Lecture / Ecriture
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Le vent qui siffle dans les grues de Lídia Jorge

Lídia Jorge
  Le vent qui siffle dans les grues
  La Journée des prodiges
  La Forêt dans le fleuve
  Le Rivage des murmures
  La dernière femme
  Le jardin sans limites
  La couverture du soldat
  Nous combattrons l'ombre
  La nuit des femmes qui chantent
  Les mémorables

AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2015

Lidia Jorge est une écrivaine portugaise née en Algarve (Sud du Portugal) en 1946 dans une famille agricole aisée.

Après des études à Lisbonne et un diplôme en philologie romane, elle a fait une carrière d'enseignante en lettres qui ne l’empêcha pas de se consacrer à l'écriture.

Elle a vécu au Mozambique et en Angola la première moitié des années 70. Elle y avait suivi son premier mari, militaire en poste là-bas.

Son premier roman est paru en 1980. Elle a tout de suite été remarquée et elle est maintenant traduite en plusieurs langues.

Le vent qui siffle dans les grues - Lídia Jorge

« Où étaient les mots pour le dire? »
Note :

   Milene a l'esprit lent, très lent, "un cerveau voué à ne jamais embrasser la totalité" (p. 251), incapable d'à la fois ressentir les choses et trouver les mots pour les dire. Mais elle a aussi le coeur au bon endroit. Et en cette fin d'été caniculaire, alors que dona Regina Leandro, sa grand-mère qui avait toujours pris soin d'elle, vient de mourir, ses oncles et ses tantes se retrouvent inéluctablement partagés entre l'irritation que suscitent en eux les limites intellectuelles de leur nièce - causes pour eux de bien des soucis si elles font aussi de la jeune fille une proie facile à leur rapacité - et un respect dont ils se défendent tant bien que mal pour "sa logique sans logique, sa sagesse dénuée de science, son intuition proche de la raison, mais éloignée de son axe central (...), quelque chose d'indéfinissable chez les êtres humains, de réfractaire à la connaissance, d'inaccessible à la parole (...), une chose au-delà des mots et des vies ordinaires." (p. 430)
   
   C'est que pendant ces ultimes semaines de grande chaleur, puis les longs mois où la famille de Milene se cherche un nouvel équilibre suite à la disparition de l'aïeule, le regard de la jeune fille, ce ressenti qu'elle peine à dire mais que Lídia Jorge nous restitue au plus serré, d'une écriture sensuelle et maîtrisée - et surtout la chaleur qu'elle trouve auprès des Mata, véritable tribu cap-verdienne à laquelle dona Regina avait loué les bâtiments de l'ancienne conserverie qui avait autrefois assuré la fortune de sa famille - agissent comme un révélateur de la dureté des siens, tellement préoccupés de préserver leur statut, et de ne pas rater le train du développement immobilier d'une côte encore sauvage. Les paysages âpres et magnifiques de l'Algarve, parcourus par le vent et les embruns marins, inondés de toutes les couleurs des musiques cap-verdiennes, offrent d'ailleurs un écrin aussi superbe que menacé à ce récit tout à la fois implacable et lumineux d'un drame, étouffé en définitive sous une lourde chape de silence.
   
   
   Extrait:
   
   "Si Milene pouvait, elle ne demanderait rien à personne, elle ne dirait rien à personne, elle ferait seulement ce que la nature et la vie exigeaient d'elle. Le monde était à parachever, la vie à construire, à nettoyer, à mettre en ordre, à conserver et à servir. Si elle pouvait. Mais elle ne pouvait pas, elle ne se trouvait pas assez dégourdie. En revanche, elle pouvait ne pas ajouter de mal ni de ténèbres là où elle savait qu'il y en avait déjà. Elle pouvait ne pas contribuer à créer de la douleur. Elle ignorait ce qu'était le mal, mais elle savait ce qui faisait mal. Du mal elle connaissait les effets, pas les racines. Même si elle ne pouvait pas le dire. Car si elle avait des mots, elle pensait à autre chose et ne ressentait plus tout cela. Elle aurait voulu être lucide, elle aurait voulu que sa tête soit illuminée de part en part, qu'y règne la clarté et l'intelligence, mais elle savait qu'il n'en était pas ainsi. Dans sa tête, comme sur une piste d'autos-tamponneuses, les néons s'éteignaient et s'allumaient par intermittence, avec des intervalles, des zones remplies d'ombre, des cratères de non-sens. Quand certaines zones s'éclairaient, d'autres plongeaient dans l'obscurité. Un cerveau voué à ne jamais embrasser la totalité. Où étaient les mots pour le dire?" (p. 251)
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critique par Fée Carabine




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Milene et ses deux familles
Note :

   Titre original : O Vento Assobiando nas Gruas (2002)
   
   Lídia Jorge a écrit l'histoire de deux familles que tout aurait dû séparer. Mais le sort en décida autrement, suite aux événements qui survinrent lors du pont de l'Assomption en 1994.
   
