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L'annonce de Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon
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Marie-Hélène Lafon est un écrivain français née en 1962. Professeur agrégée de Lettres Classiques, elle a choisi de continuer à enseigner, par goût et pour se maintenir indépendante du marketing de ses livres.


* Interview dans la rubrique "Rencontres"

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

L'annonce - Marie-Hélène Lafon

Derrière les barbelés
Note :

   J’ai pu il y a peu revoir Marie-Hélène Lafon que j’avais rencontrée il y a quelques années pour une interview, mais cette fois, c’était à l’occasion d’une «rencontre-dédicace» et je tenais le simple rôle de spectatrice, très attentive, bien sûr.
   
   J’ai retrouvé la Marie-Hélène Lafon que j’avais vue quand on commençait à la remarquer. Rien n’a changé mais tout en elle s’est profondément affirmé, confirmé. J’ai été frappée de voir (et assez contente aussi car j’aime bien que les gens suivent leur voie) à quel point elle avait creusé ses tranchées, consolidé ses positions et non varié, évolué. Cela confirme l’impression que j’avais eue alors que son écriture tenait au plus profond d’elle-même, à la part non modifiable, qu’on le veuille ou non.
   
   Au cours de cette rencontre, M.H Lafon a longuement parlé de sa vision de l’écriture et de la place tout à fait centrale de son œuvre dans sa vie. Rarement j’ai vu d’écrivain aussi convaincu de son travail et lui accordant franchement cette place d’axe de toute son existence. Cette position extrême demande un courage dans l’affirmation du sérieux de son rôle d’écrivain que je reconnais pour tel et admire.
   M.H Lafon se situe elle-même dans un mouvement de littérature français actuel qui englobe des auteurs comme Pierre Michon et Pierre Bergounioux, c’est dire l’attention toute particulière qu’elle porte à la langue, attention qui, plus tôt dans sa vie, l’amena à l’agrégation de grammaire, car c’est bien du fonctionnement de cette langue qu’il s’agit. Il faut que je vous cite la métaphore qu’elle a utilisée pour nous faire comprendre son travail sur les mots. Elle nous a dit, qu’issue d’une famille paysanne du Cantal, quand elle était jeune elle a participé à l’installation de clôtures de fils de fer barbelés; qu’il fallait toujours commencer cette pose par l’enracinement solide des deux extrémités. Ces deux pieux de châtaignier sont maintenant pour elle la majuscule et le point qui délimitent sa phrase. Entre les piquets, il convenait de bien tendre le fil barbelé. Trop tendu ou pas assez, la clôture ne valait rien et ne durerait pas. De même, entre sa majuscule et son point, la phrase doit-elle être tendue, sans la moindre graisse inutile, sans relâchement. Son travail de relecture consistant justement à la tendre et l’écouter sonner jusqu’à la note juste et moi je songeais au Bouddha disant que l’homme est un arc, si la corde est trop tendue, il casse, si elle ne l’est pas assez, aucune flèche ne sera tirée. L’écriture de M.H Lafon est un art de la tension.
   
   Quand j’ai commencé ce roman cette vision s’est imposée à moi, mais cela a été pour me dire d’abord que le barbelé était trop tendu, rendant la lecture difficile: trop d’informations en trop peu de mots en chaque phrase rendaient la tâche du lecteur incommode et pas toujours efficace. Car si l’auteur a son univers dans sa tête, le lecteur lui, n’a rien au départ, il découvre tout, presque rien n’est déjà posé pour lui, et certes, il est prêt à faire sa part du chemin, mais si le chemin est trop rude, il s’y épuisera ou s’y perdra.
   
   J’ai poursuivi ma lecture. Peu à peu, soit son fil s’est assoupli, soit je m’y suis habituée, soit encore ce que j’avais déjà appris me permettait de mieux suivre et mes relectures de phrases mal comprises ont été de moins en moins nombreuses. Puis la beauté profonde de nombreux passages m’a saisie et convaincue. J’ai pu me tourner vers l’histoire qui, du propre aveu de l’auteur, vient seconde.
   
