Lecture / Ecriture
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La splendeur du Portugal de António Lobo Antunes

António Lobo Antunes
  Lettres de la guerre
  Mémoire d’éléphant
  Le cul de Judas
  La farce des damnés
  Le retour des caravelles
  Traité des passions de l’âme
  La mort de Carlos Gardel
  Le manuel des inquisiteurs
  La splendeur du Portugal
  Livre de chroniques
  Exhortation aux crocodiles
  N'entre pas si vite dans cette nuit noire
  Dormir accompagné
  Connaissance de l'enfer


António Lobo Antunes est un écrivain Issu de la grande bourgeoisie portugaise né en 1942 à Benfica dans la banlieue de Lisbonne. Il a fait des études de médecine et s’est spécialisé en psychiatrie. Il a exercé un temps en psychiatrie à l'hôpital Miguel Bombarda à Lisbonne. Depuis 1985, il se consacre exclusivement à l'écriture.
Son expérience pendant la guerre d'Angola de 1971 à 1973 en tant que médecin, inspire directement ses trois premiers romans: "Mémoire d'éléphant", "Le Cul de Judas" et "Connaissance de l'enfer" qui le rendent immédiatement célèbre dans son pays.
Il poursuivra son oeuvre avec une tétralogie composée par "Explication des oiseaux", "Fado alexandrino", "La farce des damnés" et "Le retour des caravelles" dans lesquels il fait une relecture du passé du Portugal, depuis l'époque des grandes découvertes jusqu'au processus révolutionnaire d'avril 1974.
On pourrait réunir les trois romans suivants ("Traité des passions de l'âme", "L'ordre naturel des choses" et "La mort de Carlos Gardel") sous le titre "cycle de Benfica" car il y revisite les lieux de son enfance et de son adolescence dans ce quartier de Lisbonne.
Il a obtenu le Prix Union Latine en 2003, le Prix Jérusalem en 2005 et le Prix Camões en 2007.
(Wikipedia)

L A analyse sans relâche et avec précision les mécanismes d’exploitation, coloniale principalement, mais également celle des nantis de la dictature salazariste. Mécanismes tant économiques que psychologiques, tant individuels que collectifs et dont leurs mœurs sexuelles ne sont pas plus exclues que la gestion de leur capital.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La splendeur du Portugal - António Lobo Antunes

Fin de monde, fin de race
Note :

   Isilda est colon portugaise en Angola.
   Les guerres de libération de l’Angola battent leur plein et elles sont bien massacrantes. Isilda qui n’a pas voulu partir a perdu pied.
   Isilda a ou avait un père, une mère. Ainsi qu’un mari (alcoolique) et trois enfants: Carlos, Rui et Clarisse.
   Ces trois enfants ont fui au Portugal. Ils animeront avec elle les 3 livres qui constituent ce grand roman. 3 livres contenant chacun alternativement 5 chapitres datés du 24 décembre 1995, et traduisant les pensées d’un enfant (devenu adulte à ce moment) et 5 chapitres datés chronologiquement, du 24 juillet 78 pour le 1er du 1er livre au 24 décembre 95 pour le dernier du 3ème livre. La date de ces récits, qui sont tous des pensées d’Isilda, ayant rattrapé alors celle dans laquelle se situent constamment ses 3 descendants.
   Ce n’est pas très facile à expliquer. C’est que la structure est complexe bien qu’inexorable. De même que la vie est soumise aux évènements et au temps qui passe, le récit mené par Lobo Antunes l’est à cette construction fixe.
   
   Le premier livre est celui de Carlos. C’est lui qui en ce "réveillon" de Noël (je mets réveillon entre guillemets pour vous indiquer de ne pas songer à la moindre festivité un peu gaie) attend, avec son épouse Léna, quantité négligeable et négligée, Clarisse et Rui qu’il a invités après les avoir chassés depuis plusieurs années de cet appartement qui était tout ce qu’il leur restait. Il attend et le modeste repas de réveillon refroidit et se perd. Pendant qu’il attend, il songe à son enfance et à ses relations avec le reste de la famille. Alternativement, sa mère mêle la narration de ce qu’elle est devenue depuis que ses enfants ont fui l’Angola à des souvenirs plus anciens.
   
   Construit de la même manière, le second livre est celui de Rui, le frère épileptique, dont le récit de Noël 95 alterne avec celui de sa mère de septembre 87 à octobre 90. Le troisième est le livre de Clarisse, tandis que la narration de plus en plus décousue d’Isilda progressera de son côté jusqu’à ce même 24 décembre.
   
