Lecture / Ecriture
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La convocation de Herta Müller

Herta Müller
  L'homme est un grand faisan sur terre
  La convocation
  La bascule du souffle
  Animal du cœur

Romancière allemande d'origine roumaine née en 1953, elle s'est vu attribuer le Prix Nobel de Littérature en 2009.

La convocation - Herta Müller

Indiscutable et poignant
Note :

   Je pense qu’il y a quelque chose d’indiscutable, d’ "au dessus de toute critique" dans l’écriture de Herta Müller. Il me semble que, que l’on soit séduit ou non, qu’on le veuille ou non, on ne peut que s’incliner en la lisant et se laisser emporter comme elle veut où elle veut. C’est l’impression qu’elle me fait, cette sorte d’évidence. Je la subis totalement et ne songe guère à la contester. J’avais ressenti cela avec «L’homme est un grand faisan sur terre», je le ressens à nouveau avec cette «Convocation» .
   
   Cette fois, nous suivons une jeune femme citadine, ouvrière dans une usine de vêtements, où elle emballe des pantalons à destination de la France, de la Suède et de l’Italie. Emballait plutôt, car elle a été transférée dans un autre service suite à une «faute grave»: elle a glissé dans les poches de ces pantalons en partance pour l'Italie, de courts messages avec ses noms et adresse, demandant à tout Italien qui le lirait de venir l’épouser et l’emmener dans son pays. La chose a été découverte et vous devinez sans peine comment elle a été appréciée dans notre Roumanie de Ceausescu. Depuis, elle doit sans cesse se rendre à des convocations auprès d’un policier sadique du nom d’Albu qui la laissera repartir ou non après des heures d’interrogatoire.
   
   Ce matin, elle quitte son compagnon, l’amour de sa vie bien qu’il boive trop comme beaucoup de ses concitoyens, pour prendre le tramway qui la conduira de chez elle au bureau d’Albu. Tout le livre est fait des pensées qui l’animent et des scènes auxquelles elle assiste durant ce trajet. Ces scènes nous mettent de plain pied avec le quotidien de la vie quotidienne roumaine.
   ("Le tramway s’immobilise au beau milieu du trajet, nous ne sommes pas à un arrêt mais le conducteur descend. Allez savoir combien de temps nous allons rester sur place. Ce n’est que le début de la matinée, et le conducteur se prend une pause à la sauvette en plein trajet. Ici, d’ailleurs, chacun n’en fait qu’à sa tête. Il va vers les magasins d’en face, arrange sa chemise et son pantalon pour qu’on ne voie pas qu’il a laissé son tramway en plan au beau milieu du parcours. Il se donne l’air infatué de celui qui, à force de s’ennuyer sur son canapé, serait allé mettre le nez dehors au soleil.(…) Allez savoir dans combien de temps il va revenir.")
   Ses pensées nous apprennent comment se met en place et fonctionne la machine à broyer de la police d’état dont chacun, inévitablement, est devenu un rouage. Elle nous parle aussi de Lilli, son amie (son amour?) abattue alors qu’elle tentait de passer la frontière clandestinement. Plaie ouverte aussi désespérante que le reste de sa vie.
   
   La situation est très éprouvante pour notre narratrice et malgré sa jeunesse et sa vitalité, le lecteur la sent faiblir au fil du quotidien qu’elle nous rapporte. Bien que son courage soit extrême et qu’elle tente par tous ses moyens dérisoires de se protéger, comme par exemple en mettant en place des rituels, voire en donnant des noms à ses corsages. Elle lutte, elle essaie avec optimisme de résister à l’écrasement, de ne pas se laisser briser. Mais elle le dit, cette technique policière qui fait de la totalité de la vie une gigantesque séance d’interrogatoire en a déjà conduit beaucoup à la folie…
   
   Alors je sais que vous avez déjà beaucoup de livres en attente, mais celui-là, il faut le lire, vraiment!
   
   
   Extraits :
   
   - Un jour Lilli a dit que parler des secrets ne les supprime pas, et que l’on peut en raconter, non pas le noyau, mais seulement la peau. (36)
   
   - Lilli avait dit un jour que sa mère n’allait plus à l’église depuis que la messe commençait par une prière pour le chef de l’Etat. (159)
   
   - Chaque objet regardait l’autre (180)
   
   - Il est facile de parler des années passées quand elles se sont mal passées. Mais s’il nous fallait dire qui nous sommes maintenant, nous qui respirons, seul un silence suspect s’étendrait à côté de notre langue. (186)
   
   - Parfois, Paul sifflait tout seul une chanson où il y avait davantage de lime à métaux que de musique (186)

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critique par Sibylline




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« Ne pas perdre la tête »
Note :

   Parce qu’elle veut se donner une chance de quitter son pays rongé par la dictature, la narratrice nous raconte qu’elle a caché, comme une bouteille jetée à la mer, dans la doublure de pantalons qu’elle confectionne pour une usine, des petits papiers adressés à un éventuel italien qui viendrait la sauver sur son cheval blanc.
   
   Et il est vrai que la vie est sacrément difficile dans ce pays sous pression (on y voit la Roumanie de Ceaucescu, pays d’origine de l’auteur). Un court exemple: «Il ne va jamais faire les courses, sinon il saurait que les gens empruntent les enfants pour qu’on augmente dans les magasins leur ration de viande, de lait et de pain.» p31
   
   Depuis que cet appel au secours a été démasqué, elle est convoquée. La sécurité de son pays doit maintenant surveiller cette traitre qui veut s’évader. Et la machine infernale est en marche.
   
