Lecture / Ecriture
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Le Grand Loin de Pascal Garnier

Pascal Garnier
  Lune captive dans un œil mort
  La Théorie du panda
  Les Hauts du bas
  Le Grand Loin
  Comment va la douleur?
  Chambre 12
  L'A 26
  Vue imprenable sur l’autre
  Cartons
  Trop près du bord
  Nul n'est à l'abri du succès
  Flux
  Dès 09 ans: Demain, on lève l’ancre

Pascal Garnier est un écrivain français né le 4 juillet 1949 à Paris et mort le 5 mars 2010 en Ardèche.
Il a écrit une vingtaine de romans, dont des policiers.
Il a obtenu le prix du festival Polar dans la ville de Saint-Quentin-en-Yvelines en 2001, avec «Nul n'est à l'abri du succès» et en 2006, le Grand Prix de l'humour noir avec «Flux».

Le Grand Loin - Pascal Garnier

Le récit d’une décadence
Note :

   Marc rend visite une fois par an à sa fille Anne, 36 ans, qui est internée dans une institution psychiatrique. Cette année, la visite change de l’ordinaire puisque Marc décide, non sans quelque appréhension, de partir avec elle deux ou trois jours au Touquet. Ils poussent le voyage plus loin, un voyage vite parsemé de quelques cadavres. Qu’y a-t-il au bout de la route?
   
   Il s’agit de l’ultime roman de Pascal Garnier, écrit en 2010. Il n’y en aura plus d’autres puisque l’auteur est décédé en mars à l’âge de 61 ans.
   
   «Le Grand Loin» est un roman court, un peu plus de 150 pages. Il est découpé en petits chapitres et alterne les dialogues et les passages narratifs. Je l’ai lu en une après-midi avec délectation.
   
   J’avais déjà lu et apprécié de cet auteur «Chambre 12». On retrouve bien le côté sombre de Pascal Garnier ainsi que son humour noir.
   
   Souvent les chapitres commencent par une parole prononcée par un personnage. Puis l’auteur développe l’implicite, ce qui fait l’objet du chapitre. J’ai trouvé ce procédé stylistique très accrocheur, notamment dès le début, qui nous place d’emblée dans l’état d’esprit du personnage principal, Marc.
   
   Marc est un être à la dérive qui s’interroge sur le sens de sa vie, sur la solidité de son couple, sur son rôle de père auprès d’Anne sa fille. Celle-ci est internée en clinique psychiatrique, mais parvient néanmoins à communiquer. Au départ, le roman semble «léger», même si le lecteur ressent le début de l’errance de Marc. Avec ce voyage père-fille, l’errance se confirme, la virée tourne vite au cauchemar. Cependant, l’auteur ne fait que suggérer l’horreur, même si certaines scènes, notamment celle du doigt, sont assez «hard». Il n’hésite pas à être très réaliste, à donner des détails très crus, à l’image de «Chambre 12» que j’ai lu. Un voyage de retrouvailles, au bout de soi-même, vers une mise à nu progressive. Un voyage qui n’en finit pas, au terme duquel se produit la rencontre entre un père et sa fille. Un voyage avec un compagnon indéfectible, le vieux chat Boudu, qui donne une tournure nonchalante et primaire au récit.
   La fin est à l’image de cette errance, elle s’inscrit bien dans l’optique du livre: le récit d’une décadence.
   ↓

critique par Seraphita




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Un texte superbe
Note :

   Roman noir peut-être, mais pas roman policier car, s'il est vrai qu'il y a ici des morts et un assassin, c'est presque de façon annexe et le poids du reste de ce qui nous est raconté est tel qu'on ne voit jamais ce récit comme un roman policier.
   
   Le poids de ce qui nous est raconté, c'est ni plus ni moins qu'un bilan de fin de vie. Que pense-t-on de soi quand on a 60 ans, qu'on a derrière soi une existence pas trop mauvaise et avec soi un présent plus doux et confortable que celui de beaucoup -de la plupart?- que tout va bien... mais qu'on s'en fout. On n'a plus vraiment envie, ni "pas envie" d'ailleurs, juste posé là, dans l'indécis et l'incertain, le flou aussi, saisi d'un «étrange désarroi». Alors après avoir tourné en rond un temps, on se met dans le courant des autoroutes au bout desquelles on peut toujours imaginer une sorte d'Eldorado ou de réponse ou alors au moins, une fin qui ressemble à une fin, et comme la brindille du ruisseau, on se laisse emporter vers le Grand Loin... ou Agen par exemple.
    «En consultant un atlas, Marc dénicha Villa O'Higgins, à l'extrême pointe de la terre de feu. Tous ceux qui voulaient aller loin devaient fatalement s'y retrouver. On ne faisait pas plus loin que ce loin-là. La terre s'y achevait, le bec dans l'eau. Il imagina une falaise surplombant la mer et lui, assis au bord, barattant le vide de ses pieds nus.»
   
