Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La Pornographie de Witold Gombrowicz

Witold Gombrowicz
  Cosmos
  La Pornographie
  Le festin chez la comtesse Fritouille & autres nouvelles
  Trans-Atlantique
  Ferdydurke
  Les Envoûtés

Witold Gombrowicz est un écrivain polonais né à Małoszyce, (en Pologne alors russe) en 1904, et mort en France en 1969.

La Pornographie - Witold Gombrowicz

Erotisme compliqué
Note :

   (1ère publication en 1960).
   Gombrowicz est décédé neuf ans plus tard, il y a quarante ans déjà!
   
   
   Le narrateur qui porte le même nom et prénom que l'auteur (est-ce autobiographique?), fuit Varsovie en 1943 avec un ami Frédéric, pour se retirer à la campagne où un nommé Hippolyte les héberge.
   
   Frédéric est un artiste qui s'est jadis occupé de théâtre. Pour effectuer les gestes les plus insignifiants, il a toujours l'air de jouer, c'est cette caractéristique qui a plu à Witold « il ne faisait que se comporter, il se comportait sans cesse».
   
   Ces deux messieurs d'un certain âge, oisifs, et attirés par les jeunes gens, vont s'intéresser à la fille de leur hôte Hénia, et à Karol, un jeune voisin en rupture avec ses parents, que Hippolyte a accueilli chez lui en échange de menus services.
   Les deux adolescents se connaissent depuis l'enfance.
   
   C'est le premier dimanche de leur séjour, lorsque Witold et Frédéric se sont contraints à aller à la messe avec la famille, que l'esprit de Witold commence à battre la campagne.
   La course en calèche l'énerve «la perversité de cette randonnée me frappa tout à coup, car nous étions comme sortis d'une image d'Epinal -une photo morte du vieil album de famille- et sur la colline le véhicule périmé était visible de très loin, ce qui rendait la contrée particulièrement ironique, d'une méprisante cruauté».
   Le plaisir qu'il escompte obtenir du manège de son ami Frédéric qui se comporte en parfait croyant allant même jusqu'à prier avec ferveur, ne lui sied pas autant qu'il le faudrait. «l'église n'était plus une église. L'espace y avait fait irruption mais un espace cosmique, déjà noir,et cela ne se passait même plus sur terre, ou plutôt la terre se transforma en une planète suspendue dans le vide de l'univers, le cosmos fit sentir sa présence toute proche, nous étions en plein dedans... suspendus avec nos cierges et notre lumière et c'est là-bas dans l'espace infini, que nous manigancions ces choses étranges avec nous et entre nous, semblables à des singes qui grimaceraient dans le vide».
   
   C'est ainsi, que pour faire exister ce «vide», il jette son dévolu sur les jeunes gens, la garçon d'abord, en fonction de ses penchants. Mais la réalisation de ses pulsions n'est pas possible, donc il invente une intrigue dramatique à propos des jeunes gens.
   
   Il se rend bientôt compte que Frédéric partage son goût.
   
   Les deux compères, décident, par caprice et perversité, que les deux adolescents doivent se mettre ensemble: ce fantasme les poursuit et ils interrogent les jeunes gens sur leurs penchants:
   Hénia est promise à Albert, un notaire nettement plus âgé qu'elle, et semble se contenter de cela, et Karol préfère les femmes mûres plus expérimentées que les jeunes filles.
   Les deux amis ne recueillent guère de succès dans leur entreprise, même si Frédéric fait accomplir des jeux théâtraux aux jeunes gens, en vue d’exciter la jalousie du notaire. Mais des événements fortuits vont les servir dans leur tâche...
   
   Le style: le récit consiste en un monologue vif, enlevé, bavard, où Witold entrelace ses pensées avec le récit des événements et les dialogues des personnages qui viennent rompre une éventuelle monotonie du texte.
   
   Du côté de l'intrigue, on est partiellement satisfait: on n'arrive pas à croire que les deux adolescents obéissent réellement à Witold et Frédéric pour leur plaire, on peut penser qu'ils agissent pour leur propre compte, et ne se sont jamais souciés de ces deux messieurs et de leurs manigances, en fait les gesticulations intellectuelles de ces deux messieurs et leurs prétendues manipulations des jeunes nous semblent vaines. Ainsi le fait que les deux jeunes gens se soient amusés à écraser le même ver de terre, chacun à un bout, lui paraît un signe: ce ver sera identifié à l'ennemi que les jeunes sont prêts à anéantir...
   
