Lecture / Ecriture
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Les Terrasses d’Orsol de Mohammed Dib

Mohammed Dib
  La grande maison
  Le métier à tisser
  Au Café
  Un été africain
  Le Talisman
  Mille hourras pour une gueuse
  Les Terrasses d’Orsol
  Le Sommeil d’Eve
  Neiges de marbre
  L'infante maure
  La nuit sauvage
  Si Diable veut
  L'enfant-jazz
  Comme un bruit d’abeilles
  Le cœur insulaire
  Laëzza
  L'incendie

Mohammed Dib, né en 1920 à Tlemcen, en Algérie, et mort le 2 mai 2003 à La-Celle-Saint-Cloud, est un des grands écrivains de langue française. Poète - Prix Stéphane Mallarmé -, romancier - Grand prix du Roman de la Ville de Paris -, essayiste, auteur de nouvelles, de contes et de pièces de théâtre, son œuvre, vaste et intense, a été couronnée par le Grand prix de la Francophonie de l'Académie française.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les Terrasses d’Orsol - Mohammed Dib

Un exilé en perdition
Note :

   Poussé par l’épreuve de la maladie et la dissolution de son mariage, le narrateur de ce premier roman nordique de Mohammed Dib s’est résolu à quitter Orsol, sa ville natale, "la grandeur de ces nuits lessivées de lune sur [ses] blanches et tranquilles terrasses! Et les effluves de jasmin, ces effluves qui les hantent comme un secret lancinant jusqu’à ce que déferle avec l’aube l’odeur nue, aérée du large. Souffles et parfums, ainsi que la violente risée de bonheur qu’ils vident sur la terre (…)" (pp. 87-88) , et son poste d’enseignant à l’université – son récit ne se départit d’ailleurs jamais d’une pointe de préciosité et même de pédanterie, trace sans doute de son ancien emploi -, pour une mission de longue durée dans la ville lointaine de Jarbher. Sa nouvelle vie s’y était d’ailleurs ouverte sous le signe d’un enthousiasme sans faille pour la gravité bienveillante de ses nouveaux concitoyens, et pour l’atmosphère sereine de leur cité, au point que notre héros se laisse emporter à constater: "En fait hors de cet endroit, personne ne connaît la vie dans sa vérité, ni dans cette vie la joie de vivre." (p. 37)
   
   Et pourtant… Quelque soit l’enthousiasme de notre guide, Jarbher ne semble pas pouvoir faire exception au proverbe selon lequel toute médaille doit avoir son revers. L’envers de la ville si ordonnée se révèle en l’occurrence un véritable gouffre poussant son dédale sous ses rues, ouvrant sur la mer et ses flots grondants et peuplé de créatures étranges. Et à mesure que le temps passe et que les premiers mois d’apprentissage et de découverte cèdent le pas à une période de stagnation, à ce moment où le visiteur comprenant qu’il ne peut pas pénétrer plus avant l’esprit du lieu et de ses habitants, achoppe sur le caillou de l’incommunicabilité, cette face cachée s’impose comme une véritable obsession pour notre héros, et comme le révélateur des métamorphoses que subit sa personnalité, à chaque jour plus incertaine, sous les effets conjugués de l’exil et de la solitude.
   
   L’argument des "Terrasses d’Orsol" est au fond aussi simple que cela. C’est le récit, sous une forme extrêmement élaborée et poétique, et que des commentaires de l’auteur - que seul distingue l’usage de l’italique - viennent encore régulièrement recadrer, de la transformation d’un homme déraciné qui perd insensiblement ses repères, sa mémoire et, enfin, jusqu’à ce qui fait le cœur de son identité. Un récit allégorique où le lecteur finit, il faut bien l’avouer, par se perdre à son tour à mesure que ses fondements-mêmes - les émotions du héros et son expérience de l’exil - se trouvent dissimulés sous les voiles d’une songerie de plus en plus fluctuante, noyée de métaphores et de symboles au sens de plus en plus incertain. C’est un récit, enfin, dont la conclusion, brutale et hallucinée, laisse penser que l’auteur lui aussi en a quelque peu perdu le fil, nous livrant, plutôt qu’un roman dans les règles de l’art – et qu’y a-t-il d’étonnant à cela puisque Mohammed Dib était aussi poète, et peut-être même était-il poète avant d’être romancier? -, un long, un très long poème, reflet d’une expérience si personnelle, intime et incommunicable qu’elle ne cesse de lui échapper en dépit de tous ses efforts pour la fixer sur le papier.
   
