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Les Intellectuels contre la Gauche de Michael Scott Christofferson

Michael Scott Christofferson
  Les Intellectuels contre la Gauche

Les Intellectuels contre la Gauche - Michael Scott Christofferson

Tempête dans les crânes
Note :

   Sous-titre : L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981)
   
   Un parfum de polémique sort évidemment d’un tel titre! Il faut commencer par quelques précisions. D’abord le titre est trompeur: il ne s’agit pas des intellectuels contre la gauche, il s’agit des longues palabres des intellectuels de gauche non communistes ou qui ne l’étaient plus, contre le PCF. Le sous-titre est plus juste car le mouvement antitotalitaire se trouve effectivement examiné à partir de 1968, mais c’est (presque) toute l’histoire des intellectuels de gauche qui défile sous nos yeux dès 1945.
   
   Tandis que le PCF victorieux et triomphant de la Libération voit son prestige entamé par les mauvais coups qui lui viennent du stalinisme déclinant auquel il reste attaché alors que se profile l’Union de la Gauche. Loin de donner à connaître le système totalitaire, il s’agit d’un voyage à l’intérieur de la vie intellectuelle française, voyage dont le circuit est entièrement bâti en fonction des enjeux politiques nationaux, et dont les participants sont des politiciens, des journalistes, des intellectuels, voire des universitaires parisiens. Cette France des idées se découvre dans des essais qui font date, des revues qui comptent, dans les articles du Nouvel Observateur et de Libération. L'historien de la Pennsylvanie State University a tout lu.
   
   
   • Le dossier à charge est divisé en six chapitres dans lesquels j’ai retenu quelques éléments.
   
   Christofferson montre comment le projet révolutionnaire évolue de 1944 à 1974: c’est le «temps des compagnons de route» qui cède peu à peu la place à «celui des gauchistes». Sartre est la star absolue. Il a fondé Les Temps Modernes en 1945. Le PCF ne perd pas pied dès qu’éclate la Guerre froide. Il faut attendre 1956 et la répression en Hongrie pour que nombre de militants rendent leur carte. En 68, l’hémorragie s’étend. Pire pour le PCF, il y a désormais une multiplication de rivaux avec le PSU et les «groupuscules» gauchistes, tous plus mal intentionnés les uns que les autres à l’égard du Parti.
   
   Le 2ème chapitre est destiné au cas Soljenitsyne et à la «métaphore du Goulag». «L’Archipel du Goulag» paraît en 1974. Voilà deux ans que Mitterrand a persuadé le PCF de se lancer dans l’Union de la Gauche avec un Programme commun. Il rate de peu l’Elysée, mais il y aura d’autres scrutins! Devant la menace totalitaire, nos intellos en appellent à l’anti-totalitarisme pour impressionner les foules et faire capoter l’Union de la Gauche, dont ils ne veulent pas, de crainte, disent-ils, que Marchais ne ligote Mitterrand — en qui ils n’ont pas une pleine confiance.
   
   Au chapitre 3, Jean Daniel, patron du Nouvel Observateur, se donne beaucoup de mal pour saper l’Union de la Gauche avec un grand renfort d’articles d’intellectuels de renom. La revue Esprit dirigée par Thibaud et Domenach organise même un colloque en 1975 pour faire le procès du totalitarisme. Jean-François Revel déclare une guerre personnelle contre «la Tentation totalitaire». Mais déjà la dissidence était prêchée à Paris à l’exemple de Prague (chapitre 4). On parvint à persuader le PCF de faire libérer de l’hôpital psychiatrique les dissidents soviétiques Pliouchtch et Boukovski. Question d’entraînement au cas où le totalitarisme gagnerait la France. Mais Boukovsky ne respecte rien: «Au journaliste de RTL qui lui demande combien il y a de prisonniers politiques en URSS, il répond: 250 millions.» De quoi désespérer tout le Quartier latin.
   
   Arrivent les «nouveaux philosophes» et l’antitotalitarisme triomphe (chapitre 5). Il devient en 1978 la lingua franca des intellos. Ils bénéficient du soutien de brillants aînés: Castoriadis, Lefort, Foucault et Maurice Clavel. Tous assiègent les plateaux télévisés. Sous la conduite de Philippe Sollers, voici Tel Quel qui tourne le dos au PCF, puis à Mao.
   
   Ensuite, notre chercheur se consacre à François Furet qui prétend faire la révision de l’histoire de la Révolution française, parce que réputée ancêtre du coup d’état léniniste de 1917 qui lui même engendra le Goulag. Le jugement de Christofferson est assez violent: «Furet a capitalisé sur le discrédit du communisme… Furet confond l’historiographie avec l’histoire…» Les lecteurs concernés par 1789 trouveront dans ce chapitre 6 une analyse contrastée des écrits de Furet.
   
   
   • Plusieurs raisons de lire ce livre
   
   Cet ouvrage extrêmement sérieux et documenté égratigne souvent, je dois le reconnaître, d’immenses intellectuels dont la France s’enorgueillit. En dehors du premier chapitre, on pourra organiser une lecture-plaisir pas nécessairement chronologique. On pourra entrer dans cet essai pour retrouver les interventions de tel ou tel intellectuel non communiste entre 1945 et 1981. Un riche index permet de pister penseurs et journalistes. Avec les notes en fin de volume chacun pourra constater que l’histoire de la France s’écrit beaucoup outre-Atlantique... On pourra ouvrir ce livre rien que pour retrouver l’histoire des revues: Les Temps Modernes, Tel Quel, Esprit…! On pourra se focaliser sur la galerie des portrait : Jean Daniel, Michel Foucault, Maurice Clavel, Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Jean-François Revel, Philippe Sollers, et François Furet, sans plus songer à la polémique anticommuniste. Une formidable expérience pour se remémorer le climat intellectuel de ces années d’avant la globalisation. Le débat d’idées ne se passait pas dans le pur éther: «Nous espérons avoir ainsi souligné les avantages de tenir compte du contexte précis et détaillé des débats d’idées si l’on veut analyser le champ politico-intellectuel français» affirme l’auteur. En conclusion, il souligne aussi — et d’une certaine façon dénonce — «la propension des intellectuels français à universaliser et à idéologiser les débats politiques hexagonaux.» En revanche, ce livre n’apprendra rien de précis sur le lent déclin du PCF, ni sur le système soviétique – qu’on le qualifie de totalitaire ou de stalinien.

critique par Mapero




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