Lecture / Ecriture
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American Psycho de Bret Easton Ellis

Bret Easton Ellis
  Moins que zéro
  Lunar Park
  American Psycho
  Suite(s) Impériale(s)
  Zombies

Bret Easton Ellis est un écrivain américain né en 1964 à Los Angeles.

American Psycho - Bret Easton Ellis

Un Moloch moderne
Note :

   Prudemment, comme si l’on entrait dans l’Enfer de la "Divine Comédie" de Dante, la première phrase du roman prévient le lecteur :
    «Abandon all hope ye who enter here…» (Abandonne tout espoir, toi qui pénètres ici…)
   La dernière phrase indique clairement: «There is no exit.» (Il n’y a pas d’issue.)
   Entre les deux nous voilà forcés de regarder Patrick Bateman s’enfoncer dans sa psychose.
   
   L’enfer est un New-York ultramoderne peuplé de yuppies qui gagnent des sommes astronomiques et dont le seul problème semble être de s’assurer les meilleures places dans les meilleurs restaurants. Patrick Bateman est de ceux-là. Il passe toutes ses soirées en dîners en ville, entouré de belles créatures et habillé dans les plus beaux costumes de marque. Les premières impressions que Patrick a des gens qu’il croise, ce sont les vêtements qu’ils portent. Le personnage est vu comme un matérialiste à outrance.
   
    Mais c’est aussi un tueur en série. Il tue aussi bien ceux qu’il rencontre au détour d’une rue (un clochard) que les call-girls qu’il «commande» les soirs. Il tue avec des raffinements de cruauté à tel point que certaines scènes peuvent devenir insoutenables. Ce qui prouve, si besoin était de l’efficacité du style d’Ellis. Durant ces descriptions, Ellis utilise un vocabulaire courant, des phrases simples qui créent un effet de détachement que semble avoir le personnage lorsqu’il accomplit l’innommable.
   
    Les descriptions sont détaillées: tout ce qui l’entoure et contribue à construire cet univers qui fait ce qu’il est tant dans ce qu’il voit (talk-shows télévisés qui rythment son ennui, clochards qui jonchent les trottoirs), dans ce qu’il ingurgite (cocaïne, alcools forts) jusqu’à ses goûts musicaux qui lorgnent vers le rock FM le plus commercial voire le plus lisse et politiquement correct (Whitney Houston, Huey Lewis et le Genesis eighties de Phil Collins). En ce sens le fameux et détestable album «Invisible Touch» fait même l’objet d’un chapitre entier. Tout cela montre une réussite commerciale et pécuniaire, comme lui mais, comme on suppose le narrateur assez intelligent, cet ennui finit par l’explosion de son animalité assumée. Tout cet ensemble paraît dessiner des cercles dantesques mais on note une description quasi-poétique et sous cocaïne du New-York d’aujourd’hui:
    "A torn bill from Les Misérables tumbles down the cracked, urine-stained sidewalk. A streetlamp burns out. Someone in a Jean-Paul Gaultier topcoat takes a piss in an alleyway. Steam rises from below the streets, billowing up in tendrils, evaporating. Bags of frozen garbage line the curbs. The moon, pale and low, hangs just above the tip of the Chrysler Building. Somewhere from over in the West Village the siren from an ambulance screams, the wind picks it up, it echoes then fades. "(128)
   (Une affiche déchirée des Misérables tombe en lambeaux sur le trottoir fendu, taché d’urine. Un réverbère s’éteint. Quelqu’un en manteau Jean-Paul Gaultier pisse dans une allée. De la vapeur monte de dessous les rues, et s’évapore en tourbillon comme une plante grimpante. Des sacs d’ordures gelées sont alignés sur le rebord du trottoir. La lune, pale et basse, est suspendue juste au-dessus du building Chrysler. Quelque part, au-delà de West Village, la sirène d’une ambulance hurle, le vent l’emporte, se fait écho puis disparaît.)

   Enfin il faut noter que le héros de Patrick est Charles Manson et d’autres tueurs en série.
   
   Allégorie du capitalisme sauvage, Moloch moderne, certes, Patrick est d’autant plus dangereux qu’il veut se conformer au monde dans lequel il évolue: “Iwant to fit in” (Je veux m’adapter) dit-il à Evelyn, la seule fille qui pourrait le sauver de ses turpitudes. L’une des valeurs qu’il met par dessus tout c’est justement ce conformisme. Quand on sait ce que BEE dit de "American Psycho" dans "Luna Park", on comprend mieux que Patrick Bateman est une résurgence de l’esprit de son père, celui de son obsession du statut social. Il a perdu son âme pour avoir voulu s’adapter au monde, thème très faustien finalement:
    "It did not occur to me, ever, that people were good or that a man was capable of change and that the world could be a better place through one's taking pleasure in a feeling or a look or a gesture, in receiving another person’s love or kindness."
   (Il ne m’est jamais venu à l’esprit que les gens étaient bons ou qu’un homme était capable de changer et que le monde pourrait être un endroit meilleur pour prendre plaisir à un sentiment, un regard ou un geste en recevant l’amour et la bonté d’une autre personne)

   
   La lecture d’American Psycho peut parfois soulever le cœur à certains moments mais la façon que l’auteur a de semer des détails de la lente destruction vers l’horreur et la sauvagerie de son personnage sous forme de journal intime presque répétitif, fait de chapitres courts et prenants, réussit à capter le lecteur et d’en faire un témoin malgré lui.
    ↓

critique par Mouton Noir




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Attraction - répulsion
Note :

   Le jour, Patrick Bateman est l'incarnation parfaite du golden boy new-yorkais : bronzage parfait, sourire carnassier, costumes hors de prix... Avec son immense appartement luxueusement meublé, ses réservations dans les restaurants les plus selects de la ville et ses soirées dans des discothèques branchées, à siroter des cocktails entre deux rails de coke, Patrick mène une vie de plaisirs et de raffinement, comme tout bon yuppie qui se respecte.
   
