Lecture / Ecriture
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Un pays à l'aube de Dennis Lehane

Dennis Lehane
  Shutter Island
  Mystic river
  Gone, baby gone
  Prières pour la pluie
  Un dernier verre avant la guerre
  Un pays à l'aube
  Ténèbres, prenez-moi la main
  Ce monde disparu

Dennis Lehane est un écrivain américain d'origine irlandaise, né en 1965.

Un pays à l'aube - Dennis Lehane

Ségrégation
Note :

   Dans les Etats-Unis de 1918, Babe Ruth est une vedette du base-ball. De retour d’un match, le train qui le transporte s’arrête en pleine campagne. C’est l’occasion pour Babe de rencontrer une équipe de noirs qui jouent au base-ball. Parmi eux, il remarque Luther Laurence, au physique et à la rapidité hors norme. Alors qu’il prend plaisir à échanger quelques balles avec ces noirs, il voit débarquer le reste de son équipe, qui se fait un malin plaisir à humilier les partenaires de Babe. Ce comportement écoeure Babe, mais aussi Luther, convaincu que les relations entre noirs et blancs ne pourront jamais changer.
   
   Puis Luther, mêlé à la mafia locale, quitte la ville de Tulsa pour s’implanter à Détroit. Là, il est embauché chez Thomas Coughlin, capitaine de police. Avec son fils, Aiden Coughlin, dit Danny, lui aussi policier, ils sont confrontés à la montée des thèses d’extrême gauche, du communisme à l’anarchiste, dont certains partisans recourent à la violence et n'hésitent pas à commettre des attentats.
   
   Ce relativement long résumé ne présente qu’une infime partie de l’intrigue du dernier roman de Dennis Lehane, qui est une large fresque du Boston de l’après-guerre. Ville où les relations entre noirs et blancs sont celles d’un maître avec son serviteur, comme dans l’ensemble des Etats-Unis. Mais c’est l’époque où les premières contestations noires se mettent en place, ce qui attire le regard de certains policiers peu scrupuleux, comme McKenna, une véritable ordure et meurtrier de sang froid.
   
   L’intrigue principale se noue autour de la montée des idées contestataires, en particulier à l’intérieur de la Police. Pour demander des conditions de travail décentes, des lieux de repos salubres, les policiers tentent de monter un syndicat, et de s’allier avec le puissant AFL (American federation of labor). Danny, malgré la tutelle de son père, se rapproche de ce groupe, car il ne supporte pas les conditions réservées à ses collègues. Il participe donc, avec d’autres policiers, à l’organisation d’une grève qui aura des conséquences funestes pour un certains nombre de belligérants. L’aspect le plus intéressant, et le plus inquiétant également, est l’amalgame que fait le pouvoir entre ces grévistes qui demandent de meilleures conditions de travail, et les "rouges" qui veulent détruire les symboles du pouvoir. Amalgame qui sera bien utile pour déloger les éléments estimés gênants.
   
   A cet aspect politique et social s’ajoutent les histoires de cœur de Danny et de Luther, les deux personnages principaux. Pour Luther, l’absence de sa femme, qu’il a laissée à Tulsa, lui pèse, et son amitié avec Nora, l’irlandaise, l’aidera à prendre la décision qui lui fera affronter son passé. Danny est d’abord dans une situation délicate suite à sa liaison avec Tessa Abbruzze, terroriste. Puis il s’oppose politiquement à sa famille. Mais en plus de cette opposition politique, il aime Nora, qui est promise à son frère, ce qui constitue un élément supplémentaire de désaccord.
   
   Hormis la toute première partie du roman, avec cette partie de base-ball décrite dans les moindres détails et à laquelle je n’ai pas tout compris, j’ai été happé par ce pavé. Lehane nous ballade dans le Boston de l’époque, fait revivre l’explosion d’un silo de mélasse qui envahit les rues de la ville et la manifestation qui provoque un véritable déchaînement de violence. Hormis le lieu des événements, ce livre diffère des productions précédentes de Lehane, qui étaient des intrigues policières avec meurtres et ce qui s’en suit. "Un pays" à l’aube voit bien des policiers intervenir, mais pas dans les situations attendues. Ici, ils ne sont pas les chercheurs de coupables, mais dans bien des cas les responsables des cadavres.
   
   La présentation du livre en tant que Thriller me semble d'ailleurs quelque peu fausse. Car ce livre est un livre noir, haletant, une description fouillée d’une certaine société américaine qui reproduira plus tard cette chasse aux sorcières communistes, mais en aucun cas un thriller comme je l’entends. Mais je ne peux que vous conseiller de vous y plonger, et ce pour un bon moment étant donné l’épaisseur de la chose. Car Lehane fait partie des plus grands…
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critique par Yohan




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Grand roman américain ou pas?
Note :

    On a lu ici et là que Dennis Lehane, avec ce livre, tournait le dos au polar traditionnel pour écrire, à la suite de Dos Passos, Hemingway, Ellroy et sans doute d'autres que j'ai oubliés, le "grand roman américain". Je n'ai jamais lu Dos Passos ni Ellroy et je ne sais pas à quoi doit ressembler un "grand roman américain". En revanche, je connais comme tout le monde quelques grands films américains et c'est à ceux-ci que ce livre m'a fait penser et auxquels une éventuelle adaptation cinématographique réussie pourrait être comparée.
   
