Lecture / Ecriture
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L'amour aux temps du choléra de Gabriel Garcia Márquez

Gabriel Garcia Márquez
  Cent ans de solitude
  Journal d’un enlèvement
  L'automne du Patriarche
  L'amour aux temps du choléra
  Mémoire de mes putains tristes
  La Mala Hora

Ecrivain colombien né en 1927. Gabriel Garcia Márquez commence des études de droit, puis se fait journaliste. Il s’expatrie ensuite pour des raisons politiques. Il a toujours milité et agi selon ses convictions de gauche.

Traduit en de très nombreuses langues, son travail est mondialement reconnu et admiré. Il a reçu le Prix Nobel de Littérature en 1982.


Il est décédé à Mexico, le 17 avril 2014.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'amour aux temps du choléra - Gabriel Garcia Márquez

Les affres de l'amour
Note :

   A la fin du XIXe siècle, dans une petite ville perdue au coeur des Caraïbes, perpétuellement ensanglantée par les ravages de la guerre civile, un jeune télégraphiste, Florentino Ariza, et une jeune écolière issue d'une famille aisée, Fermina Daza, s'éprennent l'un de l'autre et se jurent un amour éternel. Très vite, Florentino se trouve pris d'étranges maux: nausées, angoisses, évanouissements... Sa mère craint qu'il ne soit atteint du choléra qui décime alors la population de la région. Mais ce ne sont là que les symptômes d'un amour insensé et dévorant. Cependant, le père de Fermina s'oppose fermement à ce mariage qui contrarie tous ses projets de voir sa fille accéder aux cercles les plus nobles de la ville, et interdit aux deux jeunes gens de se fréquenter. La pauvre Fermina devra épouser le célèbre docteur Juvenal Urbino, médecin brillant et réputé dans toute la ville, qu'elle n'aime pourtant pas et qui l'intimide au plus haut point. Pourtant, elle comprend peu à peu que sa passion pour Florentino n'était qu'un enfantillage, un passe-temps d'écolière, et elle oublie le pauvre télégraphiste à son triste sort. Celui-ci, atteint du plus profond désespoir, finit par devenir un séducteur impénitent, cherchant dans les bras de ses nombreuses maîtresses l'amour que Fermina refuse de lui donner, tout en s'efforçant de se faire une réputation dans la ville et une place de choix dans l'entreprise de navigation fluviale dirigée par son oncle, afin de mériter enfin l'objet de ses voeux. Durant cinquante ans, ils ne cesseront de se croiser, parfois sans même le savoir, et se verront vieillir mutuellement. Mais un jour, en cherchant à rattraper son perroquet dans un manguier, le docteur Urbino tombe d'une échelle et décède sur le coup. Florentino, qui attendait cette occasion depuis un demi-siècle, en profite pour réaffirmer à la jeune veuve sa promesse de l'aimer pour l'éternité. Alors seulement l'amour pourra triompher...
   
   Une histoire d'amour et de mort, oui, mais écrite par un maître de la littérature sud-américaine, et prix Nobel de littérature, rien que ça. Ce roman, au style sublime et burlesque à la fois, aux personnages attachants mais avec chacun leur part d'ombre et d'actes peu glorieux, à l'écriture riche et fourmillante de trouvailles lexicales et syntaxiques, à l'intrigue passionnante malgré sa banalité apparente, au ton juste et émouvant. Plus proche de "Cent ans de solitude" pour le côté "saga" que de "Chronique d'une mort annoncée", où l'intrigue primait sur un style réduit au strict minimum, "L'Amour aux temps du choléra" est un hymne à l'amour éternel, unique, absolu, mais aussi une des plus belles histoires écrites sur la vieillesse dans le couple, avec ses multiples et perpétuels désagréments: petits maux du quotidien, incompréhension, déformation physique, perte de mémoire et d'audition... Sa description des différentes émotions de la passion amoureuse est incroyablement juste et précise: coup de foudre, premiers émois amoureux, cristallisation, passion dévorante, absence de l'être aimé, espoir, attente, déception... Mais la plus belle trouvaille de Garcia Marquez est sans nul doute d'avoir mis en parallèle, de façon remarquable, les affres de l'émotion amoureuse et les symptômes du choléra, faisant de l'amour une véritable maladie, loin des clichés au sens affaibli et insipide, avec ses phases de rechute et ses remèdes, somme toute peu efficaces face à cette passion absolue qui unit deux êtres par-delà la vieillesse, et même par-delà la mort.
   