   Reste la vision du monde du narrateur, originale, loufoque, qui intéresse sans séduire. Mélange de sarcasmes, comparaisons réalistes aussi bien que de rêveries romanesques.
    ↓

critique par Jehanne




* * *



On s’en délecte avec dégoût.
Note :

   En Pologne pendant la seconde guerre mondiale, Frédéric et Witold, réunis presque à contre-gré dans la méfiance et le dégoût, vont passer plusieurs semaines ensemble à la campagne chez leur ami Hippolyte, un résistant déserteur. Ils rencontreront également un jeune homme (Karol) et une jeune femme (Hiena) autour desquels se cristalliseront leurs pulsions érotiques ambivalentes. L’imagination qu’ils investissent à constituer ce couple fantasmé mêle la grandeur presque épurée des sentiments aux délires les plus érotiques. La pornographie sert simplement à décrire la résultante suivante : tous les gestes et toutes les conversations apparemment les plus anodins n’ont pas d’autre but que le fantasme de réunion sexuelle. Frédéric et Witold, malgré leur dégoût et leur mutisme réciproque, finiront cependant par nourrir une excitation respective et la mise au plan de leurs petits projets pornographiques leur permettra d’entamer une correspondance effrayante : le média de communication virtuel devient la seule trace d’authenticité et de réalité dans ce jeu de relations. Le couple homosexuel des adultes se noue dans l’asservissement du couple des jeunes campagnards, supposés innocents, soupçonnés ponctuellement d’impureté, et l’excitation des adultes croît à mesure que les plus jeunes sont dominés, asservis par leur obéissance aux plans secrètement concoctés par leurs manipulateurs.
   
   Witold Gombrowizc, dans un entretien avec Dominique de Roux, parle ainsi de l’intrigue de "la Pornographie" :
   "Nous, Frédéric et moi, deux messieurs d’un certain âge, nous apercevons un jeune couple, une fille et un garçon, qui semblent être faits l’un pour l’autre, soudés l’un à l’autre par un sex-appeal réciproque qui saute aux yeux. Mais eux, c’est comme s’ils ne s’en apercevaient pas, cela se noie pour ainsi dire dans leur juvénile inaptitude à l’accomplissement (la maladresse propre à leur âge).
   Nous, les vieux, cela nous excite, nous voudrions que le charme prît corps. Et, avec précaution, en sauvant les apparences, nous nous mettons à les aider. Mais nos efforts n’aboutissent à rien."

   
   Et dans son journal, il écrivait : "Le "physique" m’était nécessaire, indispensable même, comme contrepoids à la métaphysique. D’ailleurs la métaphysique appelle la chair. Je ne crois pas en une philosophie non érotique. Je ne fais pas confiance à la pensée quand elle se délivre du sexe."
   
   Et pourtant, le paradoxe de "la Pornographie" c’est de ne présenter, justement, aucune allusion directe au sexe. S’il n’avait été question que de cela, peut-être le livre se serait-il appelé "l’Erotique". Mais ici, ce qui met mal à l’aise et ce qui excite, c’est la manipulation, la domination, l’humiliation et la récupération du sexe pour masquer le dégoût que la vie semble parfois éprouver pour certains individus. Et même comme cela, le verbe reste simple, jamais cru ni explicite. Le lecteur lui-même est obligé de devenir complice pour prendre conscience du caractère pornographique de ce jeu à quatre. Witold Gombrowicz ne réfléchit pas au dilemme classique sur la dualité entre l’âme et le corps. Il sait qu’il y a des cerveaux, et qu’il y a des corps. Frédéric et Wttold sont les vieux cerveaux qui essaient de se connecter aux jeunes corps de Karol et d’Henia pour produire l’érection.
   "Et, comme si la mesure n’était pas encore comble, cette idée délirante, sortie tout droit de l’asile de fous, dégénérée et sauvage, cette idée répugnante d’intellectuel, exhala, comme un buisson en fleurs, une odeur entêtante, divine, oui, à la vérité elle était sublime !"

   
   Une lecture politique de ce roman pourrait également nous amener à considérer la pornographie comme traduction des sordides petits intérêts personnels, ceux-ci qui s’échelonnent jusqu’au paroxysme à cause de la décadence mégalomaniaque de quelques-uns qui ont injustement reçu le pouvoir, ainsi que nous le laisse à penser ce petit message griffonné par Frédéric à Wttold : "Il faut collaborer à l’action clandestine de Hippo. Sans révéler que notre action clandestine vise un autre but. Faites comme si vous étiez plongé jusqu’au cou dans la lutte nationale, dans l’action de l’A.K., dans le dilemme Pologne-Allemagne, comme s’il ne s’agissait que de cela… quand en fait il ne s’agit que de faire en sorte que : HENIA AVEC KAROL". Pensée pornographique ultime : rien d’autre n’est vrai que la pornographie. On s’en délecte avec dégoût.
   
   "Cette pensée était de l’alcool pur : pourquoi avec lui toute pensée était-elle toujours fascinante ou repoussante, toujours passionnée et tendue à l’extrême ?"

critique par Colimasson




* * *