Lecture / Ecriture
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La grande maison de Mohammed Dib

Mohammed Dib
  La grande maison
  Le métier à tisser
  Au Café
  Un été africain
  Le Talisman
  Mille hourras pour une gueuse
  Les Terrasses d’Orsol
  Le Sommeil d’Eve
  Neiges de marbre
  L'infante maure
  La nuit sauvage
  Si Diable veut
  L'enfant-jazz
  Comme un bruit d’abeilles
  Le cœur insulaire
  Laëzza
  L'incendie

Mohammed Dib, né en 1920 à Tlemcen, en Algérie, et mort le 2 mai 2003 à La-Celle-Saint-Cloud, est un des grands écrivains de langue française. Poète - Prix Stéphane Mallarmé -, romancier - Grand prix du Roman de la Ville de Paris -, essayiste, auteur de nouvelles, de contes et de pièces de théâtre, son œuvre, vaste et intense, a été couronnée par le Grand prix de la Francophonie de l'Académie française.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La grande maison - Mohammed Dib

Misère…
Note :

   Premier roman publié par Mohammed Dib (1920-2003), "La grande maison" forme avec "L'incendie" et "Le métier à tisser" une trilogie algérienne qui commence en 1939.
   «Grande et vieille, elle était destinée à des locataires qu'un souci majeur d'économie dominait ; après une façade disproportionnée, donnant sur la ruelle, c'était la galerie d'entrée, large et sombre : elle s'enfonçait plus bas que la chaussée, et, faisant un coude qui préservait les femmes de la vue des passants, débouchait ensuite dans une cour à l'antique dont le centre était occupé par un bassin. A l'intérieur, on distinguait des ornements de grande taille sur les murs : des céramiques bleues à fond blanc. Une colonnade de pierre grise supportait, sur un côté de la cour, les larges galeries du premier étage.»
    Cette maison, Dar Sbitar, dans un quartier ancien de Tlemcen, c'est celle où habite Omar, un petit garçon de dix ans. Le thème de la grande maison est souvent utilisé comme une coupe significative d'une société donnée depuis les romans réalistes du XIXe siècle jusqu'à "La Ruche" de Camilo Jose Cela ou "La Vie. Mode d'emploi" de Georges Perec. Ici, c'est dans le but de montrer l'extrême misère de cette société algérienne et provinciale à travers la famille d'une veuve, Aïni, de ses enfants, Omar et ses deux sœurs, et d'une grand-mère grabataire. L'auteur explore le non-dit et les fissures psychologiques de ce monde clos et sans espoir. Mais à la fin la sirène qui annonce la guerre remue ce petit monde et le sort de sa routine: Omar en oubliera d'aller chercher le pain alors qu'Attyka «une pauvre possédée» prédit la fin du monde dans quarante jours, s'effondre au milieu de la cour: «Le quatorzième siècle! Satan! Satan!» La misère extrême se traduit par l'omniprésence de la faim qui exerce sa dictature sur leur quotidien. Attyka chante aussi «Donnez-moi de l'eau fraîche / Du miel et du pain d'orge» et plus loin Aouïcha et Mériem les deux sœurs d'Omar rêveront de couscous royal. Et quand ce n'est pas la faim c'est la chaleur estivale qui, jour et nuit, pèse sur ce petit monde, en plus de l'exploitation coloniale. La situation coloniale est aussi un thème présent dès le premier chapitre quand, à la surprise d'Omar, s'ouvre la parenthèse en arabe dans la leçon de morale de l'instituteur, M. Hassan, sur la patrie. C'est aussi l'arrestation d'Hamid qui tente d'organiser les ouvriers agricoles. L'origine espagnole d'une partie des colons, tel Gonzales le petit patron qui emploie Aïni à coudre des empeignes d'espadrilles, fait que les gamins des rues savent comment interpeller le menuisier ivrogne dans la langue de Cervantès : "borracho"! Mais toute "lingua franca" est exclue. Dans ce premier roman, que couronna le prix Fénéon, l'écriture de Mohammed Dib est d'une langue absolument classique empruntant beaucoup moins de termes arabes (ou berbères) qu'on pourrait s'y attendre vu le sujet. Surtout on ne peut ignorer cet indéniable humanisme avec lequel il nous montre ses personnages.
   
   
   
   Trilogie algérienne
   
   1 - La grande maison

   2 - L'incendie
   3 - Le métier à tisser
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critique par Mapero




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Les prémices
Note :

   Premier tome de la trilogie algérienne, ce roman a largement contribué au "lancement" de la carrière littéraire de Mohammed Dib. Saluée par le prix Fénéon, cette saga démarrait ainsi sous les projecteurs.
   
