Lecture / Ecriture
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Le cœur insulaire de Mohammed Dib

Mohammed Dib
  La grande maison
  Le métier à tisser
  Au Café
  Un été africain
  Le Talisman
  Mille hourras pour une gueuse
  Les Terrasses d’Orsol
  Le Sommeil d’Eve
  Neiges de marbre
  L'infante maure
  La nuit sauvage
  Si Diable veut
  L'enfant-jazz
  Comme un bruit d’abeilles
  Le cœur insulaire
  Laëzza
  L'incendie

Mohammed Dib, né en 1920 à Tlemcen, en Algérie, et mort le 2 mai 2003 à La-Celle-Saint-Cloud, est un des grands écrivains de langue française. Poète - Prix Stéphane Mallarmé -, romancier - Grand prix du Roman de la Ville de Paris -, essayiste, auteur de nouvelles, de contes et de pièces de théâtre, son œuvre, vaste et intense, a été couronnée par le Grand prix de la Francophonie de l'Académie française.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le cœur insulaire - Mohammed Dib

La trace de l’oiseau dans l’air
Note :

   Les deux grandes sections de ce recueil m’ont laissé des impressions si différentes qu’il m’est bien difficile d’en parler. L’ensemble témoigne pourtant d’une même volonté d’économie. Et ce n’est certainement pas un hasard si Mohammed Dib a choisi de dédier "Le cœur insulaire" à celui qui fut le complice de ses expériences finlandaises, le poète breton Eugène Guillevic, adepte lui aussi de l’économie et de la concision. Mais voilà… Des moyens très semblables m’ont pour une partie plutôt ennuyée, et pour l’autre vraiment séduite.
   Brefs et d’un minimalisme poussé à l’extrême, les poèmes de la première section du "Cœur insulaire" - "Le chant du sable" – semblent tendre tout entier à fixer le plus impalpable, le plus évanescent, l’empreinte d’un pas sur la plage, que la marée est sur le point de venir effacer, "la trace de l’oiseau dans l’air" chère à Marcel Schwob qu’Hugo von Hofmannsthal avait à son tour si joliment couchée sur le papier dans une nouvelle intitulée "Chemins et rencontres". Cette première partie du recueil est décidément si dépouillée - décharnée même -, si minimaliste et si évanescente que je n’ai pu me défendre d’une impression de ressassement, d’une pointe d’ennui aussi, face à ces textes devenus, à force de dépouillement, si semblables les uns aux autres. Et il me semble finalement que la meilleure façon de les aborder est encore de venir les picorer, un à un, au hasard et dans le désordre, et surtout pas par une lecture séquentielle, fut-elle très lente et menée à tout petits pas.
   
   Tout à l’inverse, les poèmes de la seconde partie du "Cœur insulaire" – intitulée "O ombra del morir", en référence à un sonnet de Michel-Ange – organisés selon sept suites bien distinctes, demandent vraiment à être lus dans le bon ordre. Explorant pas à pas une image primordiale – un marcheur dans la forêt, le grondement d’un torrent… -, chacune de ces suites est d’une grande richesse et Mohammed Dib s’y révèle, par-delà l’économie des moyens mis en œuvre, comme un véritable maître de la variation.
   
   
   Extraits:
   
   Feu instant
   Révélation si matin
   au sortir du désastre.
   
   Preuve dans le sable
   qu'un oiseau a marché.
   
   L’insolation délicate
   l'envol d’un fou de bassan.
   
   L’empreinte sans bruit
   la sérénité sans lieu.
   
   ("Le chant du sable", p. 30)
   
   
   Qui a marcheur pour nom
   
   1
   Qui ordonne et laisse
   ton sang crier?
   N’interroge pas.
   
   Dans le dos
   les couteaux frapper,
   tuer derrière.
   
   La forêt là-bas.
   Tu t’y rends toi
   les yeux fermés.
   
   2
   Les arbres opposent
   leur grille serrée
   à la même lueur rouge.
   
   Tous pourtant
   sont étrangers
   l’un à l’autre.
   
   Arbres remués
   arbres immobiles
   déportant le regard.
   
   3
   Qui sait
   qui saigne?
   
   Qui va devant
   qui va tomber?
   
   Et verra la forêt
   sur pied marcher?
   
   Se fermer au détour?
   N’interroge pas.
   
   ("O ombra del morir", pp. 85-87)

critique par Fée Carabine




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