   Marie-Hélène Lafon est un écrivain issu du monde rural et c’est de ce monde qu’elle parle. Ici, elle traite du grave problème des agriculteurs qui ne peuvent fonder de famille, "faire maison" et épuisent dans l’alcool une tristesse trop solitaire. Paul en a décidé autrement. Lui, il ira chercher une femme, il l’installera chez lui –qui est aussi chez sa sœur et chez ses oncles, ce qui ne simplifie rien- il n’aura plus d’enfant, certes, mais si cette femme en a déjà un, il l’accueillera…
   
   Nous sommes dans un monde de taiseux, on ne dit pas, on fait, on regarde, on pense – ou on rumine des pensées.
   Nous sommes dans un monde de racines, aucune chance au nouvel arrivant de se faire accepter. Cela est donné d’entrée.
   M.H Lafon nous montre ce monde et comment Paul et Annette ont pu/su s’y unir quand même et à quelles conditions.
   "Les oncles remuaient d’obscures pensées, souterraines, infusées, anciennes, pas forcément hostiles, que l’on ne connaîtrait pas. On se contenterait de rôder autour d’elles, de les supposer, elles flotteraient en brume diaphane autour de leur corps sec et léger" (131)

   
   Bilan : lecture assez envoûtante, qui vous attrape dans son univers et durant laquelle on enregistre l’histoire. Ensuite, on y repense et on descend plus profond dans ce que l’on éprouve. A ce second stade, je dois dire que j’ai été frappée par l’absence totale de générosité de ce noyaux trop besogneux, rien n’est offert, pas le moindre mot ou regard, pas de largesse, de "donné de bon cœur", les seuls élans vont vers la restriction, la contention, le pesé, le donnant-donnant calculé au plus juste, le refus, le rejet définitif. Pas de bras ouverts, pas de cœur large… c’est ce monde-là que Marie-Hélène Lafon nous montre aujourd’hui.
   Là aussi le barbelé est tendu et c’est dommage, il y aurait tant à donner:
   "ils avaient raconté que leur propre père avait planté le gros prunier de derrière quand ils avaient douze ou treize ans, son âge; ils s’en souvenaient, et d’où venait le prunier, de chez une dame de Lugarde qui avait un vrai verger et à qui leur père avait rendu un service. Ils avaient grandi avec l’arbre; pour finir le prunier ne valait guère mieux qu’eux, ne donnait pas tous les ans et n’en faisait qu’à sa tête. Ils répétaient ça, l’air content, en avançant un peu le menton, presque comme s’ils allaient rire ; mais ils ne riaient pas." (161)
   
   
   PS : Un mot appris: immarcescible = Qui ne peut se flétrir; impérissable
   Merci
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Quand deux chemins se rencontrent
Note :

   Résumé :
    Annette, 37 ans, séparée de son conjoint Didier, vit dans le nord, à Bailleul, avec son fils Eric. Paul, 46 ans, est agriculteur à Fridières, dans le Cantal, où il vit en famille avec deux oncles et sa sœur, Nicole. Quand ces deux êtres que la solitude effraie se rencontrent à Nevers, une nouvelle histoire s’écrit, à l’unisson de deux voix, à laquelle se mêle une troisième, celle d’Eric.
   
   
   Mon avis :
    «L’annonce» est un court roman (un peu moins de 200 pages) qui peut paraître de prime abord assez déroutant. Le style est étrange, l’écriture plutôt dense. Parfois, l’auteur aligne plusieurs mots (noms, verbes, …) sans les séparer de virgules, ce qui, à la fois, rend la lecture difficile, mais en même temps offre un souffle à la phrase.
   
   Les digressions sont multiples, les allers-retours entre passé et présent sont nombreux. Tantôt le lecteur est emmené vers la vie commune d’Annette et Paul à Fridières, tantôt il est transporté dans le passé de la vie de tel ou tel personnage, ou à l’époque de la première rencontre à Nevers entre Annette et Paul.
   
   Les mots choisis par l’auteur sont précis, les descriptions nombreuses et travaillées. La vie paysanne à Fridières est bien rendue, dans sa dureté, sa simplicité, mais aussi sa beauté. J’ai été déroutée au départ par l’écriture un peu alambiquée de Marie-Hélène Lafon qui nous emmène dans de multiples digressions, mais je me suis laissée porter ensuite par cette description d’une histoire d’amour qui se cherche, qui s’éprouve, qui se trouve finalement, par cette analyse fine du passé familial de chacun des protagonistes.
   