   Un chef-d'oeuvre incontestable et incontesté, au rythme enivrant, qui ne laissera aucun lecteur indifférent, même si certains le trouvent long et dépourvu d'originalité. Pourtant, ce roman joue sur divers niveaux de lecture, avec une réflexion constante sur la symbolique et sur l'écriture, notamment comme thérapie à la maladie d'amour (Florentino Ariza, poète à ses heures, en est l'exemple le plus significatif), sur les ravages du temps et de la vieillesse, sur la puissance d'un amour qui vainc les conventions sociales, les obstacles, la vie, et même la mort.
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critique par Elizabeth Bennet




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Romantisme et drôlerie aux Caraïbes
Note :

   Florentino Ariza, au début du livre, vient présenter ses condoléances à Fermina Daza, récente veuve du docteur Juvénal Urbino. C’est l’occasion pour lui de renouveler à la fois trop rapidement et maladroitement les vœux qu’il avait prononcés 50 ans plus tôt lorsque tous deux étaient épris l’un de l’autre, que la vie a séparé. La violence du refus de la belle veuve ouvre le bal narratif de ces 50 années d’amour transi.
   Dès lors le narrateur s’amuse, regarde les personnages à distance en se moquant un peu d’eux, de leurs choix, de leurs maladresses et de leurs ambitions sur fond d’épidémie de choléra. C’est l’occasion pour lui de parler un de politique en mode badin :
    "Le docteur Urbino n’était pas d’accord : un président libéral ne lui semblait être ni plus ni moins qu’un président conservateur en plus habillé."
   Mais aussi de la lecture :
   "Quel que fût l’ouvrage, il le lisait, comme un ordre de la fatalité, et toutes ces années de lecture ne lui suffirent pas pour distinguer parmi tout ce qu’il avait lu ce qui était bon de ce qui ne l’était pas. La seule chose qu’il savait c’est qu’entre la prose et la poésie il préférait la poésie et parmi celle-ci les poèmes d’amour que, sans le vouloir, il apprenait par cœur dès la seconde lecture avec d’autant plus de facilité que la rime et le rythme étaient bons et qu’ils étaient désespérés."

   Ou de l’écriture (c’est bien le lieu ici, non?) :
   "Le drame de Florentino Ariza tant qu’il fut commis aux écritures de la Compagnie fluviale des Caraïbes était qu’il ne pouvait se défaire de son lyrisme car il ne cessait de penser à Fermina Daza, et qu’il n’avait jamais appris à écrire sans penser à elle. Plus tard, lorsqu’on le promut à d’autres fonctions, il débordait d’amour au point de ne savoir qu’en faire, et il l’offrait aux amoureux sans plume en écrivant à leur place des lettres d’amour gratuites devant la porte des Écrivains."

   
   On pourrait croire que le narrateur parle des défauts d’un jeune écrivain. Finalement, l’auteur ne s’interroge-t-il pas sur lui-même, ces amours de jeunesse qui provoquent le lyrisme des premiers écrits?
   
   Cette longue deuxième partie de l’ouvrage montre l’évolution de Florentino Ariza tant sur le plan social (il devient directeur de la Compagnie fluviale des Caraïbes) et humaine : il collectionne les maîtresses malgré sa promesse de rester vierge pour la belle Fermina Daza. En fait il estime acquérir une expérience vécue, ce qui, ironie du sort, en fait un véritable séducteur spécialisé dans les veuves.
   
   Les personnages de l’entourage de Florentino sont tout aussi intéressants et bien brossés : sa mère Trànsito Ariza, à la fois mère refuge et conseillère conjugale, Lorenzo Daza, père de Fermina, à la fois homme d’affaires véreux et père attentif et autoritaire. Aucun des personnages n’est d’un bloc, on sent, au grès du texte le bouillonnement de leur possible évolution.
   
   Enfin – comme on le disait un jour à Frédéric Dard : "ce qu’il y a de bien dans vos livres c’est qu’il y a du sexe de l’aventure et de la philosophie." - la phrase appliquée à Frédéric Dard pourrait fonctionner avec ce livre baroque de García Marquez puisque l’aventure se rencontre lors de l’épidémie de choléra enrayée par le docteur Urbino, la descente du fleuve et ses aléas, le sexe est omniprésent dans les rencontres féminines de Florentino, enfin la philosophie se trouve dans cette réflexion sur l’amour-passion, spirituel ou physique, son vieillissement en quelque sorte. Pour Florentino, le transit, il semble que rien n’ait changé :
   "Ils se tutoyèrent de nouveau, de nouveau échangèrent des commentaires sur leurs vies, comme dans les lettres d’antan, mais Florentino Ariza, une fois de plus alla trop vite en besogne : il écrivit le nom de Fermina Daza à la pointe d’une aiguille sur les pétales d’un camélia qu’il glissa dans une lettre et que deux jours plus tard elle lui renvoya sans un mot. Pour Fermina Daza tout cela n’était qu’enfantillage et le fut plus encore lorsque Florentino Ariza insista pour évoquer les après-midi de poésie mélancolique dans le petit parc des Évangiles, les cachettes des lettres sur le chemin de l’école, les leçons de broderie sous les amandiers."

   Mais la sagesse les rattrape presque à la dernière page :
   "…ils firent l’amour, sages et tranquilles tels deux petits vieux flétris, et ce souvenir devait rester dans leur mémoire comme le meilleur de ce fantastique voyage. Ils ne se prenaient pas pour de jeunes fiancés, à l’inverse de ce que croyaient le capitaine et Zenaida, et moins encore pour des amants tardifs. C’était comme s’ils avaient contourné le difficile calvaire de la vie conjugale pour aller tout droit au cœur même de l’amour."

critique par Mouton Noir




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