   Deux familles donc, l'une portugaise, l'autre cap-verdienne, les Leandro et les Mata. Les premiers figurent une bourgeoisie aisée, héritière d'une ancienne conserverie en bord de mer. Les seconds représentent l'immigration venue de l'ancien empire ; ils ont habité un bidonville avant de louer aux Leandro les dépendances de la ruine industrielle. En plein été sec et caniculaire, alors que les oncles, les tantes et leur progéniture étaient dispersés dans le vaste monde des vacances exotiques entre Chypre et Cancun, Milene, restée au Portugal, dut affronter seule la mort de sa grand-mère Regina, puis tenter d'expliquer les circonstances du décès et le déroulement des obsèques à la famille rentrée au bercail et qui la prenait habituellement pour "une demeurée ou une gamine de dix ans" alors qu'elle en avait trente.
   
   La famille Leandro, riche et à cheval sur sa réputation, se demande comment Regina qui avait été confiée à la garde d'une maison de repos a pu s'échapper d'une ambulance et se retrouver sans vie à l'entrée de la fabrique où logent les Mata, événement tragique qui a mis en relation Milene et les immigrés cap-verdiens. Les Leandro s'informent du déroulement des obsèques auxquelles Milene fut la seule représentante de leur clan, dont l'un des membres est le maire de la commune et s'insurgent contre les articles à sensation de la presse locale. Plus avant dans le roman, oncles et tantes réagiront brutalement à la liaison entre Milene et Antonino Mata le grutier veuf et père de trois jeunes enfants. Chez les Leandro, l'oncle Afonso l'avocat mondain, les tantes Gininha et Angela Margarida l'infirmière prête à tout, leurs époux Domitilio et Rui — l'un homme d'affaires un peu louche et l'autre le maire ambitieux — tous seront sensibles à une possible mésalliance, sans perdre de vue leur réputation et leurs intérêts financiers alors que l'immense terrain de la vieille fabrique pourrait être vendu à un promoteur hollandais soucieux d'exploiter un kilomètre de littoral vierge. De leur côté les Mata s'enthousiasment pour la carrière de chanteur soul de l'un des leurs, Janina, dont ils assistent aux premiers succès, tandis que la grand-mère cap-verdienne rêve, elle, de revenir dans sa pauvre île natale, ce que ne partagent pas ses enfants et petits-enfants déjà acquis à la société de consommation.
   
   L'habileté de l'écriture de Lídia Jorge consiste à ne pas suivre la chronologie pas à pas, plaçant son roman entre un prologue et un épilogue qui rendent compte l'un et l'autre d'une cérémonie religieuse, distillant par ressassements successifs la vie privée de chacun, l'étrange personnalité de Milene orpheline à peine née, et l'aventure sentimentale d'un veuf qui croit trouver en elle quelque chose de sa défunte épouse, l'emmène au restaurant et la promène sur les dunes. Chemin faisant, le dévoilement progressif de l'état psychique de l'héritière de la vaste villa de la grand-mère Regina est un chef-d'œuvre du genre. Cela requiert une attention soutenue. Au début le lecteur n'attache pas beaucoup d'importance aux indices de son immaturité puisque, comme le soulignent Felícia et son fils Antonino, Milene est en état de choc après la disparition invraisemblable de sa grand-mère. Mais peu à peu, on se rend à l'évidence : dans la villa éclairée jour et nuit où elle surveille les meubles de la grand-mère, elle écoute en boucle les chansons de Cynthia Lauper, elle s'habille comme une gamine, etc. Surtout, elle téléphone chaque jour à son cousin Joāo Paulo installé comme étudiant puis chercheur à Boston avec Lavinia. Ses appels téléphoniques prolongés permettent d'entrer vraiment dans l'esprit de la jeune femme, et de comprendre son histoire. Depuis plusieurs années la famille, par peur de l'inceste et du retard mental, l'a séparée des deux cousins, Lavinia et Joāo Paulo qu'elle adorait et avec qui elle croyait vivre toujours ont été expédiés en Amérique. On lui a donné un numéro de téléphone au Massachusetts où ils sont installés. Alors elle se confesse au répondeur comme à un journal intime. Et Lavinia en informe régulièrement l'une des tantes de Milene ! Joāo Paulo ne répond jamais. Il ne reviendra pas d'Amérique au contraire de Lavinia. En personnage de narratrice hétérodiégétique, celle-ci a fait plusieurs intrusions dans le roman — en son nom propre et en celui de Joāo Paulo — avant de prendre la parole dans l'épilogue deux ans après la mort de Regina Leandro, pour une fin théâtrale, comme si, entre Milene et Antonino, "c'était un amour normal".

critique par Mapero




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