   Annette est une femme meurtrie par l’existence qui croit en le pouvoir de l’amour et le recherche. Son conjoint était alcoolique et la battait. Paul est un homme que la solitude effraie et qui ne veut pas finir célibataire. Ce roman explore la manière dont deux solitudes vont se rencontrer, à la croisée des chemins, explorant la géographie de la France. Eric, le fils d’Annette, va souder leur destin.
   
   J’ai eu l’impression d’un roman en recherche: recherche généalogique, explorant les histoires familiales de chacun, recherche d’un chemin à tracer à deux, d’un sens à donner à deux existences, recherche de mots à compiler, d’un livre à faire naître, d’une écriture en cheminement, en travail.
   
   Un beau livre, dont le style et l’écriture peuvent sembler difficiles d’accès a priori.
    ↓

critique par Seraphita




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Vieux garçon
Note :

   Le célibat des agriculteurs est depuis quelque temps un sujet en vogue, qui a déjà donné lieu à un film (plutôt réussi d'ailleurs), et à une émission de télévision (que je ne connais pas). Ce sujet est le point central du dernier ouvrage de Marie-Hélène Lafon, qui raconte l'arrivée d'une femme et de son fils qui ont quitté leur région d'origine pour s'installer avec un agriculteur du Cantal. Mais loin d'être une histoire d'amour banale et jolie, l'auteur nous fait découvrir les difficultés que peuvent causer ces situations.
   
   Paul est agriculteur dans le Cantal. Célibataire, il vit avec sa sœur chez deux de ses oncles, chez qui ils sont arrivés tout jeunes. Mais à 46 ans, il ne souhaite pas vieillir seul, comme les autres membres de la famille. Il passe donc une annonce pour faire une rencontre féminine, et ainsi avoir quelqu'un avec qui vivre.
   
   
   A Bailleul, dans le Nord, Annette lit cette annonce. Après une première rencontre avec Paul à Nevers, elle décide de franchir le pas et de quitter la ville où elle a connu son premier mari, Didier, et où sa mère vit encore. Avec son fils Eric, elle s'installe à Fridières, où elle doit trouver sa place autour des différents habitants du lieu.
   
   "L'annonce" est un roman surprenant, qui ne dépeint pas une classique histoire d'amour, avec les modalités de la rencontre ou les doutes des amants, mais plutôt des personnages blessés, qui tentent de réduire et de combler leurs fêlures. Pour Annette, il s'agit de laisser derrière elle un premier mariage qui a viré à l'échec, sous les effets de l'alcool et de l'environnement néfaste de sa belle-famille. Quant à Paul, il ne souhaite pas finir sa vie comme ses oncles, toujours à deux et aux habitudes bien ancrées, ou comme Nicole, sa sœur, dont il ressent un aigrissement progressif. Sa vie est devenue une suite de conventions, comme celle du circuit de lecture de la Montagne, imperturbable dans la famille.
   
   L'arrivée d'Annette lui permet de prendre sa part d'émancipation, de se libérer du carcan dans lequel le tiennent sa famille et le village. En habitant dans un logement situé dans la ferme mais avec une entrée privative, il indique à sa famille qu'Annette et Eric deviennent plus importants à ses yeux. C'est la construction de ce nouvel équilibre qui est le véritable cœur du roman de Marie-Hélène Lafon. L'intégration qui passera par des épisodes plus ou moins importants, et dans laquelle le chien Lola ne sera pas complètement pour rien.
   
   Mon entrée dans le roman fut assez laborieuse, gênée par une tendance systématique de l'auteur à instaurer un rythme ternaire qui consiste en la juxtaposition d'adjectifs ou de noms. Cette artificialité m'a sauté aux yeux, et j'ai eu du mal à m'en détacher et à l'oublier. Heureusement cette recherche stylistique se fait de plus en plus rare au fil du roman, ce qui m'a permis d'entrer pleinement dans cette histoire. La fin du roman est donc l'aspect le plus intéressant et le plus émouvant de cette histoire qui, si elle n'est pas bouleversante, dépeint une réalité, celle de la solitude et des habitudes, malheureusement assez triste.
   ↓

critique par Yohan




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L'amour est dans le pré
Note :

   Paul, quarante-six ans, paysan en Auvergne. Il vit depuis toujours ou presque en compagnie de sa sœur et de deux grands-oncles en quasi autarcie. Il ne veut pas finir sa vie seul.
   