   Et puis avec Garnier, il y a le style, une écriture tellement poétique qu'on en est comme frappé:
    « Des cerfs-volants virgulaient dans un ciel si limpide qu'on pouvait en voir le fond.»
   Pendant que le chat au «regard vitrifié» a des moustaches «comme des jets d'eau»...
   
   Et il y a l'humour qui habille une lucidité crue, à laquelle on ne peut rien dissimuler, mais qui n'a pas une once de méchanceté, ni même d'amertume. Qui est juste un regard qui s'amuse de ce qu'il voit. Tout cela fait un ton auquel je suis particulièrement sensible et un texte très beau que j'applaudis sans un bémol. Je vais lire d'autres Pascal Garnier car si tout est de ce niveau, on vient de perdre un de nos grands écrivains; et on ne s'en était pas aperçu? On en est bien capables.
   
   
   Passage :
   (observant les promeneurs alentour)
   « La moyenne d'âge était plutôt élevée.
   - Doit y avoir une journée portes ouvertes dans le cimetière du coin.»

   (dit sa fille, trentenaire)↓
   ↓

critique par Sibylline




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Alain, Pascal et moi
Note :

   Marc Lecas est un homme d'une soixantaine d'années qui mène une double vie. D'un côté, il est marié-divorcé-remarié, a des amis. De l'autre côté, il n'aspire qu'à une seule chose: devenir transparent, insignifiant, quelqu'un que personne ne voit et dont personne ne se souvient. Marc tend vers un véritable suicide social. Un jour cependant, sur un coup de tête, il demande à sa fille Anne, internée en psychiatrie, si elle veut partir avec lui. Et les voilà donc tous les deux partis sur les routes, avec Boudu, le chat amorphe, sorte d'image féline de ce que voudrait devenir Marc. Mais Anne est une forte fille, au caractère très tranché et au comportement imprévisible, et la vie à deux devient vite difficile.
   
   Ultime livre de Pascal Garnier, décédé le 5 mars 2010. Différent tout en gardant la même trame: des êtres "normaux" qui se rencontrent ou qui vivent ensemble jusqu'à une explosion ou un effondrement. On sent bien qu'à continuer leur périple, Marc et Anne vont droit dans le mur, mais on sait aussi qu'ils en sont conscients et que rien ne les détournera de ce mur.
   
   J'aime la description du suicide social de Marc, sa descente vers l'absence de personnalité. On a tous -enfin, j'imagine, rassurez-moi, on a bien tous?- des moments ou l'on décroche totalement de ce qui se passe autour de nous, où l'on se pose des questions existentielles (A quoi bon tout cela? Qu'est-ce que je vais faire chez ces gens? Pourquoi se donner tant de mal? ...). Eh bien, Marc c'est cela, mais porté au paroxysme. Certaines scènes de régression, en début de livre (par exemple, Marc à quatre pattes à scruter le tapis avec une loupe) sont irrésistibles, non pas de rire, mais de décalage et de sensibilité.
   
   J'ai croisé dans mes lectures des personnages sans personnalité, mais c'est la première fois que je lis que l'un d'entre eux veut perdre sa personnalité pour devenir anonyme pour tous. Cela va à contresens de la société qui veut au contraire que chacun puisse avoir son quart d'heure de célébrité. Encore une fois Pascal Garnier fait mouche avec ses personnages qui pètent un câble contre toute attente.
   
   Jusqu'ici, j'avais une petite préférence pour "L'A 26" du même auteur; "Le grand loin" le rejoint largement sur le podium. Dernier détail, mais qui a son importance pour moi, le livre est dédié à Samuel Hall, personnage misanthrope (un peu comme Marc) d'une chanson d'Alain Bashung, et la citation de début de livre: "On est loin des amours de loin. On est loin." est également tirée d'une chanson d'Alain Bashung, comme sur le précédent roman de Pascal Garnier, "Lune captive dans un œil mort"; il devait être fan, ce qui nous fait un point commun.

critique par Yv




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