer et erre désespérément dans les rues de New York, affamé de nourriture et de sexe et crevant de solitude. Il n'arrive pas à comprendre ce pays . Malgré des scènes cocasses, des dialogues percutants et parfois vulgaires, l'auteur nous sert un humour corrosif rempli de désespoir.
   
    Bronsky se veut écrivain et son livre "Le Branleur" racontera la shoah, la solution finale, les nazis. Entre un passé bien réel qui ne peut s'oublier et le quotidien où chaque jour est un enfer, il erre, clodo alcoolique parmi les exclus du rêve américain. Il porte en lui à jamais la souffrance et la mort des Six millions. Dans ce livre décalé parfois déjanté à l'outrance, il n'est au fond question que de ça. La Shoah racontée encore et encore, dans un humour plus noir que jamais, pour ne pas oublier.
   
    L'auteur nous rappelle aussi Bukowsky,dans sa grande solitude et son rejet de la société, par ses dialogues vifs, colorés où la vulgarité cache une fêlure profonde.
   
    La construction du roman est tout à fait hors norme et originale. Commencé comme l'épopée d'un immigré sur le sol américain, le récit devient le témoignage de ceux qui ne voudront jamais oublier l'horreur et termine par les premières pages du livre écrit par le héros : "Le nazi et le barbier". Véritable ouvrage de l'auteur paru aux Editions Attila, qui raconte par la dérision la shoah vue par un personnage diabolique et lamentablement dangereux.
   
    Un livre très émouvant et politiquement très incorrect! Savoureux!

critique par Marie de La page déchirée




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