   J’insiste à éclairer cette structure car je pense que c’est sa solidité qui permet aux récits totalement décousus qu’elle abrite de partir dans tous les sens -aussi bien au sens spatial qu’au sens temporel- sans altérer clarté du roman. Car si chaque chapitre rapporte les pensées d’un personnage, il faut comprendre que ces pensées se rapportent sans ordre à des faits, lieux et époques que rien ne laisse prévoir et qui peuvent être rattachée à n’importe quel souvenir ou supputation, réalité ou fantasme. Avec des passages qui reviennent en leitmotiv. Des refrains qui fixent décor et ambiance. Il faut savoir aussi que s’y mêlent, en italiques, les pensées de personnages secondaires très divers (mais j’ai remarqué à cette occasion qu’aucun n’est jamais noir). Ce foisonnement est la même structure narrative que celle que j’avais déjà vue dans "La farce des Damnés" et permet de rendre compte d’une réalité multiple et polymorphe.
   
   Cependant, il m’a semblé que dans la seconde moitié du troisième livre, Lobo Antunes n’avait plus de quoi alimenter suffisamment le «récitatif» d’Isilda et que ce dernier s’alourdissait un peu, se diluait. C’était l’inconvénient de la soumission à une structure qui exigeait ses 5 chapitres quoi qu’il arrive.
   
   Chez Lobo Antunes, pas de "bons" on ne peut même pas sincèrement plaindre le pauvre arriéré que l’on fait interner car il passait la totalité de son temps libre à torturer des animaux, faute de pouvoir "s’exprimer" pleinement sur les noirs à sa portée. (charmante nature…) En arrière plan, un monde colonial totalement pourri où les colons blancs sont si profondément établis dans l’horreur de leur surexploitation du pays qu’ils ne conçoivent même pas que l’on puisse le leur reprocher. Mais Lobo Antunes ne vous laissera pas vous installer dans le confortable manichéisme du vilain exploiteur contre le gentil exploité car aucune scène d’exaction ne sera orpheline d’une scène semblable du camp adverse. Vous ne risquez pas de vous imaginer un seul instant que les choses sont simples ou qu’il y aurait facilement une solution…
   
   
   Et avec tout cela, António Lobo Antunes est grand car :
   
   - les mille tiges du silence flottent doucement au fond des miroirs, en attendant la clarté terrifiante du matin. (p. 27)
   
   - Les Gingas sont tellement misérables qu’heureusement pour eus ils ne se rendent même oas compte de leur misère. (p. 38)
   
   - Je me rappelle les acacias, pas un jour ne se passe sans que je ne me souvienne des acacias et du miroir brisé du fleuve qui renvoyait un visage en morceaux recollés dans un ordre arbitraire, ironique. (p. 209)
   
   - Mon père enfoui dans la tranchée de son journal, le balancier de l’horloge dans le silence, les arbres devenus énormes dans le noir, avec les paons et les hiboux assis sur les branches (p. 246)
   
   - je l’ai vue dans le miroir embrasser le neveu de l’évêque, j’ai aussitôt fracassé le miroir d’un coup de chandelier en bronze, le baiser est tombé en cascade par terre et ce n’était plus du tout un baiser mais juste des tessons qui réfléchissaient le plafond (p. 287)
   
   - l’arbre de Chine où les paons dormaient en frôlant les rideaux de leurs soupirs (p. 339)
   
   - (pianiste) courbé sur les touches avec une concentration de couturière reprisant à la machine des valses que personne n’entendait (p. 344)
   
   - ce quartier de pauvres qui dévale vers le fleuve dans un galop de maisons soufflant par les naseaux de leurs fenêtres ouvertes et agitant au vent la queue de leurs cheminées (p. 382)
   
   - la tête étirée par une impulsion de coucou jeté hors de sa boîte par un ressort invisible, ouvrant et fermant son petit bec de bois peint. (p. 507)
   
   - Le Belge qui au lieu de prendre le bateau pour l’Europe s’est pendu à la poutre de son étable avec le billet d’embarquement dans son gilet, il a empilé ses valises, s’est mis en équilibre dessus, a fait un pas en avant et adieu (p. 513)

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critique par Sibylline




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Au temps béni des colonies
Note :

   (Ce commentaire de lecture dévoile l’histoire)
   
   Emprunté à l'hymne portugais cité en exergue, le titre est une anti-phrase! L’empire portugais est vermoulu. Il s’effondre de partout en 1975-76. Les colons dont les ancêtres sont venus du petit royaume d'Henri le Navigateur espéraient-ils encore conserver une place dans l’Angola indépendant? La réponse est ambiguë: d’un côté, en prévision de l’exode définitif, Isilda, la figure centrale de ce roman, a acheté à Lisbonne un appartement où elle est venue pour installer ses trois enfants, Carlos, Clarisse et Rui. De l’autre, alors que tout prépare une fin sanglante et funeste, elle persiste à diriger son domaine proche de Luanda, coton et tournesol, alors que le MPLA a pris un pouvoir contesté et que l’UNITA fait régner la terreur dans la province, avec l’appui de mercenaires katangais et sud-africains, pour une guerre civile qui n’en finit pas. C’est la surface des choses: Lobo Antunes n’a pas réellement écrit un roman sur la seule débâcle coloniale, mais davantage sur la débâcle familiale, dans un contexte de mélange instable des cultures et de racisme souvent nié.
   
