Lecture / Ecriture
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Un long été à Istanbul de Nedim Gürsel

Nedim Gürsel
  Un long été à Istanbul

Un long été à Istanbul - Nedim Gürsel

Retrouvailles à Galata
Note :

   «Un long été à Istanbul» est un livre sur les retrouvailles, sur la mémoire du temps et des amis perdus. Il se compose de deux parties d'inégale longueur: "Sous le pont" (de Galata) le narrateur après deux années passées à Paris rejoint des amis qui ont vécu la répression du mouvement étudiant; et ensuite "L'eau vive" où Oghouz, dans son exil de Poitiers comme à son retour dans le vieil Istanbul, s'efforce de se souvenir de son ami Sélim victime parmi d'autres des arrestations et massacres consécutifs au putsch de 1971.
   
   «Ozgur a été le premier que j'ai cherché à voir…» Il séjourne dans un hôpital psychiatrique où le traitement consiste en électrochocs. Le narrateur retrouve aussi Filiz, étudiante et amante, qui avait cherché à se suicider après la mort d'Ali, mitraillé à ses côtés lors de la répression sanglante d'une manifestation anti-américaine, celle du dimanche 16 février 1969. Sous le pont de Galata, autour d'une carafe de raki, d'autres sont là aussi, comme Métine le poète et Aïché, dont le neveu cite les sourates de l'Apocalypse tandis que des barques de pêcheurs et le trafic sur la Corne d'or se reflètent sur les verres fumés des lunettes de Filiz.
   
   Le coup d'état militaire de mars 1971 sert de contexte au second récit. Oghouz était étudiant en France pendant que ses amis étaient arrêtés. Torturée et violée en prison sous les yeux impuissants d'Enguine, Nilgune est devenue dépendante de la morphine. Etudiant à Poitiers dès 1970, Oghouz échangeait des lettres avec Sélim. Celui-ci tenait un journal dont on retrouvera des passages après sa mort violente, filmée par la télévision: «Que d'autres tiennent la chronique de cette ville où l'on balaie chaque matin les cadavres dans les rues! Ceux qui parlent de l'espoir et du combat. Moi je suis tout seul. Et comme on m'a laissé tout seul, je ne pourrai pas changer le monde.» Et c'est en regardant le journal télévisé, dans un café proche de la cathédrale de Poitiers, qu'Oghouz apprend quelques-uns des faits survenus en Turquie et reconnaît son ami parmi les victimes. La passion du Christ en croix de la cathédrale fait écho aux souffrances de ses amis lointains. Trois ans plus tard, de retour en Turquie, il constate que la pittoresque et vieille maison en bois où habitait Sélim a été détruite par un incendie. Peut-être Sélim s'était-il lui-même jeté dans le puits du jardin? Sinon, pourquoi lui aurait-il envoyé cette photographie?
   
   Cette prose admirable — l'auteur l'a publiée à 24 ans — est à la fois réaliste, toute en finesse et hallucinée. La nature accompagne les joies et les souffrances des hommes. Elle est omniprésente: l'auteur joue avec les variations des saisons, que ce soit la brûlure de l'été ou celle de la neige en l'hiver sur Istanbul ou l'Anatolie, avec la fatigue même des cigognes, avec la mer couverte de sang dans la vision d'Ozgur au coucher du soleil. Annonçant les chars et les jeeps de la soldatesque qui, tels de nouveaux Mongols, apporte la peste et le choléra, les mûriers perdent leurs feuilles sous l'avancée des vers et la progression inéluctable du désert brûlant. Aux horreurs de la chambre des tortures correspondent les cauchemars de Nilgune: «Elle ôtait sa robe de mariée, s'enroulait dans ses langes» revivant en même temps sa naissance et la mort de sa mère. La mort, avec son cortège de souffrances et de déplorations, est donc bien le thème dominant de cette œuvre de jeunesse, bien plus que la dénonciation des crimes de la soldatesque.
   
   «Un long été à Istanbul» est suivi de trois textes regroupés sous le titre «Le pain perdu» et qui reviennent sur le thème de l'enfance et des deuils successifs.

critique par Mapero




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