   Annette, trente-sept ans, a connu une histoire d'amour pleine de cris et d'alcool avec Didier. Sans métier, elle est prête à quitter Bailleul dans le Nord en compagnie de son fils, Eric, pour redonner un sens à sa vie.
   
   Faisant la jonction entre les deux, une petite annonce.
   
   Le roman de Marie-Hélène Lafon commence par un magnifique description de la nuit dans le Cantal et d'emblée le lecteur sait qu'il est captif. Cet homme qui veut "faire maison", cette femme qui sait qu'elle devra faire face à une quasi guerre de tranchées mais qui va petit à petit s'ajuster autant au paysage qu'au corps de cet homme, à sa vie même, nous ne pouvons plus les lâcher des yeux. Ils sont là devant nous et ce récit qui malmène la chronologie sans que pour autant nous perdions le fil, nous mène, tout en délicatesse à ce qui va devenir sans que jamais le mot soit prononcé une histoire d'amour.
   
   Tous les personnages, y compris la gourmande et futée chienne Lola, prennent une densité intense quand l'auteure nous les montre dans leur quotidien. Ah la lecture du journal "La Montagne" par la sœur Nicole, Nicole farouchement décidée à conserver ses prérogatives, fût ce dans les détails les plus anodins... Ah la quasi vénération du magazine Thalassa "auquel les oncles convertis par elle vouaient une sorte de culte confinant à l'idolâtrie, pratique d'autant plus incongrue que Nicole, pas plus que les oncles, n'avait jamais vu la mer et n'en manifestait ni le désir ni le regret." La maison, théâtre de luttes sourdes mais jamais sordides, elle même devient un personnage.
   
   Rien de superflu dans ce texte qui s'élance en amples envolées, supprimant au passage quelques virgule superfétatoires, pour mieux rendre compte de la vie, tenace, qui se donne à voir à l’œuvre.
   C'est l'amour d'un pays et de ses habitants qui donne toute sa saveur à ce roman qui nous prend par la main et ne nous lâche plus
   ↓

critique par Cathulu




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Chez les taiseux
Note :

   C’est un peu comme à la télé, comme dans "L’amour est dans le pré"… (j’avoue que je n’ai jamais vu cette émission, mais j’imagine…)
   
   Je ne plaisante qu’à moitié, car c’est l‘histoire d’un fermier du fin fond de l’Auvergne qui cherche une femme, et d’une femme du fin fond du Nord qui cherche à refaire sa vie loin de chez elle.
   Lui, Paul, 46 ans, passe une annonce dans un journal ; annonce lue par Annette, 37 ans, un fils de 12 ans, Eric. Et elle y répond. Ils se rencontrent une première fois, à Nevers, à mi-chemin entre leurs domiciles respectifs, puis une deuxième fois, puis décident de tenter le coup. Annette et Eric s’installent dans la ferme de montagne que Paul habite avec deux vieux oncles et sa sœur célibataire, Nicole.
   
   Bien sûr, tout joue contre eux : les vieux oncles et la sœur voient d’un mauvais œil cette étrangère qui vient "de la ville" et ne connaît rien de la vie de la ferme.
   
   Mais Annette en a vu d’autres. C’est une femme blessée. Blessée par Didier, le père de son fils, petit criminel asocial, alcoolique invétéré, rejeton lui-même d’une "tribu" d’alcooliques asociaux.
   Il en coûte à Annette de franchir le pas. En fait, elle a déjà fait une croix sur les hommes, le plaisir, la joie de vivre, la vie tout court. Elle n’en attend plus rien. Elle survit, supporte sa honte. Mais il y a son fils. C’est pour lui qu’elle décide de "s’arracher". Pour le sauver d’un destin semblable à celui de son père, elle se remet en selle, se force à redevenir une femme, une femme avec un corps de femme.
   
   Paul est de la race des hommes "qui ne plient pas". Lui aussi a un passé difficile : ses parents l’ont débarqué à l’âge adolescent dans cette ferme avec sa petite sœur. C’est un taiseux, tout comme Annette. Chacun respecte l’autre, son silence, sa douleur. Ils continuent leur chemin ensemble, solidaires mais sans illusions. Et Annette recommence à respirer, à respirer cette campagne pleine de bruits et d’odeurs inconnus.
   
   Voilà. Un livre qui n’a rien de spectaculaire, qui est aride et grave comme ses personnages, mais qui en même temps va à l’essentiel, vers la lueur, l’espoir, la vie.

critique par Alianna




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