Lecture / Ecriture
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Olimpia de Céline Minard

Céline Minard
  Le dernier monde
  Olimpia
  So long, Luise
  Bastard Battle
  Faillir être flingué
  Le grand jeu

Céline Minard est un écrivain français née à Rouen en 1969.

Olimpia - Céline Minard

Olimpia, nunc impia
Note :

   On connaît les imprécations de Camille dans "Horace" de Corneille: «Rome, l'unique objet de mon ressentiment! Rome enfin que je hais, etc. » Comme c'est gentil à côté des invectives que lance Olimpia Maidalchini dans ce court roman de Céline Minard écrit durant son séjour à la Villa Medici. Olimpia s’en prend à Rome, aux Romains, au pape Innocent X qui était son beau-frère, à son propre fils Camillo, à sa belle-fille. Elle appelle les divinités des eaux à faire déborder le Tibre, les fontaines et les égouts, pour les noyer tous. «Par toutes les bouches que les Pont Max qui m’ont précédée ont baptisées, je la noie, l’immense salope pourrie de mouches qui crut secréter la civilisation… »
   
   Petit-fils de cardinal, cardinal lui-même depuis 1627, Giovanni Battista Pamphili, était devenu pape à 72 ans sous le nom d’Innocent X. Quand le lecteur commence la lecture du roman de Céline Minard, il vient de mourir, le 7 janvier 1655 après onze années sur le trône de Pierre, pendant lesquelles sa belle-sœur Olimpia, occupa une position privilégiée à ses côtés, à la fois secrétaire, infirmière, égérie, héritière et peut-être amante.
   
   Au décès du pape, elle s’emporte: «Ta dépouille difforme et gonflée, noircie, liquéfiée par trois jours de putréfaction dans une cave à fromage, ton corps déserté rentré dans sa bière à coups de poings par une bande d’ivrognes détruits et hilares n’est que l’ordre des choses, le revers du pouvoir, le carnaval, l’exutoire. Aux vivants la gloire, aux crevés la fosse.» Ses récriminations, ses imprécations, ses colères — telle est la teneur essentielle de l’ouvrage cinglant de Céline Minard, que complète une brève seconde partie, de style neutre, destinée à redonner des repères au lecteur qui se serait senti défaillir.
   
   Chassée de Rome en 1655 par le nouveau pape Alexandre VII qui entame un procès contre celle qu’on qualifia de papesse, Olimpia en appelle aussi à la peste pour les tuer tous! Et la peste vint, fit cent soixante mille morts et n’oublia pas Olimpia qui s’en était retournée à Viterbe.
   
   «Olim pia, nunc impia» : Jadis pieuse, aujourd’hui impie. Ce jeu de mots romain — qui dit-on fut accroché à une statue parlante, celle de Pasquin, près de la piazza Navona — se découvre assez vite dès lors qu’on cherche à connaître cette Olimpia à la langue de vipère. «Le peuple m’a suffisamment comblée en m’appelant Pimpaccia et impia et putain de pape et suceuse d’Innocent et vamp, vampiria et femme à sceptre…» Elle s’était remariée avec un vieil aristocrate romain, Pamphilo Pamphili, dont le frère est cet Innocent X qui aménagea la piazza Navone telle qu’on la voit aujourd’hui avec fontaines et obélisques, pour magnifier le (premier) palais familial (devenu ambassade du Brésil…), et accueillir fastueusement les 700 000 pèlerins du jubilé de 1650.
   
   La Galleria Doria Pamphili occupe le palais qui revint à Camillo, le neveu du pape, qui s’était marié avec une autre Olimpia, une Aldobrandini, elle même veuve d’un prince Borghèse en 1647. Que serait Rome sans eux? Le buste de Donna Olimpia qui a inspiré Céline Minard est dû à Alessandro Algardi; il est conservé à la Galleria Doria Pamphili, en compagnie du célèbre portrait d’Innocent X par Velasquez — celui-là même que Bacon reprit et tortura, comme en un lointain écho des imprécations de Donna Olimpia.
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critique par Mapero




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Je prends, je garde, je prends garde
Note :

   Le bref mais captivant et bien curieux roman de Céline Minard, Olimpia, nous entraine dans les flamboyances de la Rome de la Renaissance, à l'époque où Vélasquez peignait son portrait d'Innocent X (Didi, pour les intimes, du moins son intime : Olimpia Maidalchini qui prend ici la parole).
   
   Et quelle parole ! Elle jaillit, c'est un fleuve, un torrent, pire, un tsunami imprécatoire, qui emporte tout sur son passage et ne laissera pas pierre sur pierre.
   
   Contrainte à l'exil après avoir régné par l’intermédiaire de son pape-marionnette, Olimpia, dont le comble de l'euphémisme serait de dire qu'elle fut une forte femme, épanche sa haine, sa colère, hurle sa rage et voue ses ennemis aux Gémonies en une longue malédiction qui rappelle des évènements qui furent sa vie et qui l'ont amenée là, sur ce chemin d'exil. Son verbe haut, fort, rabelaisien, imagé et en même temps formidablement poétique, n'épargnera rien ni personne et nous verrons se dessiner peu à peu l'incroyable histoire que fut le vie de cette femme totalement hors normes, à l'appétit insatiable,
   "c'est mon tour et je ne pinaille pas, je dévore et je garde le plat. Je prends, je garde, je conserve et je garde, je ne rendrai pas."

   
   Certainement monstrueuse, mais indéniablement de celles par qui le monde est changé et même, fait un bond. Nous saurons tout des intrigues de cour, des fortunes, de ruines, des morts pas toujours naturelles et rarement sereines. Nous saurons tout du parcours de cette femme incroyable, incroyablement habile, incroyablement impitoyable qui ne fut pas pour rien surnommée "la Papesse".
   
   La deuxième partie, à la troisième personne et usant d'un ton et de termes plus mesurés, rappelle les détails de cette page d'Histoire tumultueuse et donne au lecteur les quelques clés qui pourraient lui manquer encore, révèle l'ordre qui a toujours été là, sous l’apparent maelström des mots.
   
   Ça se dévore avec l'appétit de cette ogresse, ça se lit d'un souffle, le souffle puissant que nous impose l'auteur, nous imprimant son rythme par ses phrases, et curieusement, après une telle bousculade, ça requinque car s'il y a une force vitale quelque part, nous venons de la voir passer. Tout près. Quelle voracité !
   
   Céline Minard nous éblouit une fois encore par son incroyable culture et sa maitrise de l'art d'écrire. Ils sont bien rares aujourd'hui ceux qui pourraient se prétendre à son niveau.
   
   Un chef d’œuvre au sens où l'entendent les meilleurs artisans.

critique par Sibylline




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