   Extrait:
   
   "Je touche le parapet de pierre blanche, je m’y tiens. Il m’arrive à la taille. Je me plonge dans la contemplation de l’océan. A croire que je suis venu pour ça. Mais c’est que toute la lumière est là, liquéfiée. Un infini de lumière et il déroule ses lourds plis brillants, ne cesse de se mouvoir, de se rapprocher sans jamais arriver. Médusé par ce spectacle Il était partagé entre ce qu’il voyait dehors, cette lumière, cette malédiction, et ce qu’il voyait en dedans, le même lumière, la même malédiction, je reste là. Malgré moi pourtant mes yeux se mettent à chercher, à fureter, vont d’un coin à un autre, entreprennent ce pour quoi je suis de retour en ces lieux. Et que fait l’océan pendant ce temps, il joue. Je le considère, intrigué mais à moitié seulement, étonné mais seulement à moitié : à quel jeu joue-t-il?Il appelle, dirait-on, n’en finit pas d’appeler. Qui pourrait-il appeler, ou quoi?Attirer l’attention, c’est ce qu’il veut? Il fixe sur moi des yeux presque humains, des yeux par milliers, il en est couvert, je ne me vois pas scruté par cette folle quantité d’yeux épars. Ou il essaye de calmer, d’endormir en lui quelque chose qui le travaille et il laisse aller ses regards dans tous les sens, c’est ça, une chose qui demeurera toujours inconnue de nous." (pp. 13-14)

   
   Trilogie nordique
   
   1 - "Les Terrasses d’Orsol"

   2 - Le Sommeil d’Eve
   3 - Neiges de marbre
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critique par Fée Carabine




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Fascination, envoûtement, frustration
Note :

    «A la dernière page de ce roman, Eid, le héros a tout oublié. Et d'abord il a oublié son nom. Il a été envoyé à l'étranger, en mission par son gouvernement. Il l'a oublié aussi. Et oublié pourquoi. Il a, dans l'opulente ville, nommée Jarbher, où il est chargé d'exercer ses activités, surpris un secret, un terrible secret. Il l'a oublié. Et oublié qu'on le paie, et qu'il a chèrement payé pour cela. Oublié qu'il a dans cette même ville rencontré une femme extraordinaire et oublié toute l'aventure, extraordinaire, elle aussi. Il a tout oublié. Oublié jusqu'à l'exil où désormais il vit sans mémoire. Lui-même, son pays semble l'avoir oublié, là. Il se souvient juste d'un titre de film et d'un prénom féminin. Tout à la fin. Qu'est-il arrivé à cet homme.» ( Quatrième de couverture d'une édition antérieure)”
   
   Dès les premières lignes, je suis rassurée par l'écriture simple et fluide, mon assurance est éphémère; je découvre presque du même coup un propos obscur, abstrait, tout à fait mystérieux... Je persiste; le lyrisme de l'auteur de par sa qualité est tour à tour fascinant, envoûtant, même s'il ne dévoile que très peu où il nous entraîne... et tout à fait à mon insu je suis entièrement happée dans une forme de suspense, le même en fait que le narrateur, je désire autant que lui connaître la nature de cette fosse d'horreurs dont il fait la découverte et qui l'obsède... et ce, à mi-lecture du livre, que soit dit en passant, j'ai lu tout d'une traite en une après-midi... L'entreprise d'Eïd n'est pas tant de découvrir le secret, puisque la fosse est une évidence incontournable et non cachée, mais de lui donner un nom. De ses interlocuteurs jarbherois qui évitent de lui répondre, Eïd ne cherche pas tant à apprendre la chose, qu'il connaît, qu'à les amener à lui donner un nom en l'identifiant. L'identification elle-même n'est qu'un prétexte, puisqu'on verra qu'Eïd a compris comme nous, dès le début, que ce sont des hommes qui se meuvent lentement dans cette fosse...
   
