Lecture / Ecriture
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Travelingue de Marcel Aymé

Marcel Aymé
  La table aux crevés
  La rue sans nom
  La jument verte
  Le nain
  Le moulin de la sourdine
  Dès 08 ans: Les contes du chat perché
  Gustalin
  Derrière chez Martin
  Le Bœuf Clandestin
  La belle image
  Travelingue
  La Vouivre
  Le passe-muraille
  Le vin de Paris
  Uranus
  Lucienne et le boucher
  En arrière
  Clérambard
  La tête des autres
  Le chemin des écoliers
  Les Contes du chat perché

AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2010

Marcel Aymé est un écrivain, dramaturge et nouvelliste français, né à Joigny le 29 mars 1902 et mort à Paris le 14 octobre 1967.

Mieux aimé du public que des critiques, écrivain prolifique, il a laissé deux essais, dix-sept romans, plusieurs dizaines de nouvelles, une dizaine de pièces de théâtre, plus de cent soixante articles et des contes. Il a également écrit des scenarii pour le cinéma et des adaptations théâtrales de pièces d’auteurs américains (A. Miller, Arthur L. Kopit et T. Williams)

Pour ce qui est de sa position politique, tandis qu'en pleine Occupation il fait équipe au cinéma avec un réalisateur marxiste (Louis Daquin), il donne dans le même temps romans et nouvelles à des journaux collaborationnistes (Je suis partout, La Gerbe), mais comme il n'y a dans ses textes ni dans ses actes aucune trace d'engagement politique, il ne sera pas mis sur la liste noire des écrivains à la Libération. Il n'a d’ailleurs donné aucun gage de ralliement à l'occupant après 1940.Si bien que faute de le comprendre, on l’étiqueta "anarchiste de droite" pour ce que cela peut vouloir dire.

Quoi qu’il en soit, on lui proposa la Légion d’Honneur en 1949 mais là, vexé, il la refusa.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Travelingue - Marcel Aymé

Aymé = l’œil américain
Note :

   On dit que "Travelingue", "Le chemin des écoliers" et "Uranus" font partie d’une série: avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre. Mais à mon avis, pour que l’on puisse vraiment parler de "série", il faut qu’il y ait quelques liens entre les romans, des personnages, des lieux, une filiation… ce qui n’est pas le cas de ces trois-là. C’est pourquoi je vous conseillerais plutôt de ne pas trop vous attarder à cette histoire de série et de lire chacun de ces romans sans vous occuper des autres, vous ne vous en porterez que mieux.
   
   Avec "Travelingue", nous sommes donc en plein Front Populaire, période dont encore aujourd’hui, je trouve qu’on ne parle pas assez. On ne la remercie pas assez de ce qu’elle a acquis pour nous tous, pas seulement les maintenant sacro-saints congés payés, on oublie trop ce qu’elle a coûté en vies car à cette époque, on tirait en France aussi sur les manifestants et c’était il y a moins d’un siècle.
   
   Mais ce n’est pas ce versant des choses que nous verrons ici puisque M. Aymé a choisi de nous faire vivre cette période du côté des nantis et, pis encore de nantis davantage préoccupés de tracas plus intimes et pour lesquels le Front populaire est plutôt une toile de fond, un souci, un obstacle supplémentaire. Encore une fois, Aymé se situe en dehors de ces clivages et tel son personnage pris par hasard dans une manif:
   "Puis une poussée d’agents brassa la foule, y ouvrit plusieurs brèches aussitôt refermées et Chauvieux se trouva porté contre une colonne de manifestants Front Populaire, coupée de son gros dont il apercevait plus bas les tronçons qui s’efforçaient de se rejoindre. Il songea qu’il était peut-être sur le point d’avoir des opinions politiques. S’il était amené à se colleter avec la police, ses opinions seraient celles des gens qui feraient le coup de poing avec lui."(39)

   
   Mais commençons par le commencement. M. Aymé attaque très fort, dès la première scène par une impayable galerie de portraits, en faisant le tour de la table où dîne la famille Lasquin (les nantis) qui viennent de marier leur fille, la richissime Delphine, au malencontreux Pierre (fils de nouveau riche) qui regrette beaucoup de ne pas avoir été fils d’ouvrier car alors "ses parents n’eussent pas contrarié sa vocation de coureur de fond" qui est en fait la seule chose qui l’intéresse dans la vie. Et cette galerie de portraits ne sera pas le seul point fort de ce brillantissime premier chapitre.
   