   La grande maison a un nom: Dar-Sbitar, c’est un gros immeuble misérable barré d’une grande porte monumentale mais branlante, et entourant une cour où le puits est "bien trop près des toilettes". Le bâtiment abrite des familles misérables luttant toutes de leur mieux mais sans jamais vaincre, contre la misère et la famine.
   
   Nous nous attachons ici aux pas d’Omar que nous suivrons tout au long des trois volumes. Dans ce premier tome, Omar a 11 ans, c’est un gamin qui essaie d’aller encore à l’école, lieu de tous les rackets où s’affrontent des gamins qui tous crèvent de faim. Son père est mort et sa mère livre une lutte impitoyable contre la misère, lutte qui ne lui a laissé ni douceur, ni tendresse. Elle traite rudement ses trois enfants (Omar a 2 sœurs) même si elle s’épuise à les nourrir comme elle peut. Son amour pour eux ne peut plus s’exprimer que dans cette survie qu’elle leur permet à grand peine.
   
   Et Omar grandit, découvre le monde autour de lui, le grand dénuement de la plupart, la relative ou plus assurée richesse d’autres, plus éloignés, l’inaccessibilité des Français et la révolte, cruellement matée, de quelques uns; et son esprit se forme dans ce contexte.
   
   Je crois qu’on ne peut qu’être convaincu par le tableau objectif et juste que nous dresse M. Dib. Je découvre le monde qu’il met sous mes yeux. Je ne l’avais jamais vu de cette façon. C’est de l’Algérie du début du 20ème siècle, juste avant la 2ème guerre mondiale, qu’il nous parle. En France métropolitaine non plus la vie n’était pas facile avant le Front Populaire, et Dib nous montre l’Algérie, un monde vraiment impitoyable, une révolte qui couve, inévitable. Il fallait être fou ou surtout stupide, pour penser pouvoir la museler toujours. Il aurait fallu réformer là-bas aussi, au lieu de cela, la police matait impitoyablement. Elle était la seule loi. Un peuple souffrait et luttait désespérément pour sa survie, les enfants qui survivaient grandissaient avec Omar.
   
   
   Extraits :
   
   - "C’était le commissaire. Tu as remarqué? Il avait des yeux dont les bêtes n’auraient pas voulu."
   
   Plus tard, Omar se trouve par hasard dans une salle où quelques rebelles parlent aux fellahs, il écoute
   "Un grand calme se forme en lui. Omar ne sait plus à partir de quel moment il s’est mis à écouter. Et il retrouve ou reconnaît en lui ce qui est dit.
   « A moins de mourir de faim, disent les colons, les indigènes ne veulent pas travailler. Quand ils ont gagné de quoi manger un seul jour, leur paresse les pousse à abandonner le travail. En attendant, ce sont les fellahs qui travaillent pour eux. De plus ils les volent. Ils volent les travailleurs. Et cette vie ne peut plus durer.»
   C’est ça, pense Omar (…)
   Ces paroles qui expliquent ce qui est, ce que le monde connaît et voit, c’est étrange à la vérité, qu’il se soit trouvé quelqu’un des nôtres pour les dire: de cette façon calme, nette, sans aucune hésitation.
   Notre malheur est si grand qu’on le prend pour la condition naturelle de notre peuple. Il n’y avait personne pour en témoigner, personne pour s’élever contre. C’est du moins ce que nous croyions. Et il se trouve des hommes qui en discutent devant nous, qui le désignent du doigt: «Le mal est là» Nous ne pouvons faire moins que de répondre: oui." (p. 117)

   
    Et plus tard encore:
   "Mais Omar songeait :
   On a des idées, c’est sûr. Mais elles ne sont en rien bizarres. Des id��es qu’on a assez de cette faim, que c’en est trop. On veut savoir le comment et le pourquoi des choses. C’est des idées, ça?
   C’était peut-être des idées. Là, seulement, il y avait six personnes de qui la faim rongeait la chair. On ne comptait pas les autres, les milliers et les milliers du dehors, de la ville, du pays tout entier. Forcément on avait des idées.
   - Ce n’est pas compliqué quand six personnes ont faim. La faim, c’est simple: c’est la faim, ni plus ni moins.
   Alors? Alors il voulait savoir le comment et le pourquoi de cette faim. C’était simple, en effet. Il voulait savoir le pourquoi et le comment de ceux qui mangent et de ceux qui ne mangent pas." (p. 163)

critique par Sibylline




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