    « La première semaine après les bouts de papier, quand je fus convoquée trois jours d’affilée, je ne parvins pas à fermer les yeux la nuit. Mes nerfs devenaient du fil de fer scintillant. Il n’y avait plus ce poids que ma chair aurait dû peser, mais seulement de la peau tendue et de l’air dans les os. En ville, je devais prendre garde à ne pas échapper à moi-même comme le souffle nous échappe en hiver, et à ne pas m’avaler moi-même comme le souffle en bâillant.» p125

   
   Lors d’un long transfert en tramway la menant vers l’interrogatoire, la pensée et le passé de cette femme, on ne peut plus tourmentée, nous est livré sec. Son mari, Paul, boit pour oublier. Son amie, Lilli, joue de ses charmes pour oublier. Et le monde autour d’elle essaie de surnager sans sombrer dans la folie. La souffrance et le gouffre…
   
   « Ces habitudes que j’ai prises n’ont rien à voir avec le bonheur mais avec les journées.» p24
   
    « C’était un bruit clair et fort, j’avais dans toute la tête des claquements d’échasses parcourant une salle vide.» p126

   
   C’est donc le témoignage d’une presque folie en milieu dictatorial absurde et fermé, où la superstition permet de supporter des pressions humiliantes du mieux que l’on peut, où la peur est omniprésente et la méfiance une seconde peau. La lecture est forte et difficile. Elle est insupportable et admirable. Je me suis souvent perdu dans le texte comme se perdent les pensées et les souffrances de la narratrice au long du parcours qui la mène vers son affreux tortionnaire.
   
   « Je n’aime pas écrire car ce qui est écrit est susceptible d’être trouvé, mais je ne peux pas m’en empêcher.» p193

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critique par OB1




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Un grand livre !
Note :

   Dans un pays abîmé et muselé par une dictature, une jeune femme prend le tramway, qui va la conduire au lieu de sa convocation. Convoquée, elle l’est au moins tous les deux jours. Là ba l’attend le commandant Ablu qui va lui faire subir un insupportable baisemain, s’arrangeant pour lui blesser les doigts et les couvrir d’une sordide salive. Ensuite ce sera l’interrogatoire toujours les mêmes questions, toujours les mêmes réponses, toujours la même angoisse.
   Reviendra-t-elle chez elle ce soir? Ablu ira-t-il plus loin dans la persécution?
   
   Pendant le trajet, elle se remémore son passé ancien et récent, et observe les passagers du tramway. Des scènes minuscules prennent de l’importance, le conducteur qui mange un bretzel, une vieille dame qui s’impatiente, un homme avec un petit garçon, une femme qui mange des cerises, des hirondelles dans le ciel. La narratrice lutte jour après jour, pour ne pas s’effondrer psychologiquement, pour jouir de quelques petits agréments "son bonheur bancal". Cette résistance est sa fierté, et une raison de vivre.
   
   En se remémorant le passé, elle nous apprend pourquoi elle est ainsi convoquée. Employée dans une usine de confection, elle a plusieurs fois glissé dans la doublure de pantalons masculins des petits messages de détresse s’adressant à l’homme qui porterait le vêtement et y laissant ses coordonnées… la narratrice a-t-elle vraiment cru qu’un italien viendrait ainsi la délivrer? En de certaines circonstances, on jette des bouteilles à la mer.
   
   Son geste découverts, elle a eu beaucoup d’ennuis, chantage sexuel de la part du chef de rayon, accusations diverses, renvoi de l’usine, pour en venir à ces convocations.
   
   Dans ce que nous supposons être la Roumanie de Ceausescu, nombreux sont les gens qui ont tenté quelque chose d’interdit, soit pour améliorer leur existence misérable, soit pour quitter clandestinement le pays, et dans l’entourage de la narratrice, ils l’ont chèrement payé… La jeune femme vit avec Paul, ouvrier dénoncé, renvoyé d’une usine pour avoir volé du matériel qu’il revendait. Elle se remémore Lilli son amie de toujours, une belle femme qui voulait vivre, abattue en train de passer la frontière avec un homme. Le corps de Lilli morte, comme un tapis d'étranges coquelicots arrachés.
   Les récits de son grand-père, déporté dans un camp, sur ordre d’un chef zélé "le communiste parfumé au cheval blanc", un personnage sinistre que je vous recommande. La narratrice s’est rendu compte, que son beau-père serait cet individu, son grand-père l'ayant reconnu à la fête…
   
   Il y aura bien d’autres remémorations de fêtes ratées, et de moments durs : on découvre aussi une population en proie à la malnutrition (les dictateurs affament les gens pour les affaiblir), la nourriture a beaucoup d’importance : elle a un goût affreux et si vous n’avez pas une légère nausée après tout ce que la narratrice se rappelle comme festin, vous aurez de la chance ; pourtant on est avide de ces produits avariés. Le moyen de faire autrement? les hommes se saoulent et ça compte beaucoup pour tenir.
   
   On vit la dictature au jour le jour et sans fioritures, chaque scène débute avec un détail trivial, sordide parfois, ou banal, qui se révèle petit à petit recouvrir une situation particulière souvent terrible.
   
   Cette façon de présenter les choses est originale et efficace. Elle nous fait réellement plonger dans un quotidien particulièrement horrible.
   
   Un style vraiment personnel, et un grand livre.

critique par Jehanne




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