Lecture / Ecriture
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Floraison sauvage de Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld
  La Chambre de Mariana
  Floraison sauvage
  Et la fureur ne s'est pas encore tue
  Le garçon qui voulait dormir
  Histoire d’une vie
  Le temps des prodiges
  Les eaux tumultueuses
  L'amour soudain
  Badenheim 1939
  Dès 09 ans: Adam et Thomas
  Les partisans
  Des jours d'une stupéfiante clarté

Aharon Appelfeld, (אהרן אפלפלד) est un écrivain israélien, né en 1932 à Jadova (Roumanie), ayant subi La Shoah dans son enfance et installé en Israël. Il est mort en 2018.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Floraison sauvage - Aharon Appelfeld

La perte du paradis
Note :

   Reconnu comme l'un des grands romanciers israéliens d'aujourd'hui, Aharon Appelfeld est né en 1932 en Bucovine, région à présent partagée entre l'Ukraine et la Roumanie, au pied des Carpates. Et il retrouve avec cette "Floraison sauvage" sa terre natale, en un temps (au XIXème siècle?) que l'on peine à préciser, le seul repère temporel étant une allusion succincte à Napoléon, mais un temps en tout cas où la braise de l'anti-sémitisme continue à couver sous les cendres d'une tranquillité trompeuse.
   
   Au sommet d'une montagne, les tombes d'une poignée de juifs qui prirent les armes, refusant de se laisser massacrer sans combat lors d'un pogrom, font office de lieu de pèlerinage et de rassemblement pour la communauté juive de toute la région. La garde de ce cimetière des martyrs est traditionnellement confiée, génération après génération, aux membres d'une seule et même famille dont les derniers représentants - un frère et une soeur, Gad et Amalia – mènent à l'époque qui nous intéresse une vie retirée dans l'enceinte du cimetière sur lequel Gad veille jalousement, redressant soigneusement les tombes que le ruissellement des eaux a fait pencher, maintenant à l'écart voleurs et profanateurs avec l'aide de ses deux chiens de garde.
   
   Gad et Amalia sont jeunes encore. Ils vivent là protégés d’une certaine manière du monde extérieur mais, aussi, terriblement seuls. Et si le frère et la sœur vivent leur mission de façons très différentes – Amalia très instinctive, Gad dans la stricte observance de la Loi et de la Tradition - , les effets conjugués des longues nuits d’hiver, de la nostalgie de la vie dans la plaine, de la solitude et du slivovitz les font en fin de compte dériver l’un comme l’autre vers cette noire mélancolie contre laquelle leur oncle Arié qui les avait précédé comme gardien du cimetière les avait mis en garde - une mélancolie que certains théologiens chrétiens auraient sans doute nommée du nom d’acédie, ce vice si redouté des aspirants à la vie monastique – et vers un amour interdit.
   
   Pas une seule fois, tout au long des pages de "Floraison sauvage", Aharon Appelfeld ne porte le moindre jugement sur ses deux héros. Se contentant de retranscrire, d’une écriture fluide et souvent sensuelle, leurs émotions, leurs actes et leurs paroles jusque dans leurs sophismes les plus appuyés, il nous offre une réécriture du mythe du péché originel et de la perte du paradis qui ne cesse jamais d’être une histoire d’amour. Et il nous ouvre la voie de réflexions inépuisables sur la nature humaine, la véracité de l’expérience religieuse et la frontière ténue qui la sépare parfois de la folie et de la perversion.
   
   Extrait:
   
   "- Les rêves nous trompent et nous éloignent du chemin.
   - De quel chemin? demanda Amalia. Ce qui le surprit.
   - Mais ce qu'un homme est tenu de faire, bien sûr. Et nous grâce à Dieu, nous avons de quoi. Nous ne pouvons pas faire ce que la montagne fait, ce que les vieux font, mais nous pouvons offrir aux gens une tasse de café et une part de gâteau. C'est un service saint, je dirais.
   Amalia le regardait. Elle comprenait chaque mot pris séparément, mais assemblés, ils ne lui plaisaient guère. Elle avait envie de dire: et notre solitude, notre nostalgie, ça ne compte pas?
   - C'est ainsi, dit Gad d'une voix presque solennelle. Chacun son destin.
   Et la conversation prit fin." (pp. 47-48)

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critique par Fée Carabine




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L’âme à nu
Note :

   Imaginez un instant que vous héritiez d’une pauvre masure, isolée de tout au sommet d’une colline, de quelques arpents de terre, d’une vache, d’un couple de chiens et surtout d’un dérisoire cimetière à entretenir, lieu saint de pèlerinage en souvenir du sacrifice du peuple d'Israël.
   
   C’est ce qui arrive à Gad et Amalia, frère et sœur que la vie a, peu à peu dépossédés de tout: parents morts de maladie, frères et sœurs emportés par le typhus, magasin familial vendu pour rembourser les dettes, mariage et éducation impossibles.
   
   A travers une langue d’une extrême sobriété, Aharaon Appelfeld bâtit une histoire faite de courts chapitres où rêverie, piété, renoncement, joies simples, duperie, hallucination se succèdent pour mieux faire fuir ces journées qui s’étirent sans fin. Une succession de pages savamment construites pour nous faire habiter les angoisses qui hantent Gad et Amalia.
   
   Un lieu fréquenté, de moins en moins, par quelques improbables pieux pèlerins sur de courtes périodes l’été. Un lieu où l’hiver n’en finit pas, rendant toute activité impossible, figeant le temps et ramassant les êtres sur eux-mêmes jusqu’à l’irréparable.
   
   Un lieu vide de toute société. Un vide qu’il faut à tout prix combler. Par l’alcool, la slivovitz, l’alcool divin, dont la consommation, modérée puis débridée, aide à affronter la misère absolue. Puis la vodka qui abrutit quand la boisson tant convoitée vient à manquer. Boire à tout prix pour résister, pour tenir.
   
   Un lieu qui vous met l’âme à nu et où l’abandon total oblige à chercher refuge dans la folie, l’ivresse, le désespoir, le travail abrutissant simplement pour donner un sens à ce qui n’en a plus ou presque.
   
   Une prison qui révèle à l’amour, transcendé puis physique, brutalement quand la force du désir emporte tout, entre cet homme et cette femme pourtant frère et sœur mais parce que c’est la volonté de Dieu et que Lui seul pourra en juger.
   
   Un livre sans reproche et sans espoir où tous les repères s’estompent un à un, au fur et à mesure que le temps passe et que l’isolement des êtres implique alternance entre exaltation et désespoir.
   
   Une épreuve à traverser pour se dépouiller du peu qu’il restait, y compris de son âme, y compris de ses valeurs. Pour tomber dans le néant absolu tout en ayant affronté ses peurs infantiles et après s’être dit, enfin, ce qui était resté enfoui, par convenance et par peur.
   
   Une lente descente aux enfers, d’une grande violence psychologique, inéluctable superbement illustrée par des dialogues aussi courts qu’hallucinés. Un livre poétique et essentiel, aussi pur que les sentiments de ces deux pauvres jeunes gens oubliés de la vie mais que la vie n’épargnera pas.

critique par Cetalir




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