Lecture / Ecriture
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Neiges de marbre de Mohammed Dib

Mohammed Dib
  La grande maison
  Le métier à tisser
  Au Café
  Un été africain
  Le Talisman
  Mille hourras pour une gueuse
  Les Terrasses d’Orsol
  Le Sommeil d’Eve
  Neiges de marbre
  L'infante maure
  La nuit sauvage
  Si Diable veut
  L'enfant-jazz
  Comme un bruit d’abeilles
  Le cœur insulaire
  Laëzza
  L'incendie

Mohammed Dib, né en 1920 à Tlemcen, en Algérie, et mort le 2 mai 2003 à La-Celle-Saint-Cloud, est un des grands écrivains de langue française. Poète - Prix Stéphane Mallarmé -, romancier - Grand prix du Roman de la Ville de Paris -, essayiste, auteur de nouvelles, de contes et de pièces de théâtre, son œuvre, vaste et intense, a été couronnée par le Grand prix de la Francophonie de l'Académie française.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Neiges de marbre - Mohammed Dib

La petite fille venue du froid
Note :

   Dernier volet de la trilogie nordique, ce roman a comme décor le climat neigeux des pays d’Europe du Nord. Le narrateur est un traducteur exilé de son pays du Sud et marié avec une femme russe. Sa relation avec sa petite fille Lyyl est particulière. Père et fille parlent leur propre langage, mais sont capables de se comprendre et alimenter une conversation significative.
   
   «Et les discours qu’elle me tient en même temps. Pour ne pas les comprendre il faudrait être bête à manger du foin. Je n’ai même pas à savoir les mots. Je lis simplement sur son visage. Et son visage se multiplie: amusé, surpris, dubitatif, concentré, heureux, malheureux, excité…»
   
   Le texte intimiste est d’ailleurs traversé par des méditations sur le langage et la quête de communiquer la subtilité des émotions humaines. Au même moment que le père développe son habileté à communiquer avec sa fille, sa relation avec sa femme s’étiole, les deux époux se retranchent dans le mutisme et il devient impossible de trouver les mots pour rescaper le couple.
   
    «Et le temps s’occupe de nous vivre. Le temps que je me suis adjoint comme complice pour qu’il achève notre amour, lui donne le coup de grâce.»
   
   Les thèmes des différences culturelles, du matriarcat et de l’aliénation sont abordés en sourdine. La majorité du roman est consacrée à l’admiration contemplative de cette petite fille précoce. Elle est la vedette. Elle est tout simplement charmante avec ses questions naïves et son ami imaginaire Nikki. C’est une fillette adorée et divinisée. Cette dévotion aurait pu être agaçante. Elle ne l’est pas car Dib arrive à traduire de manière juste toute la tendresse du père.
   
   Je retiens surtout de ce roman, la finesse dans le traitement d’un sujet qui se prête souvent au voyeurisme; la déchirure du couple. Rares sont les auteurs qui lui accordent autant de pudeur et d’élégance.
   
   
   Trilogie nordique
   
   1 - "Les Terrasses d’Orsol"
   2 - Le Sommeil d’Eve
   3 - Neiges de marbre
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critique par Benjamin Aaro




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«Il était une fois une petite fille…»
Note :

   Histoire d’un couple mixte - elle est du Nord, lui vient du Sud - qui se déchire après s’être aimé, renvoyant un homme à son exil et sa solitude, "Neiges de marbre" referme la boucle tracée par Mohammed Dib dans les deux premiers volets de sa trilogie nordique: le long poème du déracinement et de la lente dissolution d’une identité dans "Les Terrasses d’Orsol" et le récit d’une passion amoureuse nouée par-delà l’ordre social et les distances géographiques et culturelles dans "Le Sommeil d’Eve".
   
   Mais plus encore que le récit de la fin d’un amour entre un homme et une femme, "Neiges de marbre" est le récit d’un amour entre un homme et sa fille - une toute petite fille encore et déjà un redoutable petit bout de femme -, qu’il ne voit que trop rarement: l’enfant est élevée par sa mère et sa grand-mère dans leur pays, la Finlande, où le père, étranger, ne peut séjourner, à chacune de ses visites, que pour un temps limité. Par-delà les barrières imposées par la différence de langue et les longues séparations, ce troisième volume de la trilogie nordique est donc avant tout une plongée dans l’intimité complice d’un père et de sa petite Lyyl (prononcez Lûûl) aux yeux d’ambre, les jeux qu’ils partagent, les fous rires, les contes qu’il lui lit ou ceux qu’il invente pour elle.
   
   C’est un bijou de poésie, de fantaisie et d’inventivité, où même le cabas de la grand-mère se métamorphose en chapeau de prestidigitateur, "Du même cabas, à présent, la vieille dame extirpe trois livres, trois albums dont Lyyl ne se sépare jamais. Impossible de garantir ce qu’on peut voir apparaître de ce cabas: deux douzaines d’œufs, sait-on, un bouquet de roses, sait-on, un dragon crachant des flammes, la lune peut-être; une chose à la suite de l’autre ou toutes ensemble à tout moment et toutes aussi impossibles." (p. 13), laissant penser que Mohammed Dib a pu être, aussi, un merveilleux auteur de livres pour enfants. Et surtout, c’est un livre tout de pudeur et de tendresse retenue, sans la plus petite trace de mièvrerie: magnifique et bouleversant, tout simplement.
   
   
   Extrait:
   
   "Mais ce qu’on dit, ce qu’on fait, c’est toujours une histoire, ce qu’on voit, ce qu’on est, une histoire qui n’en finit pas de se raconter elle-même. Dans leurs va-et-vient, les hirondelles se font aiguilles et elles cousent toutes seules l’histoire, je veux dire sans aucune main pour les tenir. C’est comme ça. Elles cousent, elles cousent. Si bien qu’on ne sait pas quand elles vont s’arrêter. Peut-être pas avant des heures, une heure après l’autre pour faire un jour. Et peut-être qu’avec leur fil invisible elles cousent les feuilles aux arbres, les maisons aux maisons, les nuages au ciel, elles cousent le monde, elles en raccommodent les trous, c’est leur dentelle. En attendant, elles cousent et rient entre elles." (p. 38)

critique par Fée Carabine




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