   Lorsque je reprends ma lecture, la narration s'égare complètement de tout propos rationnel, celle-ci, jusqu'à la fin du livre, nage en plein surréalisme qui me devient dès lors totalement inaccessible. Par delà le réalisme auquel je semble désirer vouloir réduire l'écriture de l'auteur, j'aimerais au moins être capable de communier, fut-ce minimalement, au sens de cette écriture, si belle soit-elle...
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critique par Françoise




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Kafka maghrébin?
Note :

   Comment dit-on "nuit et brouillard" en algérien? Comment dit-on mauvais rêve et perdition? S’il y avait des clés pour interpréter ces «Terrasses d’Orsol», je les cherche encore désespérément! Des clés – ou une au moins – il doit bien en avoir, sinon …? On nage dans ce roman en plein onirisme brouillardeux, ou cauchemar comateux, comme on voudra. Pas de début, pas de fin, rien pour se repérer ou à quoi se raccrocher.
   «Je venais à peine de faire quelques pas là-dedans, je n’avais accompli que ces quelques pas, et il m’a sauté dessus avec une force et une soudaineté à en demeurer étourdi, le silence qui y plane, y règne. Je l’avais oublié, ce silence. Il émerge de terre comme émergerait une source au beau milieu d’un salon si une incongruité de ce genre avait jamais la chance de se produire. Et j’ai marché dans cet écheveau de couloirs entortillés, j’en ai sondé, exploré les profondeurs, je ne pourrais pas dire combien de rues, de défilés, j’avançais dans un sens et aussitôt j’avais l’impression de me tromper, j’allais dans l’autre, et j’avais encore l’impression de me tromper. Des impasses, des impasses, partout. J’avais le sentiment en fait de me perdre, de sombrer surtout dans leur silence qui allait s’enflant, augmentant et occulte hissait autour de moi ses nappes secrètes, unies. Ses nappes à l’équilibre parfait.»

   
   Soit un individu, Ed, Eid ( ?), de Orsol – ville, pays? – envoyé par son pays comme en mission d’information à Jarbher, pour en faire remonter des rapports sur – la ville, le pays? Ce Ed est obsédé tout au long du roman, qui décrit un laps de temps qu’on ne saurait estimer, par un spectacle qui le laisse coi et en état de sidération. En bord de mer, du haut d’une terrasse, au bord de ce qui est décrit comme une fosse et qui pourrait n’être que des rochers à marée basse, il voit, ou croit voir, des êtres à la quasi-immobilité hypnotisante, monstrueux, décrits alternativement comme des reptiles, des pachydermes, qu’on pourrait imaginer comme morses ou iguanes.
   
   Lui seul – mais il n’en est pas sûr, semblerait les voir, être conscient de leur présence. Et ceci constitue comme un secret, un secret d’état, l’obsession de ses jours et ses nuits. Il semble avoir conscience que se joue là, le concernant, sa vie ou au moins sa liberté.
   
   Restera à la fin une femme, qui ne semble être ni sa femme ni sa fille, restées au pays (décidément chez Dib, les hommes quittent fréquemment femmes et filles, cf «L’infante maure»!), (mais Jarbher et Orsol ne sont-ils pas en fait le même pays?), et qui semblera son seul lien avec la vie, avec la raison. Une raison dont on peut légitimement douter au final.
   
   Les amateurs d’onirisme y trouveront peut-être leur compte. Pour ma part, j’ai besoin d’un minimum de points d’accroche qui m’ont singulièrement manqué. L’impression d’avoir traversé ce roman comme on traverserait une ville inconnue plongée dans un brouillard et sans but ni raison.

critique par Tistou




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