   La veille et la nuit de Noël 1995 à Lisbonne. Dans leur appartement trop petit, Carlos, qui ne répond pas aux lettres venues d’Afrique, et sa femme Lena attendent dans la tension l’arrivée improbable de Clarisse et Rui pour fêter Noël. Tout est monologue intérieur que ce soit dans la tête de Carlos, de sa mère, de Clarisse ou de Rui. La confrontation de ces monologues et leur télescopage temporel permettent de reconstituer une saga familiale tournée vers la déconfiture, le naufrage, l’échec. Avant qu’Isilda hérite de ce domaine familial, sa mère menait déjà une vie bancale avec cet Eduardo entiché d’une Française frivole installée au Congo. Le ratage du mariage d’Isilda est le cœur des problèmes qui forment la trame de l’histoire, et qu’elle essaie de résoudre non comme une Mère Courage brechtienne mais comme une personne qui veut paraître et maquiller la succession des échecs. Son mari Amadeu engrosse-t-il une ouvrière noire? Elle achète l’enfant. Amadeu se réfugie-t-il alcoolique parce que le petit Rui est épileptique? Il sera cantonné à l’étage supérieur du domaine… Isilda masque l’échec de son couple par une liaison officielle avec le commandant de police — «Je croyais que les femmes se déshabillaient dès qu’elles s’enfermaient avec un homme madame ne se déshabille donc pas?», une phrase qui revient avec des variantes selon que le locuteur est l’officier ou Isilda — et par la participation à des fêtes, par l’entassement de reliques: bijoux, chapeaux, vêtements importés et qui furent à la mode… Pourtant elle va porter le pagne comme ses servantes.
   
   Isilda ne pourra pas tout contrôler. La violence est trop forte, addition des guerres civiles, des tensions familiales, des tensions inter-raciales — de même Lena, plus tard, rapatriée à Lisbonne «ne voulait pas tomber enceinte [de Carlos] pour ne pas subir la honte de porter un métisse dans son ventre, qui lui saloperait le berceau, qui lui saloperait la maison.» Clarisse, chouchoutée par le père, est trop jeune attirée par les hommes, y compris de couleur: elle ira avorter en cachette à Luanda. Voici un autre secret (mais chut!): Carlos n’est pas né d’Isilda; c’est la servante noire Maria da Boa Morte qui révèle le pot aux roses. La tache fera osciller Isilda entre la détestation de Carlos — elle va jusqu'à le traiter de sale Nègre — et une surcompensation: l’appartement de Lisbonne a été mis à son seul nom. Et puis bien sûr, c’est la guerre qui fauche les rêves d’Isilda. Page 82, à la fin d’un chapitre daté de 1980, nous voyons déjà Isilda songeant à l’inéluctable: «avec mes boucles d’oreille à perle, mon rouge à lèvres, ma poudre de riz, mon parfum, étendue sur le lit dans l’attente des Cubains, espérant que les Cubains viennent et me tirent une balle.»
   
   L’auteur développe en parallèle le tragique de la saga familiale et le tragique d’une guerre civile: «… ils tombaient sur les pelotons de Katangais dont on ne savait pas au juste pour qui ou contre qui ou pour quelle raison ils se battaient de la même façon qu’on ne savait pas qui les commandait et les payait, ils s’exprimaient dans une langue qui était une sorte de français aboyé, avançaient parmi les broussailles dans une anarchie féroce qui consternaient les corbeaux, empalaient ceux qui leur barraient le chemin sur la pointe des huttes…»
   
   Au Portugal, les rêves d’Isilda chutent sur la mésentente de ses enfants. Clarisse ne supporte ni la famille ni l’appartement et devient la maîtresse d’un homme qui a l’âge d’être son père. Carlos ne supporte plus les crises de Rui qu’il faut placer dans une institution spécialisée. Carlos est un employé modeste qui n’a plus les moyens de rénover son logement et qui se sent coupable de son métissage. Il est atteint de la haine de soi. Il déteste les souvenirs d’Afrique et « …toutes ces babioles rapportées d’Angola, tous ces masques, ces colliers, ces statuettes, ces rhinocéros…» qui encombrent l’appartement, tous objets que Lena, issue des bidonvilles de Luanda, et qui s’accepte comme telle, s’empresse de disposer à son arrivée dans l’appartement après les avoir choisis in extremis avant d’embarquer.
   
   • En se fondant sur l’abondance des monologues intérieurs, sur leur enchevêtrement inextricable, et beaucoup de répétitions, le roman dépasse ainsi les 500 pages sans toujours soutenir l’intérêt du lecteur, non que le style soit pris de faiblesse, mais parce qu’on tourne en rond. Une fois que le lecteur se voit révéler la véritable identité de Carlos, une fois qu’il a compris que ce rendez-vous de Noël est vain, il est tenté de fermer ce gros livre ou de sauter des chapitres. En revanche si l'auteur a réellement voulu faire partager au lecteur un sentiment de vertige, de noyade ou de chaos… c’est gagné.

critique par Mapero




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