   Si seulement ce satané pressing chinois était fichu de nettoyer correctement les taches de sang sur ses draps... Car la nuit, Bateman laisse libre cours à ses pulsions les plus malsaines : il viole, tue, torture. Animaux, sans-abris, enfants, prostituées... Nul n'échappe à sa cruauté et à son imagination sans limites. Et le pire, c'est que ces actes de barbarie et de torture à l'état pur ne l'amusent qu'un instant.
   
   Érigeant la superficialité en principe de vie, Bateman aime tout ce qui est rare, beau et cher, à commencer par sa propre personne. Des vêtements à la coupe de cheveux en passant par les meubles et les cartes de visite, il veut le meilleur, sinon rien. Capable d'estimer d'un seul coup d'œil le coût total de votre tenue, Bateman est aussi un expert réputé auprès de ses collègues et amis, qu'il méprise tout autant qu'il jalouse.
   
   Assailli par des pulsions destructrices de plus en plus violentes, et qui s'invitent à la moindre contrariété, le golden boy prend de plus en plus de risques : au détour d'une conversation, il glisse une allusion à ses passions morbides, révèle sa passion pour les serial killers, menace de mort ceux qu'il croise... Bateman sombre peu à peu dans une folie sanguinaire, et rien ne semble pouvoir l'arrêter, surtout pas ses amis, tellement centrés sur eux-mêmes qu'ils ne remarquent rien...
   
   Incontestable best-seller depuis sa parution, œuvre phare de la littérature américaine contemporaine, "American Psycho" est sans conteste un roman qui fascine autant qu'il dégoûte, notamment en raison de la personnalité très antipathique de son héros et de la violence des scènes qui y sont décrites.
   
   Le lecteur déjà connaisseur de Bret Easton Ellis et de son goût pour la provocation n'en attendait pas moins : roman sulfureux, objet de scandale mais aussi véritable OVNI littéraire, "American Psycho" ne laisse définitivement pas indifférent.
   
   Au départ, l'auteur semble nous resservir son traditionnel cocktail alcool-coke-sexe-glande devant MTV, et on se dit "Oh non, pitié, pas 600 pages dans ce style-là." De fait, les deux cents premières pages sont assez insipides. Bateman est particulièrement peu attachant, et l'énumération détaillée et répétitive des vêtements qu'il porte, des (nombreuses!) crèmes et lotions qu'il utilise quotidiennement, ou encore de son mobilier, façon George Perec dans "Les Choses", devient assez vite lassante, voire franchement pénible. Sans parler des longs monologues du héros sur des chanteurs has-been, Phil Collins et Whitney Houston en tête, dont il commente minutieusement la discographie...
   
   Et dire qu'à la lecture de la quatrième de couverture, on s'attendait à des meurtres, de la barbarie, bref, de l'action! Mais Bret Easton Ellis est un malin, et il sait parfaitement où il veut emmener son lecteur. Dès le premier meurtre, gratuit, froid, abject, tout bascule. Le héros prend une épaisseur inattendue, et dans la galerie de personnages secondaires, futiles et interchangeables au possible, certains s'étoffent en accédant au statut peu enviable de victime potentielle, voire de victime tout court.
   
   Bien sûr, le sadisme des scènes de meurtre et les descriptions presque pornographiques d'actes sexuels assortis de tortures et de mutilations diverses risquent de faire frémir ou de rebuter plus d'un lecteur, à juste titre d'ailleurs. Il y a largement de quoi être mal à l'aise devant cette provocation, mais celle-ci, à force de surenchère, devient paradoxalement plus supportable au fur et à mesure que Bateman s'enfonce dans sa folie, et donc dans des fantasmes de moins en moins réalistes.
   
   Ajoutons que, contrairement à ses précédents opus, l'auteur semble enfin avoir quelque chose de constructif à dire, ou plutôt à faire lire, puisqu'il se garde bien, selon son habitude, d'émettre un jugement clair sur ses personnages ; mais ce roman constitue bien une satire, assez flamboyante même, du monde de la finance, des élites, des nouveaux riches, et de leur problème principal, l'ennui. Et pour une fois, le style à la fois délibérément minimaliste, monotone, et en même temps très bavard par moments, s'adapte bien au contenu de l'ouvrage et à la personnalité fluctuante du héros, qui oscille de plus en plus entre monde réel et hallucination.
   
   En bref, "American Psycho", dans la droite lignée des écrits de Sade, a sans aucun doute constitué une charnière dans la création littéraire de ces vingt dernières années, par son côté atypique, dérangeant et provocateur (malheureusement beaucoup imité depuis par ces affreux gratte-papiers de Beigbeder, Houellebecq ou Despentes). Et même si l'on peut lui reprocher d'être trop long à démarrer et de se terminer en queue de poisson, nul doute que ce roman vous marquera pour longtemps.

critique par Elizabeth Bennet




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