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Les nations obscures. Une histoire populaire du tiers monde de Vijay Prashad

Vijay Prashad
  Les nations obscures. Une histoire populaire du tiers monde

Les nations obscures. Une histoire populaire du tiers monde - Vijay Prashad

Mais où les gens sont-ils passés?
Note :

   Voici une histoire du Tiers monde, écrite d’un point de vue politique et souvent polémique. La thèse de l’auteur est simple mais forte: le projet tiers-mondiste né après 1950 est laïque et socialiste. Après un succès relatif dans les années soixante, il a principalement été victime des institutions financières liées à Washington.
   
   La première partie analyse le tiers monde comme un projet né en 1955 à Bandung puis une série de conférences marquées par le rôle des «titans» : Nasser, Nehru, Tito, voire Chou Enlai, Sœkarno ou Castro. Le mouvement des non alignés et le tiers-mondisme alors convergent. Entre le premier monde — sous le leadership de Washington — et le deuxième monde sous celui de Moscou — l’auteur explique l’expression «Tiers monde» en saluant la métaphore d’Alfred Sauvy (France Observateur, 1952). Tel le Tiers Etat qui n’était rien et voulait être tout en 1789, le Tiers monde de ces années de décolonisation marchait en confiance, devenant même majoritaire à l’ONU.
   
   La seconde partie s’attaque aux problèmes les plus réels que les pays du Tiers monde devaient surmonter. À commencer par la guerre dès 1962, entre l’Inde et la Chine; les géants asiatiques oublient leurs discours sur la coexistence pacifique: les bombes atomiques chinoise et indienne seront bientôt prêtes. Parmi les autres «écueils» il faut citer l’expansion de la bureaucratie, les mauvaises politiques agricoles, le gaspillage des ressources. L’auteur indique plus rarement les dégâts de la colonisation.
   
   La troisième partie, «Assassinats», s’ouvre en 1983 à New Delhi avec le projet mort-né d’un nouvel ordre économique international alors que la réussite économique vient aux Tigres qui s’ouvrent aux échanges internationaux et, en profitant de la mondialisation, deviennent des pays développés. L’Inde lasse des plans quinquennaux de Nehru s’ouvre aux technologies des autres: révolution verte puis investissements étrangers. L’assassinat du projet tiers-mondiste est principalement venu du «consensus de Washington», c’est-à-dire qu’un endettement dévastateur, consenti par la Banque mondiale et le FMI en contrepartie d’une politique d’austérité injustifiée, aboutit à supprimer les dépenses sociales et ruiner les espérances d’un monde meilleur. Et pour porter l’estocade au projet laïque et socialiste, c’est finalement le déferlement de la réaction religieuse voulue par l’Arabie saoudite, finançant les résistants afghans contre l’Armée rouge, puis les écoles coraniques du Pakistan.
   
   Le Deuxième et le Troisième mondes ont disparu à peu près en même temps autour de 1989, et la globalisation règne. L’heure est à d’autres combats: «On lutte pour le droit à la terre, le droit à l’eau, la dignité culturelle, le droit des femmes…»
   
   Ce livre, passionnant par les analyses qu’il donne de la politique menée dans quelques pays (Tanzanie, Indonésie par ex.), n’est pas sans faiblesses. Il est plombé par le débordement du discours idéologique. La conséquence de ce choix est qu’il est plus difficile de comprendre les réalités diverses qu’il y a au sein du Tiers monde, et qui expliquent des évolutions divergentes. L’inégal développement n’est pourtant pas nouveau! D’autre part, le sous-titre «histoire populaire du tiers monde» est trahi par le contenu du livre. Peut-être par souci d’éviter le «journalisme» l’auteur ne donne la parole aux réactions des «vrais gens» qu’une fois en trois cents pages. Malgré l’essor des «subaltern studies» c’est peu. On s’en tient donc trop souvent au discours officiel des dirigeants et à l’histoire événementielle traditionnelle. Il est dommage que des faits majeurs comme l’urbanisation et l’évolution démographique ne fassent pas partie de cette histoire des «nations obscures» et il est navrant que l’auteur résume les facteurs culturels soit à du racisme soit à de la bigoterie.

critique par Mapero




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