Lecture / Ecriture
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L'accompagnatrice de Nina Berberova

Nina Berberova
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Nina Nikolaïevna Berberova (Ни́на Никола́евна Бербе́рова) est une écrivaine russe, née à Saint-Pétersbourg en 1901 et décédée à Philadelphie en 1993.

L'accompagnatrice - Nina Berberova

L'aigreur
Note :

   C'est mon deuxième essai chez Nina Berberova, et je trouve encore ici une oeuvre envoûtante. Je vais finir par devenir accro à cet auteur dont la voix me charme. Il y a tant, toujours, à réfléchir sur ce qu'elle nous conte. Tant de dits et de non-dits? On se sent intelligent. On croit un moment qu'on comprend mieux et plus que celle qui nous conte cette histoire, puis on réalise comme on est sot de l'avoir seulement envisagé. On rit, on hausse les épaules et puis on se reprend à si bien comprendre la situation (bien plus qu'il n'en est dit), qu'on se demande si?... Tout un art.
   
   Sonetchka, qui aurait pu être une grande pianiste, qui aurait pu être une femme aimée et heureuse (c'est moi qui le dis, pas elle) ne le sera jamais. Elle sera une petite pianiste fade, accompagnatrice d'une diva, sans doute justement parce qu'elle, n'a jamais vraiment cru à une autre possibilité.
   
   Tout cela finira mal, dans l'aigreur et la misère des corps et des sentiments.
   
   Ici, l'histoire était écrite dès avant la naissance, c'est du moins ce que croit le personnage et cela deviendra donc vrai. C'est le récit d'une « non-vie», depuis sa conception jusqu'à son extinction dans un hôtel sordide. Une incapacité à saisir sa propre existence due à une incapacité à croire cela possible, et cela sans doute à cause d'un démarrage trop pénible, ou de tant d'autres choses... Qu'importe. La vie est gâchée.
   
   L'auteur, Nina Berberova, est morte quant à elle, aux Etats-Unis en 1993 après 92 ans d'une vie bien plus réussie, qui fut parfois très dure, mais jamais envieuse ainsi du bonheur des autres. Je peux me tromper, mais je crois que Nina n'est aucun des personnages de cet excellent roman. Comme quoi, on ne raconte pas que sa propre histoire.
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critique par Sibylline




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Noir joyau romanesque
Note :

   "L’Accompagnatrice" (1985) de Nina Berberova est ce noir joyau romanesque, écrit en 1934,qui révéla Nina Berberova, et la fit connaître au monde, à plus de quatre-vingts ans.
   
   On connaît la tragique histoire de cette Sonnetchka, jeune Russe sans grâce, qui a "une patte de poulet, une gambette de chèvre, une poitrine de chat", ainsi que la décrit un baryton de rencontre. Marquée irrémédiablement par la honte d’une naissance bâtarde, elle devient l’accompagnatrice au piano d’une cantatrice radieuse, Maria Nikolaevna Travina, miroir inversé d’elle-même.
   
   Ce récit, écrit en focalisation interne, tout en ellipse et d’une rare densité, nous fait appréhender ce sentiment qu’on ne sait comment qualifier, et qui dévore la jeune fille. S’agit-il de révolte, d’injustice, contre une société inégalitaire? Est-ce de l’envie, de la jalousie, cette haine viscérale qui envahit toute l’accompagnatrice? Est-ce de la passion, de l’amour, cette attirance sado-masochiste pour une femme lumineuse, qui est tout ce que Sonnetchka ne sera jamais? Faut-il qualifier de névrose d’échec cette attitude qui, telle "un instinct de chien", contraint la narratrice à vouloir trahir qui vous veut du bien? Quelqu’un qui ne s’aime pas, qui ne se sent pas reconnu, sera-t-il jamais capable d’amour?
   
   Telle est me semble-t-il la question essentielle que pose ce récit, qui paraît de prime abord être celui de l’échec d’une vie. En effet, même sa vengeance contre Maria Nikolaevna sera enlevée à Sonnetchka. Le mari de la chanteuse, Pavel Fédorovitch Travine, prendra les devants et libérera sa femme d’une chaîne conjugale, lui permettant ainsi d’accéder à un ailleurs amoureux et rayonnant avec André Grigorievitch Ber. On a alors l’impression que, devenue pianiste dans un petit cinéma près de la porte Maillot, l’accompagnatrice a gâché tous ses talents, n’a pas répondu à ce que certains attendaient d’elle, ainsi que le lui dit Mitenka, le compositeur génial.
   
   Or, à bien y regarder, une autre clé est peut-être donnée par la structure du livre. Ce dernier se clôt par ces lignes: "Et on aura beau me dire que n’importe quel moucheron n’a pas le droit de prétendre à la magnificence universelle, je ne cesserai d’attendre et de me dire: tu ne peux pas mourir, tu ne peux pas te reposer, il y a encore un être qui se promène sur terre. Il y a encore une dette que, peut-être, tu pourras un jour recouvrer… si Dieu existe."
   
   Certes, selon la croyance de chacun, on verra là une fin pessimiste ou optimiste, d’autant plus que cette interrogation sur l’existence de Dieu est récurrente dans le roman. Cependant, si l’on se reporte à l’incipit du roman, on peut en infléchir le sens. En effet, "L’Accompagnatrice" commence ainsi: "C’est aujourd’hui le premier anniversaire de la mort de maman. Plusieurs fois, à voix haute, j’ai prononcé ce mot: mes lèvres en avaient perdu l’habitude. C’était bizarre et agréable."
   
   Ainsi, c’est au moment où elle est capable de prononcer de nouveau sans souffrance le mot de "maman", occulté depuis toujours par l’infamie de sa naissance, que la narratrice entreprend le récit de sa vie. A l’encontre d’un Meursault, dont l’histoire commence par: "Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas", Sonnetchka renoue avec sa mère, avec son origine, reconnaît enfin d’où elle vient, libérant ainsi une parole défendue, qui devient salvatrice. Et c’est en cela que ce court et beau récit est peut-être l’aube d’une renaissance.

critique par Catheau




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