   C’est dans leur entourage que nous allons rester, comparant les nouveaux requins aux nantis héréditaires, les gigolos aux fils de bonne famille, les beaux partis aux mères de famille, dans un univers peuplé de tontons un peu baroudeurs, d’écrivains honorés (que je visualisais irrésistiblement sous plusieurs aspect dont Jean Dutourd auquel Aymé ne pouvait pas encore penser pour d’évidentes raisons de chronologie mais ce qui prouve que le temps passe et les standards restent), de jeunes auteurs par absence d’autre débouché (là je ne cite personne mais vous en trouverez sûrement), de snobs branchés dont l’incroyable sottise rivalise avec l’abyssale vulgarité etc. Tout un monde qui vit si naturellement sous nos yeux qu’on y reste scotché. Ça, Aymé est doué pour les portraits! Pour ne rien dire du coiffeur qui gouverne la France ou de la question de savoir ce qu’est exactement un forcené de l’extrême droite qui trouve habile d’agir comme un forcené de l’extrême gauche…
   
   Ajoutez à cela un humour tout à fait ravageur. Il y a des scènes d’anthologie où l’on rit vraiment et, entre celles-ci, des remarques assassines plus ou moins volontaires qui, telles des clins d’œil au lecteur, nous incluent dans une proximité fraternelle avec le narrateur.
   
   Le titre? A cette époque, les auteurs français, sensibles –mais pas férocement hostiles– au grandissant envahissement des mots anglais, aimaient les reprendre dans leurs textes avec une orthographe tout à fait française. C’est de là que nous vient le "travelingue" du titre, mais nous trouvons également dans les pages, les délicieux "coquetèles mondains" et un "piqueupe".
   
   
   Et que fait-on quand on a tant de chômeurs? Mais Marx vous l’avait dit, voyons: la guerre.
    ↓

critique par Sibylline




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Thème universel, tableau unique...
Note :

   Marcel Aymé a écrit une trilogie sous un même thème: la guerre, en brossant trois tableaux différents.
   
   "Travelingue", période précédant la guerre; "Le chemin des écoliers", tourne autour d'une famille pendant l'occupation et finalement "Uranus", l'après-guerre, la Libération...
   
   Dans ce premier tableau, Marcel Aymé ne fait de cadeau à personne, tout le monde y passe; le tout écrit dans une langue classique au pouvoir d'ironie exceptionnel et dans ce cas-ci le traitement est moins tendre, beaucoup plus acerbe et acéré...
   
   Le moins que l'on puisse dire pour quiconque est moins familier avec la culture et ignorant de la période, le récit est déroutant, fascinant, hilarant tout à la fois, surtout inspiré, tout sauf banal!
   
   Paradoxal, ce regard sur deux familles de nantis afin de souligner l'avènement du Front Populaire, coalition de partis et de mouvements de gauche; les Lasquin, riches industriels, «... une famille très droite où l'on mourait même assis» et les Ancelot, bourgeois, pseudo-artistes, cinéphiles qui trouvent tout formidablement inouï et d'un primitivisme bouleversant!
   
   Gravitent aussi un auteur à succès écartelé entre la droite et la gauche pour ne pas perdre aucun lecteur, un homosexuel intéressant car on chuchote qu'il aurait un anus artificiel, un coiffeur qui dirige les ministres et un pauvre imbécile d'extrême droite qui déteste les peintres cubistes, les alcooliques, les espions allemands, les communistes, les juifs...
   
   Tous imbéciles, égoïstes, grotesques..., pas tendre ce tableau de Marcel Aymé sur cette période tourmentée du Front Populaire.
   
   Presque un clin d'oeil à Alfred Jarry et au Cycle d'Ubu...

critique par Françoise




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