   On y retrouve en effet le souffle d'Autant en emporte le vent, des Affranchis et du Parrain, la prépondérance du groupe (la famille, la ville, la communauté professionnelle) sur l'individu, le vent de l'Histoire qui vient décoiffer les personnages et les faire dévier de la route tracée, les coïncidences et les hasards bienvenus, le fourmillement des personnages secondaires, la romance, le pathos et les morceaux de bravoure qui font les grandes œuvres et peut-être bien les grands romans américains.
   
   "Un pays à l'aube" raconte l'histoire d'une ville, Boston, entre 1917 et 1920, à travers la vie de deux personnages, le policier Danny Coughlin et un jeune Noir, Luther Laurence, qui a fui l'Ohio suite à un meurtre. Deux personnages éloignés l'un de l'autre qui, bien sûr vont se croiser, s'apprécier, se côtoyer au gré des événements qui vont secouer la ville au cours de ces trois années: la fin de la Première Guerre mondiale, l'épidémie de grippe espagnole, les attentats anarchistes, les luttes syndicales qui gagnent les rangs de la police, le tout sur un fond de racisme rampant qui empoisonne l'existence à partir du moment où chacun est avant tout défini par son origine (Irlandais contre Italiens) ou sa couleur. Lehane, on le voit, a du pain sur la planche: il a de l'ambition, il a du matériel, un art certain du récit qu'on a pu apprécier dans ses livres précédents, restait à savoir comment il allait agencer ces ingrédients pour tenir un lecteur en haleine sur près de huit cents pages. On avait beau avoir confiance en lui, on redoutait un peu la longueur de la traversée. Finalement, tout s'est bien passé, exactement comme dans un grand film: il y a quelques périodes de bonace où l'on piétine, quelques personnages caricaturaux qui ne servent que de faire-valoir mais les pages tournent à un bon rythme, surtout dans la première partie. Lorsque Lehane atteint ce qui doit constituer le sommet de son livre, les émeutes occasionnées par la grève des policiers de Boston, c'est là paradoxalement qu'il semble marquer le pas, ne jouant que sur une accumulation un peu fatigante et maniant l'hyperbole à la louche, tout un passage beaucoup moins réussi que l'autre période phare du livre, l'épidémie de grippe, dans lequel on retrouve le Camus de La Peste.
   
    Pour le reste, c'est parfait, les intrigues s'enchaînent sans heurts, la peinture des milieux sociaux est réussie, les implications politiques sont rendues accessibles, les personnages secondaires ont tous un destin intéressant et l'alternance des points de vue entre Danny Coughlin et Luther Laurence, qui aurait pu apparaître trop mécanique, est heureusement brisée par plusieurs chapitres mettant en scène Babe Ruth, une star du base-ball de l'époque. Alors grand roman américain ou pas, peu importe: Lehane s'est montré à la hauteur de ses ambitions et continue avec ce livre une œuvre qui ne comporte pour l'instant aucun faux-pas.
   
   Titre original : The Given Day
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critique par P.Didion




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Le roux et le noir
Note :

    Fleuve de 755 pages, "Un pays à l'aube" se lit sans difficulté et avec pas mal de plaisir.
   
   Premier livre pour moi de Dennis Lehane auteur des bouquins devenus films ("Mystic River", "Gone,baby,gone", "Shutter Island"), "Un pays à l'aube" brosse un état des lieux de l'Amérique en 1919 à travers l'historique grève des policiers de Boston.
   
    La facture de ce livre est ultra classique, sorte de montage alterné de la vie des deux personnages principaux,un flic irlandais et un ouvrier noir. Ils finiront par se rencontrer et se lier d'amitié. Tout au long du roman corruption, banditisme, anarchisme et base-ball:nous sommes bien en Amérique où les boys de retour du front européen essaient de retrouver leur place en chassant les autres, dure loi de la guerre.
   
    Lehane nous gratifie d'un bien longuet prologue sur les finesses du base-ball justement et j'avoue que c'est un peu pénible. Mais après on se prend d'affection pour ces gens ordinaires confrontés aux changements sociaux qui se dessinent en ce début de prohibition. Nous sommes à Boston et ça nous change un peu de New York ou Chicago. Mais ce Boston là n'est pas seulement le bastion démocrate et féministe que l'on sait. C'est,comme ailleurs en ce pays et ces années, une ville de misère et de saleté où la négritude n'est guère mieux vue que dans le Sud.
   
    Confrontés tous deux à la violence et à l'injustice Danny l'Irlandais et Luther le Noir ne pourront non plus s'exonérer de toute brutalité. Le lecteur, lui, aura passé un bon moment.
   
   Bien fait, relativement vite lu, documenté manifestement, "Un pays à l'aube" ne fait pourtant pas à lui seul un très grand écrivain. Même si les scènes de grèves et de répressions ont de quoi tenter une fois de plus un cinéaste après Eastwood, Affleck, Scorsese pour les ouvrages précités. Et si Dennis Lehane était plus à l'aise dans l'univers plus franchement noir du polar pur jus? J'aimerais avoir l'opinion des blogueurs intéressés.

critique par Eeguab




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